Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LE CAVALIER HILARE de Bob Passion

Chronique Livre : LE CAVALIER HILARE de Bob Passion sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Jacques, armé jusqu'aux dents, est en embuscade dans l'escalier, guettant les Messerschmitt. Pascal monte et démonte ses projecteurs en écoutant à fond du rock'n roll, Cassandra vernit de petites têtes de mort sur les ongles de ses doigts de pieds, Eva, Rocky et Maurad pèsent des petits blocs d'un shit noir et poisseux, et Djamel, patiemment, le petit doigt en l'air, poli un tronc d'arbre.

Une journée normale dans un immeuble tranquille d'un quartier de Marseille où l'on savoure la saveur veloutée des vapeurs de l'herbe de qualité.

Nul n'avait envie de retourner dans les tonnerres de Stalingrad. Pourtant le sang, le bruit er la fureur sont tout proches, là bientôt...

No futur !


L'extrait

« Comme tous les matins, à 5h56, avant de sortir, Jacques colla son oeil au judas, appuya sur l’interrupteur commandant la lumière sur le palier : aucun mouvement, aucune ombre ne bougea. Alors, sa rétine collée contre la loupe, il fit lentement le tour complet de l’horizon arrondi par l’oeilleton. Rien de suspect, peut-être allait-il tenter une sortie.
Précautionneusement il enfila ses gros godillots, une sacrée belle paires de bottes vraiment solides. Il les avait récupérées sur la dépouille d’un officier allemand trouvé mort et congelé sur le bord d’une rivière pendant la débâcle de Stalingrad. Il avait dû lutter ferme pour les lui retirer, entre les chevilles qu’il lui fallut briser et les miliciens ouzbeks qui tiraient de partout et sur tout. Plus personne ne savait où, ni surtout qui, était l’ennemi. Les alliances se nouaient et se déchiraient au gré des embuscades. Du reste, plus personne ne portait vraiment d’uniforme, mais des paquets de haillons enfilés les uns sur les autres. La lutte, c’était contre le froid qu’il fallait d’abord la livrer. C’est pourquoi cette paire de bottes, il ne risquait pas de l’abandonner aux Cosaques et il était resté trois heures dans ce trou d’obus, à moitié enseveli par la ferraille et la neige, sous le corps de l’Allemand. Il avait eu de la chance car dans la même crevasse, un mètre cinquante plus bas, il hérita d’un manteau russe, presque intact, et bien plus facile à démouler car, de l’homme, il ne restait que le tronc…
Ainsi paré il pouvait se lancer dans la grande rebrousse à travers les Russies.
C’était le chaos dans ce qu’il restait de la ville, les assiégés, les assiégeants, les bombardés, les bombardants, les piégés, les blessés, les survivants… Tout le monde rampait dans les décombres et, depuis des jours, on se battait plus souvent pour un lambeau de couverture ou un croûton de pain que pour un drapeau ou pour un idéal quelconque. Même les bombardements réguliers venant de l’autre côté du fleuve, et qui finalement étaient devenus routine, n’affolaient plus personne. On nageait dans la folie, on flottait dans l’horreur, rien n’était superflu, il fallait survivre. Puis là, il n’y avait plus rien à tenir, déjà deux semaines qu’il n’y avait plus de commandement, les troupes livrées à elles-mêmes, mais cela faisait déjà longtemps que Stalingrad n’avait plus rien à piller, plus rien à brûler, plus rien à détruire. Il ne restait plus que quelques milliers de fantômes hallucinés, harassés de lutter, sales, puants, énervés. Lorsqu’ils comprirent enfin qu’on les avait abandonnés là, ce fut la réelle débandade, et chacun partit comme il put, résolu à sauver sa peau. » (p. 7-8)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Jacques Beauregard est un rescapé. Un survivant de la grande bataille de Stalingrad. Des obus, des bombes, des snipers, de la faim et du froid. Belge, embarqué par la Wehrmacht, non par conviction, mais par un concours de circonstances, il construisait des bunkers, était méprisé par les glorieux soldats du Reich - ceux qui sont morts gelés maintenant, et se débrouillait pour survivre, passant parfois d'un camp dans l'autre selon les aléas de la bataille, jusqu’à se retrouver seul, errant dans la vaste plaine russe, un horizon infini d’herbe et de boue. Une unique idée en tête : tracer tout droit et parvenir à rentrer chez lui, en Belgique. Marre de la guerre, des massacres dans lesquels il n’a jamais très bien compris quel était son rôle. Il doit éviter les combattants des deux camps, ennemi pour l’un, déserteur pour l’autre, sans compter les miliciens, bandits oecuméniques, abattant tout ce qui se présentait.

