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Chronique Livre : LA VIE AUTOMATIQUE de Christian Oster

Chronique Livre : LA VIE AUTOMATIQUE de Christian Oster sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


L'auteur :

Né à Paris en 1949, Christian Oster écrit pour les enfants et les adultes, des romans policiers itou... Son roman Mon grand appartement a obtenu le prix Medicis en 1999 et Claude Berri a adapté au cinéma Une femme de ménage, paru en 2001.


De quoi s'agit-il, en fait ? :

« Ma maison a brûlé et je ne suis pas près d'y revivre. »

Un comédien un peu médiocre, de ceux dont on connaît le visage sans pour autant connaître le nom, un de ceux qu'on voit souvent à la télévision dans des téléfilms oubliables, crée accidentellement un incendie chez lui, à la campagne. Mais sa réaction est surprenante : au lieu d'alerter les secours et de tout faire pour sauver son domicile des flammes, il fait sa valise et part calmement de chez lui. C'est le début d'une deuxième vie, une vie dans laquelle il essaie d'exister le moins possible, le feu ayant fait disparaître la première.


L'extrait :

« Cinq jours plus tôt, j'avais fait un peu de cuisine. J'habitais à la campagne, une maison isolée à deux kilomètres d'un village. Je ne faisais généralement pas de cuisine, mais, à la suite d'une erreur de livraison, j'avais hérité d'un cageot de légumes. Des courgettes, notamment. J'avais mis le feu très bas sous la casserole et j'étais sorti dans le jardin. Le jardin donnait directement sur les champs. Au loin, j'avais regardé les chevaux courir. En contrebas, de rares voitures passaient sur la route. Les courgettes m'étaient sorties de l'esprit. J'avais cessé aussi de m'absorber dans le paysage. Seul sur mon tertre, j'avais fermé les yeux pour voir défiler ma vie récente. Puis j'ai senti le brûlé et je suis revenu vers la maison et plus précisément dans la cuisine. J'avais laissé un torchon sur la casserole. Ou plutôt je me suis rappelé que j'avais laissé un torchon sur la casserole parce qu'il n'y avait plus de torchon. Le feu, qui s'était communiqué aux rideaux, m'a fait me souvenir de ce torchon. Les flammes léchaient le bois des fenêtres. J'ai coupé le gaz, je croyais savoir que c'était une des choses à faire. J'ai quitté la cuisine, contiguë à la bibliothèque, où je me suis tenu immobile contre le mur. J'ai écouté avec attention le bruit du feu. C'est lorsque les fumées, puis les flammes, sont arrivées au seuil de la bibliothèque que j'ai pensé à faire un sac. Je suis allé dans la chambre, où j'ai fourré quelques vêtements dans une valise à roulettes. Mon téléphone était sur moi, j'ai également eu le réflexe d'aller chercher mon chargeur dans la bibliothèque, dont les murs étaient en train de noircir. Des fumées s'en échappaient, qui s'élevaient en tourbillons. J'ai rejoint la chambre, attrapé la valise et un sac à dos et enjambé la fenêtre. J'ai regardé la maison, on voyait le reflet des flammes à l'intérieur, on aurait pu penser que c'était allumé quoiqu'il fît jour encore, et de toute façon il s'agissait de lueurs mouvantes. De la fumée sortait en outre par les fenêtres ouvertes, elle commençait à former un panache. Je suis descendu vers la route, c'était un peu délicat à cause des voitures, je préférais qu'on ne me voie pas quitter ma maison en flammes en tirant une valise. » (p. 9/10)


Ce que j'en dis :

Cette scène inaugurale incroyable : le feu qui se propage et cet homme qui le regarde calmement prendre corps et incendier sa vie. Dès lors, le narrateur, Jean, est libéré, purifié de lui-même. Il est affranchi de ses affects et regarde sa vie sans indifférence, avec une sorte de curiosité tranquille.

Ayant tout abandonné derrière lui, hormis ce que contient sa petite valise, il va traverser les événements avec légèreté et une grande aptitude à s'adapter à l'imprévu.

Il se rend à Paris, vit à l'hôtel et renonce à demander l'hospitalité à ses amis tant il lui paraît incongru et peu désirable de remettre sa vie sur ses rails anciens. Etrangement, absent à lui-même, il est plus disponible pour autrui : il est enfin capable de regarder ceux qui l'entourent et, sans s'en sentir proche, peut les comprendre. Rien ne l'encombre plus, ni biens matériels, ni lui-même.

