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Chronique Livre :
LE CLUB DE MACAO de Pedro Garcia Rosado

Chronique Livre : LE CLUB DE MACAO de Pedro Garcia Rosado sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Macao, 1984 : un juge – futur procureur-général de la République –, trois policiers, un médecin et un présentateur de télévision créent une maison de passe clandestine qu’ils nomment le « Club de Macao ». Ses membres recourent à des adolescentes chinoises qui paient le prix fort dans l’espoir de rejoindre l’Europe. Lorsque l’une d’entre elles est assassinée le club est dissout.

Vingt plus tard, à Lisbonne, les anciens membres du club se retrouvent lorsque le procureur-général de la République souhaite se présenter à la présidentielle. Son ambition se voit empêchée alors par des scandales qui font surface. Leur mission à tous : faire en sorte que les fantômes du passé ne viennent pas troubler le présent.


L’extrait

« Macao, janvier 1986

Le policier Carlos Vasques s’arrête à la porte de l’immeuble. Il recule devant les grosses gouttes d’une pluie qui semble aussi épaisse que le sang laissé derrière lui. Il cligne des yeux, il hésite. Comme s’il ne voyait rien d’autre que ce sang sur le sol, sur le mur, sur le tapis, sous le corps de la jeune Chinoise, morte éventrée là-haut.
Le bébé, qu’il a pris contre lui cette nuit pour la première fois, s’agite. Vasques contracte ses bras, encore, comme tout étonné de porter son propre enfant.
La pluie ne tombait pas encore quand Vasques était entré dans l’immeuble. Quelques minutes plus tard, elle l’accueille lorsqu’il arrive dans la rue, elle l’éveille à la réalité, elle ne le laisse pas sortir tout de suite, elle l’oblige à observer autour de lui pour essayer de choisir le meilleur chemin.
C’est en regardant de tous les côtés qu’il aperçoit les deux types, qui s’abritent dans l’entrée d’un autre immeuble - Miguel Calvão, le médecin et Carlos de Souza Ribeiro, le juge. Il détourne vite le regard, comme si cela pouvait le rendre invisible. Et maintenant ?
Des sentiments très confus l’assaillent. Il hésite encore, feint de scruter le ciel que de lourds nuages rendent plus sombre encore, puis reporte son attention sur le paquet qu’il transporte et qui s’agite à nouveau.
Ses bras se font plus vigoureux et épousent habilement le fardeau, la tête du bébé dans la paume de sa main gauche, tandis que la main droite et l’avant-bras soutiennent le poids léger du corps. C’est la première fois qu’il porte son enfant. Il le fait avec une telle perfection qu’il peut semer le doute dans l’esprit d’un observateur : savoir tenir un bébé dans les bars relève d’une faculté humaine enracinée dans nos gènes ou bien est-ce un simple geste de défense et de protection de l’espèce ?
Décidé à affronter la pluie et conscient qu’il ne peut pas s’attarder plus longtemps sur les lieux, le père qui ne voulait pas l’être regarde une fois de plus en direction des deux hommes, essayant de ne pas relever la tête pour qu’ils ne s’aperçoivent pas qu’il les a vus. Ce qui est sûr, c’est qu’ils ont l’air aussi surpris que lui lorsqu’ils quittent l’entrée protectrice pour regagner d’un pas pressé leur voiture, la tête légèrement penchée.
Ce n’était pas lui qu’ils attendaient, mais Vasques l’ignore. L’homme qui porte son enfant dans les bras sait qu’il court un danger et que la menace peut venir de ces deux individus ou d’un autre encore qu’ils auraient appelé. Vasques s’élance donc sous la pluie, courbé, tête baissée et disparaît dans la nuit. La voiture avec laquelle il est venu, garée non loin, reste derrière lui. Comme tout ce qu’il veut faire et ce qu’il sait devoir faire. Tout est reporté à plus tard, à des mois, peut-être, et même probablement à des années. » (p. 7-8-9)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Macao, au milieu des années 80, attend d’être absorbée par la République populaire de Chine quelques années plus tard, cette ville-monde est en effervescence permanente : casinos, bordels et trafic d’opium brassent des fortunes considérables. Dans ce territoire portugais du bout du monde, les triades s’épanouissent, le jeu et le vice sous toutes ses formes fleurissent, ce qui aiguise bien des appétits. Six jeunes gens, Portugais expatriés, décident d’y fonder un club un peu particulier, le Club de Macao. Une sorte de maison close privée, à leur usage exclusif, accueillant de très jeunes filles, bien au-dessous de l’âge légal pour se livrer à la prostitution. Un lieu bien à eux, ce qui les empêchera de dilapider leurs salaires dans les commerces locaux du même type, n’offrant pas la même « qualité » de pensionnaires, ou alors pour des sommes astronomiques.

Comme trois d’entre eux sont policiers et un quatrième juge, rien de plus simple que de faire libérer, en truquant le dossier, un vieux criminel chinois, Sam Wah, qui deviendra leur fournisseur en chair fraîche. Des gamines, fuyant le régime de Pékin, que nul ne recherchera jamais, dont personne ne s’inquiétera. Les flics et le magistrat sont associés dans ce projet à un médecin et un présentateur de télévision, entre gens de bonne compagnie, on parvient toujours à s’entendre sur le dos des pauvres. Le Club de Macao fonctionne à merveille durant deux années et tout le monde y trouve son bonheur, sauf peut-être les adolescentes exploitées, mais comme on ne leur demandera jamais leur avis, rien ne cloche.

