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Chronique Livre :
LA VALLÉE de Bernard Minier

Chronique Livre : LA VALLÉE de Bernard Minier sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

« Je crois que quelqu’un est en train d’agir comme s’il se prenait pour Dieu… »

Un appel au secours au milieu de la nuit
Une vallée coupée du monde
Une abbaye pleine de secrets
Une forêt mystérieuse
Une série de meurtres épouvantables
Une population terrifiée qui veut se faire justice
Un corbeau qui accuse
Une communauté au bord du chaos
Une nouvelle enquête de Martin Servaz


L’extrait

« Prélude 1

- POURQUOI... VOUS... FAITES... ça ?
Il leva les yeux, fixa la silhouette immobile. Mais peut-être s’agissait-il d’une hallucination ? En montagne, les hallucinations sont fréquentes. Il suffisait d’une fièvre, d’une déshydratation, d’un œdème cérébral de haute altitude... ou d’une hypothermie : il grelottait.
Les alpinistes et les randonneurs évoquaient souvent la vision d’un personnage imaginaire, qui les avait un temps accompagnés. Comme celui qu’il avait devant les yeux. Mais le seau d’eau glacée qu’il reçut en pleine face n’avait rien d’un délire.
Le froid lui coupa le souffle. Son pouls et sa respiration s’accélérèrent. Il savait ce que c’était : tant qu’il frissonnait, tout allait bien, symptômes classiques d’une hypothermie légère.
En même temps, son corps devait être en train de mettre en place son mécanisme de défense : vasoconstriction, c’est-à-dire resserrement des vaisseaux sanguins au niveau des extrémités - pour préserver les organes vitaux en redirigeant le sang vers le cœur et les poumons. C’est pour cela qu’il ne sentait plus ses mains ni ses pieds.
Il tourna la tête. Contempla les versants abrupts qui cernaient le petit lac. L’épaisse couche de glace qui le recouvrait... Les lames de roches dressées sur le ciel gris... Toute cette indifférence millénaire, cette montagne inhospitalière, qui n’offrait au regard que le hideux visage de sa mort prochaine. Car il allait mourir. Il n’avait pas le moindre doute là-dessus. De légère, son hypothermie allait passer à modérée, puis à sévère et enfin à profonde - avec au bout le coma et un arrêt cardiaque. On lui avait ôté tous ses vêtements. Il était étendu, nu comme un ver - à part le bandeau rouge qui maintenait ses dreadlocks en arrière -, les épaules, le dos et les fesses à même la glace, et la température était tombée bien en dessous de zéro. Il devait faire dans les - 15°C.

Je vous en priiieeeee je vous en priiiieeee je vous en priiieee

Est-ce qu’il avait prononcé ces mots ? Ou était-ce seulement son esprit qui l’avait fait ?
Il commençait à perdre la notion du réel.
Très mauvais signe, ça...
Il s’enfonçait petit à petit dans la brume qui sépare le réel de la confusion mentale. » (p. 9-10)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Suite à sa dernière enquête, la situation professionnelle du capitaine Martin Servaz s’est encore dégradée. Rétrogradé de commandant à capitaine après Nuits (2017), il est désormais, conséquences des libertés prises avec la procédure dans Sœurs (2018), suspendu, en attente d’un conseil de discipline qui ne paraît pas devoir lui être favorable, bien au contraire. Il risque la révocation pure et simple, ainsi que la privation de sa pension de retraite... Ses finances commencent à s’en ressentir, et son moral également.

Néanmoins, du côté de sa vie privée, la tendance est plutôt à l’amélioration : son fils, Gustav, va mieux, et il vit le début d’une belle histoire avec le docteur Léa Delambre, la pédiatre ayant pris l’enfant en charge à l’hôpital de Toulouse. Tout ne va pas si mal, donc, jusqu’à cet appel de Mariane Bokhanowsky, la mère de Gustav, autrefois kidnappée par Julian Hirtmann (Le Cercle - 2014), le tueur psychopathe suisse. Huit ans qu’il ne l’a pas vue, il la croyait morte. Celle-ci se serait échappée et se cacherait non loin de l’abbaye des Hautsfroids, sur la commune d’Aiguesvives, dans les Pyrénées. Elle lui demande de venir la chercher, ce que Martin ne peut refuser.

Une fois sur place, malgré toutes ses recherches et l’aide des moines, qui organisent une battue en sa compagnie, Martin ne parvient pas à retrouver la trace de Marianne. Le supérieur lui offre l’hospitalité, ce qui permet à Servaz de constater que les nuits ne sont pas si calmes qu’il pouvait l’imaginer dans ce lieu reclus. D’ailleurs, le lendemain dès l’aube, un promeneur découvre un corps martyrisé : un meurtre a été commis sur la commune. Une fois parvenu sur la scène de crime, Servaz y retrouve Irène Ziegler, capitaine de gendarmerie, avec qui il avait enquêté dans Glacé (2011), sa première apparition dans un thriller. Il apprend très rapidement que ce cadavre est le second découvert dans la région, tous deux présentés selon une scénographie élaborée et étrange. Mais le pire reste à venir : un éboulement provoqué va isoler la vallée du reste du pays !

