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Chronique Livre :
LE CHANT DE NAUSICAA de François Bugeon

Chronique Livre : LE CHANT DE NAUSICAA de François Bugeon sur Quatre Sans Quatre

François Bugeon a été céramiste, ingénieur pour la physique fondamentale et l’astrophysique et aujourd’hui chargé de communication dans un grand centre de recherche scientifique.
Il a écrit, en 2016, Le Monde entier, qui a reçu le prix de la Roquette 2016.


« Il était arrivé fin juin et s’était installé dans la semi-remorque frigorifique définitivement hors d’usage, l’avant défoncé, le plateau bouffé par la rouille, les éléments de quelque valeur disparus depuis belle lurette. Puisqu’il allait y habiter, autant la transformer pour son nouvel usage et pratiquer une ou deux ouvertures pour éclairer l’intérieur. Il avait pensé y faire des hublots, mais un jour de passage des encombrants il avait eu la chance de trouver sur le bord de la route deux minuscules huisseries de fenêtres en plastique quasi neuves qu’il avait cachées dans un bosquet. Son dos ne lui permettait pas de traîner ce butin sur les cinq kilomètres qui le séparaient de la sablière, si bien qu’il était allé voir les autres au village. Ce courage qu’il lui avait fallu pour se présenter à eux et solliciter leur aide, ce que cela lui avait coûté de leur demander leurs outils plutôt que d’aller chercher les siens dans sa maison, avec quelle obstination maladroite il avait dû éluder leurs questions, oublier les détails. Après quoi, tout avait été simple, il s’était mis au travail, et il avait pu enfin y voir quand il faisait son café le matin.
Il avait rapidement abandonné la lampe à gaz dont les cartouches s’épuisaient trop vite, et avait bricolé un éclairage économe branché sur un accumulateur de récupération qui tenait trois semaines. Quand la fraîcheur d’automne arriva, il dégotta un poêle à bois dans une décharge sauvage et le transporta dans une brouette. C’était un vieux machin laid et trapu, à l’émail bleu écaillé. Il le posa sur un bout de tôle, trouva les tuyaux qu’il lui fallait, perça le toit. Le petit poêle en ronfla d’aise. Les premiers temps, Flavio partait sans se soucier de fermer les portes, mais des salopards étaient entrés dans la remorque, avaient jeté ses affaires dehors, chié sur le matelas, pissé sur les quelques aliments qu’il pouvait conserver sans réfrigérateur. Il s’était décidé à poser un cadenas qu’il avait trouvé cisaillé à plusieurs reprises par les mêmes vauriens ou par des gars de la société de pêche qui voulaient le voir ailleurs. Ces visites hostiles finirent par s’espacer à mesure qu’il meublait son intérieur d’une table et de chaises de camping dépareillées qu’on lui avait cédées pour rien, d’étagères en métal et d’un petit coffre en bois trouvés en même temps que les fenêtres. Tous ces aménagements avaient sans doute fini par donner l’impression que la remorque n'était plus un refuge temporaire pour les sans-logis, mais quelque chose qui se rapprochait d’une demeure habitée par quelqu’un. Et puis les gens avaient peut-être appris qui était Flavio et s’étaient dit que ce n’était pas la peine d’en rajouter. » (p.11 et 12)


Flavio se réveille chaque matin dans la remorque où il a décidé d’aller désormais habiter sans trop savoir s’il est heureux ou pas d’être encore vivant.

C’est un retranchement tout ce qu’il y a de plus volontaire du monde des vivants, un renoncement à respirer le même air que les autres depuis que sa fille, Nausicaa, a été retrouvée morte.

Une mort jamais élucidée, et d’ailleurs qu’importe, ce n’est ni la soif de vengeance, ni la haine qui inonde le cœur de Flavio. Rechercher le coupable, c’est le travail de la police, pas le sien.
Pourtant, c’était plutôt une belle vie qui était tracée pour eux, sa femme Hélène et lui, au début, il y a longtemps. Tellement longtemps qu’il n’y pense presque plus, et puisque tout a tellement changé, à quoi bon.

Au début de tout, il y a Flavio, ce gamin si sympathique et adorable, une bouille souriante, du temps à donner à chacun pour une petite causette, de la gentillesse et de l’affection en plus. Un amour de petit garçon. Et puis, d’un coup, ce petit-là a cessé de parler. À bien y regarder, est-ce que ce n’est pas là le commencement de toute la dégringolade qui suivra ?
Personne n’a jamais rien compris à ce changement, ni ses parents ni son entourage. Il restait toujours souriant et gentil, mais quelque chose s’était fêlé qui avait aspiré les mots de cette bouche maintenant close.
Flavio fait du vélo et du football avec passion, et souhaite devenir pompier, malgré les réticences de ses parents.

Et il rencontre la femme de sa vie, comme on dit, Hélène, sage comme lui. Pour tous les deux, c’est évident, ils sont en couple comme on a la vocation, sans un regard en arrière, sans une hésitation, sans un regret. Une maison, des enfants, un travail. Un bonheur tout tracé, d’aucuns diront sans fantaisie, banal, traditionnel.

