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Chronique Livre :
LE BLUES DE LA HARPIE de Joe Meno

Chronique Livre : LE BLUES DE LA HARPIE de Joe Meno sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Alors qu’il s’enfuit après un petit braquage, Luce Lemay perd le contrôle de sa voiture et renverse un landau ; le bébé qui y dormait est tué sur le coup.

Trois ans plus tard, il sort de prison et revient dans sa ville natale de La Harpie, Illinois, où il retrouve Junior Breen, un ami ex-taulard, colosse au grand cœur. Tous deux s’efforcent de rester sur le droit chemin, mais les choses se gâtent quand Luce tombe amoureux de la belle Charlene, toujours harcelée par sa brute épaisse d’ex-fiancé; et tournent à l’aigre quand les rednecks de la ville apprennent le passé criminel des deux amis.

Luce et Junior parviendront-ils à échapper à la violence qui semble les poursuivre quoi qu’ils fassent ?


L'extrait

« Peut-être n'existe-t-il pas de sensation de néant et de béance plus intense que la nuit quand tu fonces vers chez toi à quatre-vingts kilomètres/heure, une bouteille de porto ouverte à la main, l'argent de la caisse à tes côtes, et cette Vierge Marie au doux visage de plastique qui te toise depuis son trône ardent sur le tableau de bord en vinyle rouge. Non, il y a peut-être pas de place pour tes pauvres rêves de petite frappe au sein de cette nuit incorruptible, aucune.
La madone a tiré une petite révérence quand j'ai quitté l'autoroute pour prendre La Harpie Road. J'avais les mains moites et le volant en vinyle noir m'échappait. Mes doigts glissaient à cause de ma propre sueur.
Je n'avais jamais volé, vraiment volé, avant.
Je n'en avais jamais ressenti le besoin.
C'est fou ce qu'un homme désespéré serait prêt à faire pour rester sain d'esprit.
C'est fou ce qu'un homme désespéré serait prêt à faire pour éviter de se sentir si désespéré en premier lieu. J'avais la bouche pleine de salive et d'alcool. Un goût de vieille poussière d'église. Les lampadaires clignotaient quelque part au loin, devant moi. J'entendais le « ttt-ttt-tttttt » des roues qui butaient sur la chaussée intégrale, un genre de bégaiement en cadence avec les piètres mécanismes à l'oeuvre dans mon esprit. Mes paupières commençaient à s'affaisser. J'avais besoin de dormir. D'une planque douillette. Le moteur a eu un petit soubresaut. J'ai ouvert les yeux. » (p. 10/11)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Tout ce qui s'ensuivrait germerait dans cette seule seconde désespérée, dans la cruauté sans âme de l'espace et du temps. »

La Harpie ! Tout le monde descend ! Un patelin comme tant d'autres, ni mieux ni pire, le lieu de naissance de Luce Lemay. C'est là qu'il se rend en sortant de taule, retrouver ses racines et son vieux pote de cellule, Junior. Ils ont payé leur dette à la société mais ça ne suffit pas, ils ont comme un goût de rédemption dans la bouche tous les deux. Une envie de rendre le monde meilleur. Alors qu'ils sont, évidemment mal vus par une population qui se souvient des exploits pathétiques de Luce, ces repris de justice ont l'outrecuidance de penser amener un peu de poésie et d'amour aux honnêtes habitants de la ville.

Tout ou presque est dans le titre : le blues de ceux qui ont porté les chaînes et les entraves, La Harpie, mi-oiseau, mi-femme, arme de la vengeance des Dieux, répandant la discorde, se repaissant de ce qui est bon ne laissant aux hommes que ses excréments à la place du festin attendu. Junior et Luce avaient décidé de rester sur le droit chemin, d'amender leurs vies et d''apporter de l'amour à cette communauté qui n'était pas disposée à les accueillir. Toutes ces bonnes intentions, dans un tel lieu porteur d'un nom si singulier, ne pouvaient que susciter quelques difficultés. Le roman oscille entre le drame de l'esclavage, les deux héros sont réduits à vie à cette étiquette de délinquants et tragédie grecque, l'impossible résolution des contradictions au sein d'un groupe. Le blues de La Harpie tout en nuances reste un très puissant roman noir comme seul sait en produire le Midwest.