Servaz, Ziegler et tous les habitants d’Aiguesvives sont bloqués avec le ou les tueurs pour, peut-être, quelques jours, voire quelques semaines... Seul moyen de se déplacer hors de la vallée, l’hélicoptère et ses rares places que les autorités doivent attribuer en fonction des priorités. Bien évidemment, chacun se sent prioritaire, la tension va rapidement monter entre les autorités et les citoyens.

Un parfum de confinement avec la mort qui rôde, ce roman, pourtant écrit longtemps avant la crise sanitaire, semble avoir été fait pour. Dès les premiers chapitres, on y révise son petit Servaz illustré, toutes ses précédentes aventures sont évoquées, et la première victime d’Aiguesvives paraît être un hommage à l’entrée de Martin dans le monde du thriller, une forte référence à Glacé. Crise de la cinquantaine de son héros ou début d’un nouveau cycle, Bernard Minier le plonge dans une enquête bilan au cours de laquelle, sans mener le bal, les ombres du passé ne le quitteront pas comme pour pouvoir passer à autre chose, oublier un peu Hirtmann et s’ouvrir à de nouveaux horizons. Servaz mène les investigations en compagnie d’Irène Ziegler, son miroir inversé : Martin n’est plus rien professionnellement, il n’a plus pouvoir de police, elle est cheffe de groupe d’enquête, il construit une liaison sentimentale stable, la sienne est en train de se déliter, sa compagne, gravement malade, vit un calvaire, une situation qui la mine. Dans cette affaire en vase-clos, le spirituel et l’impalpable comptent tout autant que les témoignages et les indices. La réclusion voulue des moines, et celle, contrainte, des habitants d’Aiguesvives permettent à l’auteur de jouer sur les différences de points de vue, l’exacerbation des sentiments, les réactions individuelles et collectives inattendues comme il en surgit souvent dans des situations exceptionnelles.

Comme toujours avec Bernard Minier, les chapitres sont courts, vifs, nerveux, se répondent et apportent chacun leur part de mystère et de suspense, on bascule très vite dans une sorte d’univers parallèle dans lequel les règles ne sont plus les mêmes que dans le nôtre, tout en demeurant mystérieuses. Les crimes portent des signatures cabalistiques, indiquant que les victimes n’ont pas été choisies au hasard, tout indique un message, un plan en train d’être mis en œuvre, mais l’isolement de la vallée ne favorise pas les investigations, pas plus que l’étrangeté de bien des protagonistes de ce récit. Marianne en Arlésienne, présente en permanence dans l’esprit de Martin mais introuvable, la foule qui gronde, une pédopsychiatre aussi troublante que trouble, Servaz qui enquête sans être flic, Irène bataillant afin de garder le contrôle, tout concourt à rendre l’intrigue opaque et à la montée de l’angoisse. Les paysages sauvages des Pyrénées, sublimes, se transforment en piège mortel et se transforment en un véritable personnage du roman.

Sans laisser une minute pour respirer, Bernard Minier maîtrise tous les codes et sait les exploiter, on respire de plus en plus mal dans cette vallée oppressante, écrasée par les montagnes qui l’entourent, on soupçonne, on suspecte, on se trompe, bien sûr, jusqu’au dénouement, tout heureux d’avoir retrouvé le tandem gagnant de Glacé dans de nouvelles péripéties sanglantes.

Un grand thriller étouffant, à l’atmosphère éprouvante de claustration alors que la mort rôde et frappe, le meilleur Servaz depuis Glacé !


Notice bio

Bernard Minier est né en 1960 à Béziers. Il travaille un temps dans l'administration des douanes tout en participant à plusieurs concours de nouvelles. Glacé paraît en 2011chez XO éditions et rencontre un très grand succès couronné de nombreux prix littéraires dont le prix Polar du Festival de Cognac. Son deuxième roman, Le Cercle, est publié en 2012 et met de nouveau en scène Servaz et Ziegler dans une nouvelle intrigue tout aussi passionnante, suivra l’étincelant N'éteins pas la lumière en 2014, tous chez le même éditeur. Une putain d'histoire, publié en avril 2015, a été une première incursion sur le territoire américain, son premier thriller sans Servaz, avant M, le bord de l'abîme (2019), avant que celui-ci et son équipe ne reprennent du service dans Nuit (2017), puis dans Soeurs (2018), toujours chez XO Éditions.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Gustav Mahler, Elvis Presley, Queen, White Stripes, Depeche Mode - Try Walking in my Shoes, Rival Sons, Fontaine D.C., György Ligeti - Requiem, Morrissey - Istanbul...

Depeche Mode - A Question Of Time

The Snuts - All Your Friends

Rival Sons - Electric Man

The Luminers - Ophelia

Cigarettes After Sex - Nothing’s Gonna hurt You Baby

Morrissey - Now My Heart Is Full


LA VALLÉE - Bernard Minier - XO Éditions - 522 p. mai 2020

photo : makamuki0 pour Pixabay

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