Le grain de sable sera, une fois de plus, l’irruption de sentiments amoureux dans ce qui ne devait être qu’un lieu dévolu à assouvir la soif de pouvoir des mâles et les désirs, quels qu’ils soient. En effet, Carlos Vasques, un des policiers, tombe amoureux d’une des filles, Li Huei et entend bien l’épouser. Il n’en aura pas le loisir. Celle-ci, au début de cette histoire, vient d’accoucher du fils de Carlos - du moins en est-il persuadé -, et celui-ci la retrouve, assassinée de manière ignoble. Vasques récupère le bébé et quitte Macao après avoir confié l’enfant à un orphelinat. Le Club a vécu. Les autres membres rentreront, un à un, au Portugal.

Ce n’est que vingt ans plus tard, à Lisbonne, que l’affaire refera surface. Le juge, Carlos de Souza Ribeiro est désormais un personnage très important, il a été promu Procureur général et des ambitions lui viennent alors que se profile l’élection présidentielle. Souza s’est taillé une solide réputation d’incorruptible et d’homme sincère, il participe au financement d’œuvres caritatives, dont des orphelinats. La route vers la présidence lui semble grande ouverte. Le magistrat réunit ses anciens amis, dont l’un est devenu chef de la police, l’autre l’un des plus célèbres chirurgiens du Portugal et le présentateur, directeur de la télévision nationale. Des notables quasi intouchables, contrôlant de multiples pouvoirs, judicaires, policiers ou médiatiques qui s’entendent afin de vicier la démocratie, c’en est presque banal, mais rien dans l’univers de Pedro Garcia Rosado n’est ni banal ni simple.

Carlos Vasques, lui, de son côté, a quitté la police, il dirige une importante agence de sécurité, est marié, a deux enfants, et paraît avoir tiré un trait sur son douloureux passé. Paraît, seulement, parce qu’il n’a pas oublié son dernier jour à Macao et le meurtre de Li Huei. Il ne fait plus partie de la bande du procureur, pas plus que son ancien collègue, Gabriel Santana, qui avait été chargé de l’enquête sur la mort de la jeune prostituée, et qui ne s’est pas vraiment remis, lui non plus, de ce drame.

Alors que le procureur général lance sa campagne, de puissantes et discrètes forces financières décident, dans le plus grand secret, d’en savoir davantage sur le candidat. Dans le même temps, des photos compromettantes pour Souza Ribeiro refont surface, le meurtre d’un des ex-membre du Club, une main invisible dispose des obstacles sur le chemin vers sa victoire à l’élection. Le procureur mobilise ses amis, qui ont autant à craindre que lui d’un déballage général, afin de découvrir qui se cache derrière ces attaques, pouvant non seulement lui coûter une victoire facile, mais également son poste et faire s’écrouler tout ce qu’il a bâti...

Ne cherchez pas de gentils dans ce magnifique roman noir, il n’y en a pas. On y trouve des salauds, à des degrés divers, occupés à de sales jeux pervers de pouvoirs, usant de trafics d’influence et de privilèges indus. Mêmes les justiciers n’y obéissent pas à de nobles sentiments, tout y est corrompu, tordu, abîmé. Dans le droit fil de Mort sur le Tage, son précédent (Chandeigne - 2017), Pedro Garcia Rosado ne prête guère de bons côtés à ses personnages principaux. La société qu’il décrit est en pleine déliquescence, et l’on s’y venge plus d’une humiliation qu’on y rend justice aux victimes. La culpabilité n’étouffe pas les anciens membres du Club de Macao, leurs crimes passés ne les embarrassent que parce qu’ils peuvent nuire à de brillantes destinées qu’ils estiment bien méritées, s’ils viennent à être découverts. On sent en permanence une morgue de classe chez ces hommes, à laquelle s’ajoute une auto-absolution de leurs fautes, un sentiment d’impunité et d’incompréhension de ce qui peut leur être reproché. À vrai dire, il n’existe guère de différence entre le milieu mafieux de Macao et les magouilles des affairistes et politiciens de Lisbonne, les mêmes hommes commettent des forfaits identiques sans être plus inquiétés.

Ce récit s’inspire d’un véritable scandale ayant eu lieu au Portugal, le procès pour crimes pédophiles de la « Casa Pia », mais sa façon de traiter son intrigue la rend, bien entendu, universelle. Le Club de Macao prend aux tripes par la force de l’écriture, le style puissant de Rosado, superbement traduit, qui raconte les mécanismes à l’œuvre dans une société dominée par l’appât du pouvoir et du gain, le mépris de la vie des exclus. Que se passe-t-il lorsque les piliers censés garantir justice et équité - police, justice, presse - sont gangrenés, lorsque des criminels en ont la charge, en-dehors de toute morale, et qu’il ne reste plus que la solution de la vengeance brutale et individuelle afin de rétablir un semblant d’équilibre ? Pour Rosado, pessimiste à raison, ce n’est pas la vertu ou l’équité qui triompheront, mais d’autres forces, plus obscures encore...

Puissant et beau roman, d’une noirceur absolue. Crimes pédophiles, notables et châtiments, entre Macao et Lisbonne, vingt ans après, de la grande littérature !


Notice bio

Pedro Garcia Rosado est né à Lisbonne en 1955. Germaniste et journaliste, il est aujourd’hui l’auteur d’une dizaine de romans policiers aux thèmes souvent inspirés des grandes affaires qui rythment l’actualité portugaise, dont Mort sur le Tage, paru aux éditions Chandeigne en 2017.


LE CLUB DE MACAO - Pedro Garcia Rosado - Éditions Chandeigne - collection Bibliothèque Lisutane - 429 p. mai 2020
Traduit du portugais par Myriam Benarroch et Nathalie Meyroune

photo : Macao - Le Mont Penha by Wing pour Wikipédia

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