La chance (ou pas…) se présente sous la forme d’un convoi allemand, attaqué par la chasse soviétique. Une suite de combats acharnés se déroule au même endroit, sur plusieurs jours, ameutant divers troupes puisque des cavaliers cosaques finissent même par faire leur apparition. Jacques, soigneusement planqué, observe, récupère ce qu’il peut une fois la nuit tombée ou le calme revenu et s'aménage un abri souterrain, grâce aux connaissances acquises durant sa période “constructeur de bunkers” sur le front. Chance puisque l’une des voiture recelait deux coffres emplis de lingots, de quoi se ravitailler en nourriture et en boisson - alcoolisées - et tout le nécessaire à son campement de fortune. Il décide de dissimuler l’or sur place, ne pouvant s’encombrer d’un tel poids lors de son retour à pied vers la mère-patrie. Mais comment retrouver le lieu dans cette immensité plate et morne ?

Beauregard a alors l’idée d’édifier une statue équestre en se servant des squelettes humains et animaux comme armature. Un monument à la mort, effrayant, repoussant, que nul n’aurait l’idée de renverser au risque d’offenser les esprits de ceux à qui est dédiée l’installation de béton. Une fois, fait, il reprend le chemin, le début d’une suite de rencontres hautes en couleur.

Nous retrouvons Jacques, en 1983, à Marseille, dans un immeuble squatté, plus qu’à demi-fou, paranoïaque puissance dix, affublé d’une compagne mauvaise, encore plus déjantée que lui, et d’un voisin, Pascal, photographe fêtard qui s’accommode assez bien des lubies étranges de ses voisins. Le Belge, vieilli, en état d’alerte permanent se joue le quotidien façon Stalingrad, craint les bombardements et fait attention aux tireurs embusqués avant de quitter son trois pièces. Pascal accepte de se plier à ses recommandations et tout ne se passe pas si mal… Sauf que l’histoire de la statue hideuse mais précieuse va refaire surface… Il n'y a pas que la raison qui a fui Beauregard, lsa mémoire s'est aussi fait la valise et les quelques souvenirs qui lui apparaissent en rêve sont loin de refléter la réalité et sont tout au plus des indices.

Bob Passion, j’aurais tendance à croire que c’est un pseudo, accroche son lecteur dès le départ avec cette retraite de Russie solitaire, envers et contre tous, cette survie surréaliste qui, finalement, n’apparaît pas si dingue que cela compte-tenu des conditions de l'époque. Les temps étaient à la folie, un peu plus un peu moins… Les aventures du soldat perdu sont vraiment passionnantes, pleines de suspense et de surprises. Il y a un monde fou sur la steppe, à patauger dans la boue, et les stratégies développées par Jacques afin d’échapper aux curieux et aux divers individus, prêts à dézinguer tout ce qui bouge, sont tout à la fois drôles et très bien racontées.

Bien entendu la statue va ressurgir, de manière inopinée, trente ans après, Pascal et toutes sa bande de copains, mais aussi des personnages plus énigmatiques et sombres, vont faire à rebours le voyage initial du Belge, dévoilant au passage des pans entiers de son passé, sans toutefois parvenir à tout révéler. Une vie environnée du bruit et de la fureur des armes, loin du calme auquel il aspirait lorsqu’il se mit en route pour regagner son pays.

Une bonne intrigue, bien tenue d’un bout à l’autre, le début étant, pour moi, de loin le plus percutant, dans laquelle s’agite des personnages aussi dingues que le scénario, s’y intégrant si bien que le lecteur y adhère jusqu’à l’ultime phrase. À bien y réfléchir, l’existence chaotique de Jacques n’est que le reflet des temps troublés qu’il a traversé et il n’est pas plus fou que l’époque et ses soubresauts qui ne se sont pas arrêtés à Berlin en 1945. Le style dépote sérieux, brinquebale le lecteur entre les idées plus que brouillées de Jacques et les initiatives de Pascal et de sa troupe dans une sarabande infernale, parfois comique, parfois tragique.

Le cavalier hilare est une fable, sans morale, il ne saurait y en avoir, et un roman noir sympathique, plein d’humour, de gnôle et de diverses substances hallucinogènes. Un très bon début pour la collection Vents Noirs des éditions Vents d’Ailleurs.


Notice bio

Bob Passion est photographe, musicien et auteur. Rock’n’roll dans ses idées, dans son rythme, dans ses mots, dans son rapport à la fureur. Une de ses multiples facettes punk et détachée inspire une écriture vive, incisive, provocante et... très drôle !


La musique du livre

The Clash - The Magnificent Seven

Lene Lovitch - Blue Hotel

Public Image Limited - This Is Not A Love Song

The Ramones - I Wanna Be Sedated

Bob Marley - Buffalo soldier

Talking Heads – Psycho Killer


LE CAVALIER HILARE – Bob Passion – Éditions Vents d'ailleurs – collection Vents noirs – 320 p. avril 2019

photo : Stalingrad - La fontaine Barmaleï après le bombardement du 23 août 1942 - Wikipédia

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