« Ce bus avait l'odeur sucré du sommeil. »

D'accord, Junior est tout de même un peu barge, il surprend par sa délicatesse incongrue et ses chagrins puérils, ses fantômes nocturnes et ses enthousiasmes fulgurants. C'est un poète, un ami des animaux, presqu'injustement logé dans le corps d'un assassin de jeune fille. Junior et Luce, incarnant le mal et la délinquance pour des braves gens que n'aurait pas reniés Brassens, cherchent un second souffle là où manifestement personne n'a envie de le leur accorder. Sauf Charlène que Luce est loin de laisser indifférente, mais elle a ses propres cerbères, père, ex petit ami, qui ne sont pas disposés à laisser Luce et la jeune fille s'aimer tranquillement. Junior et son pote vont tout tenter pour intégrer la communauté, se rendre agréables, serviables, à l'excès même parfois, sans pour autant se départir de l'étiquette infamante de mauvais garçons qui leur colle à la peau.

« Nom de Dieu, Junior, tu sais que tu peux être foutrement tordu, toi, des fois ? »

Joe Meno a une puissance d’écriture époustouflante, il campe ses personnages en trois mots ou deux phrases, les anime et leur donne une profondeur magnifique tout aussi vite. Tout semble couler de source dans ce roman amer où les poings remplacent si souvent la raison. Il ne force jamais le trait, les dérives poétiques si jolies de Junior passent aussi bien que les amours périlleuses de Luce ou les vaines tentatives de redresseurs de torts des deux gaillards dans un pays où ils représentent une fois pour toute le mal. Tour à tour drôle, émouvant, haletant, pathétique, violent, le récit volète sous vos yeux et vous capte entièrement par la magie du style et la beauté des enchaînements. La simplicité, également, ne l'oublions pas, toujours d'une efficacité redoutable.

« Cigarettes Viceroy 1,50 le pq
Sans filtre et pénitentes
Tel un vœu unique »

Junior embellit la ville en proposant de petits poèmes tracés grâce à des bâtonnets noirs sur le panneau d'affichage du Gas-N-Go. La station-service de Clutch Everest, un homme qui a lui aussi subit l'opprobre des geôles et qui s'emploie à distribuer des secondes chances lorsqu'il le peut en offrant du travail. Luce veille sur un enfant, sur son ami, sur tout le monde, il se sent responsable de tous. Une charge écrasante pèse sur ses épaules, la ville va lui faire payer sa seconde d'inattention, celle qui a tué ce bébé des années plus tôt et qu'il ne se pardonnera lui-même jamais.

« Charlène m'insufflait la vie, le feu. »

La Harpie devient un lieu étrange sous la plume de l'auteur, un endroit singulier où les supposés bons se comportent comme des salauds, mettant à mal toute tentative de rédemption, aidés dans leur tâche par des vrais méchants estampillés, alors que Junior et Luce, assassins par aléas malheureux ou amour fou, semblent apporter le salut et la paix. Des braves gens pleutres ou vindicatifs, sûrs de leur bon droit face à des ex condamnés, peu importe si ceux-ci essaient de faire le bien, leurs fautes passées justifient toutes les injustices parce que les rôles ont été distribués il y a longtemps et qu'on ne fait pas changer si aisément de point de vue à toute une communauté. Surtout s'il est bénéfique pour elle de ne rien changer.

« Il arrive qu'un cœur solitaire en errance trouve un congénère auquel s'arrimer. »

Un roman très noir, poétique et puissant, profondément humain. Existe-t-il une seconde chance quelque part pour ceux qui sont un jour sortis de la route ? Joe Meno décrit merveilleusement les mécanismes d'auto-justification de ceux qui ont leur casier judiciaire vierge pour certificat de bonnes mœurs, peu importe leurs petites saloperies quotidiennes, bref, la mesquinerie, la bêtise, la bassesse ordinaire et falote opposées à la flamboyance des vers de Junior, des élans protecteurs de Luce et de son amour sincère pour Charlène que la communauté considère comme sa propriété lui interdisant de vivre sa vie.

Vraiment un livre à ne pas rater, le pire et le meilleur de l'humain dans un récit passionnant et plein d'un humour désabusé.


Notice Bio

Joe Meno, né en 1974, a publié son premier roman à l'âge de 24 ans. Il est l'auteur de sept romans et plusieurs recueils de nouvelles, et a reçu le prestigieux prix Nelson Algren. Il écrit pour la magazine underground Punk Planet, ainsi que pour le New York Times et Chicago Magazine. Il vit aujourd'hui à Chicago.


La musique du livre

Johnny Cash et Folsom Prison Blues en page de garde, le ton est donné, ce roman sera plutôt bluesy. Un peu country également...

Tammy Wynette - Stand By Your Man

Carl Perkins - Honey, Don’t!

Luce joue de l'harmonica, toute une rafale de titres :Oh when the saints, Alabama Moon, Countryside Blues, Down by the river, Dixie Blues.

Mais également The Red Rooster, ici par Howlin' Wolf


LE BLUES DE LA HARPIE – Joe Meno – Agullo Éditions – collection Agullo Fiction – 309 p. janvier 2017
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Morgane Saysana

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