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Chronique Livre :
LA VOISINE de Yewande Omotoso

Chronique Livre : LA VOISINE de Yewande Omotoso sur Quatre Sans Quatre

Yewande Otomoso est une romancière qui travaille aussi dans le domaine de l’architecture et du design. Elle a grandi au Nigéria et vit en Afrique du Sud. Elle a déjà publié Bom Boy en 2011 et La Voisine a été finaliste de l’International Dublin Literary Award 2018.


« « Vous avez bien conscience que l’architecture peut exister sans les architectes ? »
Hortensia considérait cette profession comme l’une des pires arnaques et n’avait pas une minute à perdre face à la suffisance nombriliste et à la totale inconséquence du milieu universitaire de l’architecture et de ses pesantes hypothèses. Elle connaissait un peu le domaine pour avoir été une fois invitée au Cap. Elle avait été conviée à faire partie d’un groupe d’examinateurs extérieurs sur un projet impliquant de la fabrication textile. Elle avait accepté par orgueil, mais ne fut pas davanage impressionnée.
« Je me suis rendue dans votre alma mater, avait-elle dit à Marion à la première occasion.
-Et alors ? »
Apparemment, l’aversion d’Hortensia était trop forte pour passer par des mots. Elle se contenta de faire une grimace et de s’éloigner, ne laissant à Marion aucun doute sur le fait que son école d’architecture venait de subir le pire des affronts.
D’autres fois, elles se disputaient à propos des bonnes et de leurs patronnes. Ça avait commencé chez l’épicier ; Hortensia était derrière Marion dans la queue. Elle observa sa voisine commencer à vider son panier.
« Comment allez-vous, Precious ? demanda Marion à la femme à la caisse.
- Très bien, répondit-elle.
- C’est vrai ? Promis ? redemanda Marion. D’habitude, vous avez l’air plus enjouée. »
La femme lui fit un sourire gêné. Pendant qu’elle déposait ses courses sur le comptoir, Marion crut bon d’expliquer à Precious pourquoi elle avait acheté tout cela.
« Ça, c’est pour Mr Agostino. Problèmes digestifs. Oh, ça, c’est pour ma petite-fille. Une difficile, celle-là. C’est ce qu’elle aime, ne veut rien manger d’autre. Ça, c’est pour Agnes – vous la connaissez, Agnes, qui s’occupe de ma maison. Et puis j’ai vu ça et je me suis dit : est-ce que Niknaks n’aimerait pas ça ? Niknaks, c’est la fille d’Agnes. On avait pensé l’adopter, mais … vous savez… Ça fait combien tout ça, Precious ? »
Hortensia, horrifiée, avait assisté à toute cette scène ; chose rare chez elle, elle en resta muette. Lors d’une réunion, elle se sentit libre de s’exprimer. Marion expliquait qu’Agnes, sa bonne, faisait partie de la famille : que cette femme de soixante-cinq ans avait joué un rôle capital dans l’éducation de ses enfants, un garçon et trois filles, et que Marion, en retour, avait tenté de lui rendre la vie plus facile. Elle avait envoyé la fille d’Agnes dans une bonne école, lui avait construit une maison.
« Vous voulez qu’on vous trouve du mérite pour ça ? C’est le prix du sang. Tout ça sous couvert de charité. Vous pensez avoir fait ce qu’il fallait pour elle, c’est ça ? Et vous voudriez peut-être une médaille ? »
Marion était sans voix.
« Sainte Marion. La charitable. Mon œil ! Ça ne s’achète pas, Marion. Si vous vouliez donner quelque chose, vous savez ce que vous auriez dû donner ? Vous auriez dû offrir à Agnes votre propre maison. Et prendre la sienne. Echanger vos banlieues. C’est ça que vous auriez dû faire, mon amie… Ou mieux, voici une idée : Valeureuse Marion, vous auriez dû mettre fin à l’apartheid… pour pouvoir ensuite vous vanter de quelque chose. Eh non, elle ne fait pas partie de votre famille, elle est votre employée. Si elle était un membre de votre famille, elle n’aurait pas à faire le ménage à chaque fois qu’elle vient chez vous. »
Hortensia esquissa des guillemets avec son index et son majeur pour accompagner le mot « vient ». Marion s’en alla. » (p. 30-31-32)


Hortensia James vit dans une grande et belle maison de la banlieue chic et huppée du Cap, n. 10 Katterijn Avenue. Elle et son mari, Peter, se sont rencontrés en Angleterre, où Hortensia a fait ses études de design, originaire de la Barbade, et ils sont ensuite, pour les besoins du travail de Peter, allés s’installer au Nigéria. Il y a vingt ans, en 1994, ils ont fait le choix de venir vivre au Cap, dans une Afrique du Sud post apartheid.

