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Chronique Livre :
LE CARNAVAL DES HYÈNES de Michaël Mention

Chronique Livre : LE CARNAVAL DES HYÈNES de Michaël Mention sur Quatre Sans Quatre

 illustration : couverture du livre (détail)


L'extrait

« Bronzé, cravaté et rasé de près, j'ai lancé mon 7 326° JT. Moi, Carl Belmeyer – 61 ans, Monsieur Loyal de l'info bleu-blanc-rouge. Ma demi-heure de gloire quotidienne sous vos yeux captivés. Gicquel avait sa voix, Mourousi son franc-parler. Delahousse sa mèche. À chacun son atout et le mien, c'est moi. Tout simplement.
Ce soir encore, je vais assurer et ça fait trois décennies que ça dure. Trente ans que je dîne avec des stars, que je digère avec des présidents normaux et anormaux. Trente longues années que je brille au milieu des Elkabach, Denisot, Ardisson...une caste sans laquelle je ne serais pas devenu l'idole que je suis aujourd'hui, payée 75 000 euros par mois avec une prime annuelle de 250 000. Un boss qu'on lèche et qu'on redoute car mon seul ami, c'est le pouvoir.
« Hollande, le sauveur », c'est moi
« Mélenchon, le révolutionnaire », c'est encore moi.
« Hollande, le traître », c'est toujours moi.
Tous les soirs, je refais le monde à ma manière. Vous le savez, mais il est trop tard : vous m'avez ouvert depuis longtemps votre salon, votre intimité, votre cerveau. Et maintenant, je suis votre tumeur attitrée. Concentré sur le prompteur, je simule un sourire chaleureux : »


Le pitch

Carl Belmeyer est un sale type. Il est certes adulé par le public auquel il présente le journal télévisé depuis trente ans, mais, son cynisme, son narcissisme et son mépris des autres le rendent tout à fait imbuvable. Hypocrite au sommet de son art, il est toujours prêt pour une photo ou prompt à sourire aux caméras. Son univers risque de basculer lorsqu'une participante à une émission de télé-réalité de sa chaîne meurt en direct. Passé le buzz, les bonnes consciences s'émeuvent enfin.

Baisse de l'audience, retrait des publicitaire, il faut réagir vite et sa direction décide de l'envoyer au Libéria, en pleine guerre, civile pour redorer l'image du groupe et faire oublier le pécuniairement catastrophique accident. Il y consent à regret, le grand Carl est mort de trouille.

Cette confrontation avec le pire du pire de l'horreur va lui faire perdre pied et faire sombrer peu à peu ses certitudes et la très haute idée qu'il a de lui-même. Odeurs, chaleur, violences, terrorisme, le choc est brutal dès la descente de l'avion et ce n'est que le début du déboulonnage d'une idole en carton plus connu pour ses bidouillages de reportages que pour ses faits d'arme...Dès sa descente d'avion, il va être précipité dans un scénario complètement hallucinant.


L'avis de Quatre Sans Quatre

Éh bé ! Ça cogne sérieux ! Bing, bang et knock dans le PAF ! Michaël Mention laisse exploser une saine colère contre l'hypocrisie généralisée, la fausse empathie et la manipulation de masse de cet écran auto-centré qu'est devenu la télévision. Vous n'aurez aucun mal à mettre un nom connu sur le personnage de Carl, mais peu importe, ils finissent tous dans le même sac.

La télé-réalité qui promeut l'inculture la plus crasse, met sur un piédestal de la bêtise et du vide absolu de la pensée, de crainte que l'intelligence ne soit contagieuse, finalement, conduit Belmeyer à quitter son fauteuil. Il devra se confronter aux réalités sordides du monde, loin des images aseptisées qu'il balance tous les soirs, rassurant et anesthésiant le bon peuple, voire l'excitant selon le bon vouloir et les intérêts des annonceurs et des patrons de groupes de presse.

Le Carnaval des Hyènes n'est pas un pamphlet, c'est un vrai bon roman, un polar d'espionnage ahurissant, plein de rebondissements, d'action, de suspense et de danger qui vous emportera de surprise en surprise dans les pas d'un Belmeyer qui voit s'écrouler son univers, marionnettiste devenu pantin, illusionniste heurtant le réel de plein fouet. Même si la satire est acide, juste et argumentée, les aventures haletantes du présentateur prennent vite le pas et l'on suit hagard le labyrinthe de faux-semblants dans lequel il s'enfonce à regret.

Très rythmé, vif, le scénario joue sur tous les registres de l'émotion et de la projection. De hautain, le héros apparaît soudain vulnérable, puis pitoyable, aussitôt l'ego revient au galop avant que la dépression ne le fasse retomber dans les affres du désespoir. Rien à dire, la vraie vie ne ressemble en rien au défilé d'un prompteur et il n'y existe pas de « coupez » magique qui permet de revenir à la situation précédente et d'effacer les bourdes ou de stopper la peur.

Quelque peu dans le même registre que Tabloïd Circus de Kent Harrington - les jeux pervers de médias manipulateurs et de politiques corrompus - Le Carnaval des Hyènes pose salutairement le problème de la junk actu, aussi toxique que la junk food mais rarement critiquée, les journaux sur ce cas précis étant juge et partie et l'intègre dans une excellente histoire, un page turner hallucinant qui ne cède qu'à la toute fin.

Un guignol de l'info dans les convulsions mortelles et secrètes du monde, ça vaut vraiment le détour, surtout quand c'est écrit avec le talent de Mention sur une bande originale exceptionnelle !


Notice bio

Michaël Mention est né en 1979 à Marseille. Après des débuts dans la BD puis des chroniques, il devient romancier et scénariste. C'est un passionné de rock et de cinéma. Il publie son premier roman en 2008 aux éditions du Rocher, Le Rhume du Pingouin. Vient ensuite, en 2012, Sale Temps pour le Pays (Rivages/noir) qui obtient le Grand Prix du roman noir au festival international du film policier de Beaune 2013 et Le Fils de Sam (Ring éditions), un docu-fiction sur le célèbre tueur en série David Berkowitz. Il fut l'invité de Des Polars et des Notes pour son dernier ouvrage Jeudi Noir déjà paru chez Ombres Noires.


La musique du livre

Michaël Mention est passionné de rock et cela se ressent bien évidemment dans ses livres. D'entrée de jeu, pas le temps de souffler, il vous colle un bon coup de Megadeath hurlant Holly War.

Impossible de vous donner le contexte des autres pépites extirpées du texte mais sachez que ce n'est qu'un échantillon, il y a encore bien de titres à pêcher dans le récit...

Vous rencontrerez donc pêle-mêle, Isaac Hayes chantant sa version de Walk on By, embraquerez dans le Trans Europa Express de Kraftwerk, prierez avec Serge Gainsbourg sur la musique de Cargo Culte et finirez avec Archive et Again.

LE CARNAVAL DES HYÈNES – Michaël Mention – Ombres Noires – 221 p. 8 juillet 2015

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