Puis l’accident, le dos broyé, la jambe en miettes, deux ans d’hôpital. Elle a tout fait Hélène, avec les jumeaux en plus, elle n’a jamais lâché son mari, et quand il est revenu à la maison, quand il a fallu s’ajuster à la nouvelle vie, elle a su faire en sorte que ce soit possible.

Flavio a trouvé un autre travail, c’était fini la carrière de pompier, dans une usine. Et la petite est née. Si la vie telle qu’elle va n’a pas été décidée, en revanche, Nausicaa, ce beau prénom, Flavio et Hélène l’avaient choisi avant même d’avoir un enfant.

C’est la figure de cette jeune fille, cette jeune princesse, hospitalière et douce, naïve et fière, fille d’Alcinoos, le Phéacien, qui offre les moyens à Ulysse de rentrer enfin chez lui.
Nausicaa a permis à Flavio de retrouver le chemin du bonheur familial dont il avait rêvé, sa fille si souriante et tendre, câline, qui ne quitte pas son père d’une semelle.

C’est plutôt avec Hélène que les choses se passent moins bien. Les conflits avec Nausicaa se multiplient, la petite ressemble trop à son père, peut-être, têtue et déterminée, elle se coupe les cheveux, elle court et devient une athlète accomplie, puis part faire des études de kiné mais revient chaque week-end. Pas de liaison connue, une vie droite et simple, avec une complicité toujours intacte avec son père, comme quand elle vient le voir à l’usine et le regarde travailler.

Le vide de sa disparition s’accompagne du délitement de sa relation à Hélène. Peut-être que ça faisait longtemps que c’était fichu, peut-être que c’était de sa faute, trop emmuré en lui-même, trop taiseux, trop aveugle aux autres, et peut-être qu’Hélène avait fini par se lasser, tout simplement, incapable de s’imaginer vivre seule avec lui, une fois les jumeaux partis chacun à un bout de la France.

Deux ans de biture. Propre, sans violence, sans cris, deux ans à s’anesthésier et à tâcher d’oublier à peu près tout. Alors, forcément, le boulot s’en est ressenti. Au début, on l’excusait et puis finalement, quand il a fallu licencier, il a paru normal qu’il fasse partie de la charrette.

Finalement, ça lui a même paru tellement normal qu’il s’est licencié lui-même de tout et de tous, et il est parti vivre dans cette remorque laissée à l’abandon. Il a même arrêté de boire et s’est mis très sérieusement à arranger son environnement, les bords de la sablière où il est souvent venu pêcher et qui débordent de déchets de toutes sortes. Il range, classe, tant par souci des promeneurs que parce que ça lui fait du bien. Il passe désormais des heures à nettoyer, compulsivement, chez lui et alentours. Seul, toujours. Discrètement, il se rend à la ville se ravitailler, sans parler à personne.
Plus d’alcool, plus rien que les heures remplies de gestes qui récurent, réparent, ravaudent le tissu plein de trous de sa vie.

Quelques personnes percent, de temps à autre, le mur de sa forteresse de silence et de solitude : sa sœur, qui laisse à manger et lui donne un téléphone qu’elle recharge quand elle revient avec une batterie auxiliaire, un gendarme, un de ceux qui prennent le temps d’écouter et ne parlent pas trop vite, un homme dont on devine qu’il est du bois dont on fait les amis véritables. Et un intrus, un pauvre type qui a eu des ennuis avec la justice, qui boit tout ce qu’il sait et loge pas loin, chargé de surveiller le coin. Très vite, l’animosité surgit entre ces deux-là, le chien enragé qui n’a de cesse de chicaner Flavio qui cicatrise doucement et que le moindre effleurement fait souffrir.
Le malheur des uns attire la folie des autres, c’est bien connu : comme si notre souffrance rendait celle des autres plus facile à accepter, comme si on y pouvait quelque chose.

Très lentement, tout doucement, Flavio s’extrait de sa gangue de tristesse opaque, retrouve des sensations oubliées, laisse filtrer l’envie et le désir jusqu’à lui et peut raccommoder les lambeaux de sa vie, se séparer de l’ancien pour ne garder que la promesse du neuf.

Rester vivant quand le monde auquel on appartenait semble mort. Rester vivant parce qu’on a besoin de vous, qu’on vous aime, inexplicablement, quand même, malgré tout. Il n’y a qu’à s’accrocher aux mains tendues.

Nausicaa apparaît à son père, elle le guide à travers la porte de corne pour revenir au pays des vivants où on l’attend pour une autre vie, toute reprisée.

Beau personnage que ce Flavio qui choit, un Flavio déchu, qui réapprend la vie comme on doit réapprendre les gestes élémentaires après un grave accident. Un roman très tendre et très pudique, élégant, qui ne verse jamais dans le sentimentalisme : la vie dure comme fer.


LE CHANT DE NAUSICAA - François Bugeon - Éditions  Le Rouergue - 256 p. avril 2019

photo : Visual Hunt

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