Très vite, Hortensia s’est rendu compte qu’elle était la seule femme noire propriétaire dans le coin. Les autres Noires sont employées de maison, comme Agnès, qui travaille au 12, chez Marion Agostino qui vit seule – ou presque puisqu’il y a son petit chien pour lui tenir compagnie - maintenant que son mari Max est mort et que ses quatre enfants – dont trois qu’elle ne voit presque jamais – ont fait leur vie ailleurs. À part le fait qu’elles soient voisines, Hortensia et Marion n’ont pas grand-chose en commun, si l’on excepte une jubilation commune à se détester le plus cordialement du monde. Il faut dire qu’Hortensia n’a pas son pareil pour déstabiliser très calmement et habilement la plupart des gens, sauf peut-être son domestique Bassey, un homme infiniment patient et prévenant sans – et c’est excessivement important – la moindre once de flagornerie, elle ne le supporterait pas. Quand elle a compris qu’elle était exclue des réunions de propriétaires du quartier organisées par Marion, la charognarde, comme elle la surnomme, et il ne lui a pas fallu plus d’une demi-seconde pour en deviner la raison, elle s’y est imposée, faisant valoir ses droits en tant que propriétaire, même si la couleur de sa peau devait les mettre mal à l’aise. Car, voilà, l’apartheid est officiellement terminé, certes, mais le racisme n’est pas quelque chose dont on décrète la mort par une simple loi, et il perdure, bien entendu, d’autant plus visible dans les sphères bourgeoises de la société que certains Noirs peuvent désormais y prétendre, eux aussi.

Hortensia est une femme riche et bénéficiant d’une certaine notoriété grâce à son travail de créatrice de textiles, un travail artistique et manuel tout à la fois. Elle aime les belles choses, d’ailleurs, les objets élégants, leurs formes et leur harmonie la séduisent, et sa maison en est remplie. Peter est malade depuis plusieurs années, il est désormais confiné au lit, aphasique et incapable de faire grand-chose et Hortensia, après avoir piqué une colère, a interdit qu’une infirmière passe le seuil de sa maison, préférant s’occuper seule de son mari plutôt que d’endurer leurs jacasseries et leurs commentaires. Ah, oui, il faut dire que Peter est blanc, et que leur couple n’est jamais passé inaperçu, désapprouvé par les deux belles-familles et souvent défavorablement commenté. En Angleterre, en particulier. Le seul remède, peut-être la seule réconciliation, leur a été refusé : ils n’ont jamais pu avoir d’enfants.

Ni Peter ni Hortensia ne ressemblent à leur famille, ils ont d’ailleurs vite cessé de la voir en s’exilant et ils sont absolument seuls même l’un avec l’autre, puisque cela fait bien longtemps qu’ils ne se parlent plus de grand-chose, plus du tout pour finir puisque Peter ne dit plus rien, perd la vue, et leur couple, s’il est traversé parfois d’émotion au souvenir du grand amour qui les a unis, est une morne plaine triste et parsemée de regrets et de remords jamais formulés, en particulier sur l’infidélité passée qu’Hortensia a détectée très vite, pendant leur séjour au Nigéria. Et il est trop tard maintenant, Peter meurt.

Avec ses jumelles, Marion épie ce moment, par habitude déjà, puisque la solitude lui pèse et aussi parce qu’elle a besoin de tout savoir sur sa voisine pour la détester à son aise. Il faut dire, en fait, qu’Hortensia vit dans la maison où Marion voulait vivre depuis toujours puisque c’est elle qui en a été l’architecte, c’était même sa première réalisation et elle y a mis toutes ses plus belles trouvailles.
Marion est raciste, bien sûr, comme ses parents, pourtant migrants chassés de leur pays d’origine, lui ont appris à l’être, comme il lui semble tout à fait normal de l’être : c’est sur cette certitude que s’est construit sa vision du monde. Elle n’a jamais accepté que sa domestique, Agnès, emmène sa fille chez elle quand elle avait des difficultés à la faire garder tout simplement parce qu’elle n’avait pas envie que la petite Noire joue avec ses propres enfants, elle n’a jamais voulu non plus la guider pour lui permettre de faire des études afin de devenir institutrice, son rêve. Elle lui réserve ses vieilleries, elle refuse bien entendu qu’elle utilise les mêmes toilettes qu’elle, et lui achète du papier hygiénique de qualité très inférieure. Elle est d’ailleurs extrêmement choquée et honteuse quand elle se rend compte qu’Agnès s’achète le sien, triple épaisseur, soit encore plus moelleux que celui qu’elle se choisit. C’est ce qui caractérise Marion, d’ailleurs. Elle a honte. Honte quand ses enfants lui demandent pourquoi les Noirs sont moins bien traités et quand ses petits-enfants critiquent ses idées rétrogrades. Elle a honte d’elle, enfin, honte d’être cette femme dure et seule, que ses enfants n’aiment pas, qui n’attire ni sympathie ni affection. Son mari était cet être gentil mais évanescent qui passait beaucoup de temps au travail, rentrait en coup de vent et en profitait pour jouer avec ses enfants, les câliner et en faire un autre à sa femme. Il était gentil et complaisant, Max, pas très proche, pas très présent, mais aimable et agréable. Et surtout, surtout, il est mort en laissant une dette abyssale à Marion, dette qui va lui coûter la maison et une bonne partie du standing auquel elle est habituée. À moins que la vente d’un tableau de grand prix acheté des années auparavant ne puisse lui permettre de tenir le coup ?