Ce n'est pas un naufrage, ce n'est pas une dépression, c'est un renoncement comme une ascèse, qui purifie et permet d'éliminer le superflu. Tiens, d'ailleurs, il cherche à perdre du poids, ces quelques kilos en trop sont autant de lest à perdre.

« France Rivière regardait donc le soir des séries policières à la télé, d'assez mauvaises séries forcément dans l'ensemble, dans lesquelles il m'était arrivé de jouer, en vérité je n'avais jamais joué que dans d'assez mauvaises séries policières( sauf une fois dans une bonne, il est vrai)... »

Maintenant qu'il est comme transparent, il fait des rencontres et toujours sans s'attacher, donc en laissant aussi toute liberté à l'autre d'être lui-même. Sa cocasse lucidité sur lui-même, son for intérieur sans illusion rend sa narration drôle et sans concession, comme les passages relatant le tournage de la série, les questions existentielles sur la façon de dire un texte inepte ou de rendre, par un seul regard, un abîme de sentiments complexes, les angoisses terribles d'un acteur dont la carrière est éminemment oubliable...

« ... ce dialogue est merdique, a-t-il dit, si bien que j'ai dû me contenter de mon ah ! ah ! auquel il m'a demandé ensuite de substituer un sourire, puis plus de sourire du tout, tu regardes Bert, a-t-il dit, tu te contentes de regarder Bert avec une très légère ironie dans l'oeil. »

Sur le tournage de cet épisode d'une série B que lui-même ne peut prendre très au sérieux, son partenaire Valrus fait une crise d'angoisse carabinée que l'importance très relative du rôle qu'il doit jouer ne peut suffire à expliquer. Jean, alors qu'il n'est pas ami avec ce comédien, décide de l'accompagner aux urgences, de rester une partie de la journée avec lui, de l'aider à retrouver un équilibre, sans rien en attendre en retour.

Plus tard, lors de la panne momentanée d'une rame de métro, il fait la connaissance de France Rivière, comédienne très célèbre qui lui propose de s'installer chez elle, sans contrepartie.
Jean accepte, presque plus pour elle dont il sent la solitude que pour lui à qui la solitude ne pèse pas.
Chez elle, c'est une drôle de pièce de théâtre qui se joue, peu de personnages mais une intrigue complexe et mystérieuse.

Trois personnages, bientôt quatre avec Jean : France bien sûr, belle encore, grave, sûre d'elle, très courue et qui joue toujours, Cyrus son homme à tout faire, confident, ami, domestique un peu compassé, tout en révérence pour elle, et Charles, son fils, artiste plasticien, qui sort d'un séjour en hôpital psychiatrique. Sans être fou, il agit d'une manière bizarre et parle très peu.

Le comportement de Charles inquiète France et elle demande à Jean de veiller sur lui, puisqu'il semble l'avoir pris en amitié. Jean prend cette mission très au sérieux – on a d'ailleurs le sentiment que plus il s'est détaché de lui-même, plus il prend les autres au sérieux – et va jusqu'à le suivre lors d'un voyage éclair au Japon complètement incongru et sans autre objet que de voir en vrai des bambous jusque là uniquement admirés en photo, puis en province, à Tours, dans la maison qui contient son atelier d'artiste.

On ne peut se départir de cette impression que la vie que Jean observe à laquelle il prend part est une immense pièce de théâtre avec ses rebondissements, ses éclats et ses moments de concorde apaisée : les gens vont et viennent et vivent leur vie d'une façon qu'il observe sans vraie implication personnelle, se méfiant même de tout ce qui pourrait y ressembler. Ce n'est ni du désespoir, au contraire même, Jean travaille plus qu'il ne l'espérait, sur scène et sur l'écran, meilleur acteur que jamais, ni une forme de misanthropie, non, c'est un renoncement à peser sur les choses et les êtres autrement que par une forme d'aide et d'écoute sincère, d'autant plus sincère qu'elle n'est pas nécessaire à Jean pour être heureux, puisqu'il est délivré du souci impérieux d'être. Spectateur de lui-même, il peut, sans angoisse, se regarder faire, se regarder être, en un automatisme salvateur.


LA VIE AUTOMATIQUE - Christian Oster - Éditions de l'Olivier - 138 p. février 2017

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