Les voilà donc toutes les deux veuves, à présent, et aucune des deux n’a la moindre envie de changer quoi que ce soit à la hautaine et glaciale politesse agressive dont elle font preuve l’un envers l’autre.

Plusieurs événements se succèdent, qui vont les contraindre à revoir leurs positions respectives :
Une famille noire descendant d’esclaves injustement évincée de ses terres pour une somme ridicule demande, comme le gouvernement l’autorise désormais, à obtenir une compensation financière et foncière dans leur quartier, sur les terres des pires racistes d’ailleurs. Parallèlement, la demande est faite à Hortensia de pouvoir disperser dans son jardin les cendres d’une aïeule qui a vécu là, au pied d’un arbre consacré.

Hortensia organise des travaux chez elle – en partie pour contrarier Marion qui s’afflige à l’idée qu’on puisse changer quelque chose à l’architecture telle qu’elle l’avait conçue et qui lui semble parfaite – mais un accident de chantier se produit et la grue détruit une bonne partie de la maison de Marion, Hortensia tombe et se casse la jambe… Et Peter a laissé un testament pour le moins étonnant et tout à fait embarrassant dont sa veuve ne sait que faire.

Les deux femmes vont devoir s’entraider et peut-être aussi, en se connaissant mieux, réfléchir sur elles-mêmes et tomber le masque en se départissant de ce qui les encombre et fait obstacle à l’empathie et à une certaine forme non pas d’amitié mais de lien fraternel, chacune confessant ses peurs et ses hontes, ses faiblesses et ses blessures à l’autre. À 80 ans, ça fait parfois du bien.

J’ai beaucoup ri en lisant ce roman, j’adore Hortensia et sa formidable combativité, la façon dont elle s’exprime avec une insolence vacharde et lucide qui fait mouche. Elle parle comme on manie l’épée, les racistes et les hypocrites n’ont qu’à bien se tenir face à elle. Les deux femmes ont en commun d’avoir obtenu du succès dans leur travail uniquement grâce à leur grand talent et d’avoir dû batailler ferme dans un monde patriarcal pour ne pas renoncer à leur carrière.

On voit d’ailleurs très clairement que l’Afrique du Sud est encore une société inégalitaire et que les Blancs privilégiés n’ont aucune envie de voir les Noirs accéder à leur niveau d’aisance matérielle. Dans une scène particulièrement dure, une jeune Noire, domestique, joliment habillée à la fin de son service, est presque entièrement dévêtue par le patron blanc qui l’accuse, en outre, d’avoir volé bijoux et vêtements à sa femme, malgré les protestations de la jeune fille dont il ne tient aucun compte. Soit que la vue de cette jeune femme apprêtée et non plus en tenue de travail lui semble insupportable, soit que la possession de jolies choses lui paraisse absolument inconvenante de la part d’une domestique noire, ou encore simple réflexe raciste misogyne de base, la scène est insoutenable et en dit long sur le degré de souffrance du peuple noir.

Ce roman ne dit pas qu’après de longues années d’incompréhension et de lutte ces deux femmes vont devenir amies, non, il dit qu’on fait bien de se remettre en question, d’accepter ses erreurs et ses défaites, qu’un chemin vers l’autre est alors possible sitôt qu’on a réussi à baisser la garde.


Musique

Cat Stevens - Morning Has Broken

LA VOISINE - Yewande Omotoso - Éditions Zoé - 288 p. février 2018
Traduit de l’anglais par Christine Raguet

photo : Villa sud-africaine - Visual Hunt

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