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Chronique Livre :
LE COEUR ET LA CHAIR de Ambrose Parry

Chronique Livre : LE COEUR ET LA CHAIR de Ambrose Parry sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Le jeune Will Raven, issu d'un milieu modeste, est apprenti chez le Pr Simpson, dont la notoriété, le savoir-faire obstétrique et les recherches sur les anesthésiques en font une personnalité majeure de l'Écosse victorienne.

Il règne une activité constante dans la célèbre demeure du 52 Queen Street à Edimbourg. Will y fait, entre autres, la connaissance de Sarah, femme de chambre et assistante de Simpson, dont le caractère bien trempé le déroute et le séduit tout à la fois. Mais à peine a-t-il le temps de prendre ses nouvelles fonctions que plusieurs femmes sont retrouvées sauvagement assassinées aux quatre coins de la ville. Parmi elles, une jeune prostituée, Evie, amie intime de l’apprenti chirurgien…

Face à l’indifférence des services de police, Will décide de mener l’enquête avec l’aide précieuse de Sarah. Une enquête qui les conduira tous deux au cœur sombre des enjeux scientifiques de l'époque.


L'extrait

« Raven posa la main sur le bras de la prostituée… et la retira aussitôt, choqué par le froid de sa peau. Il aurait dû y être préparé, car il avait déjà touché nombre de cadavres, certes
rarement après les avoir caressés encore pleins de vie. À l’instant où se produisit ce contact, Raven sentit s’éveiller en lui un sentiment ancestral, ému par la façon dont cette jeune femme était devenue une chose.
Quantité d’individus, avant lui, avaient vu cette fille se métamorphoser dans cette pièce, l’objet de leurs désirs se muant en un pitoyable réceptacle pour leur semence dont nulle femme ne voulait, adorée puis méprisée dès lors qu’ils se soulageaient en elle.
Raven avait été une exception à la règle. Allongé auprès d’elle, il n’avait eu à l’esprit qu’une seule transformation, à savoir son désir de l’élever au-dessus de cette misère. Il n’était pas qu’un client parmi tant d’autres. Ils étaient amis. C’est pour cette raison qu’elle lui avait fait part de ses espoirs de décrocher un emploi de domestique dans une maison respectable, et qu’il lui avait promis de se renseigner sur les places disponibles dès qu’il parviendrait à approcher les bons cercles.
C’est également parce qu’ils étaient amis qu’elle lui avait demandé son aide.
Elle ne lui avait pas confié à quoi elle destinait l’argent, se contentant de lui préciser que c’était urgent. Raven en avait déduit qu’elle avait des dettes, conscient qu’il était inutile de tenter de la convaincre de lui révéler l’identité de son créancier. Evie était trop habile à duper son monde pour cela. Elle avait paru immensément soulagée quand il lui avait remis les pièces de monnaie, et reconnaissante jusqu’aux larmes. Il ne lui avait pas précisé à qui il avait lui-même emprunté l’argent, par crainte de s’être adressé à la même personne qu’Evie, ne faisant ainsi que racheter sa dette.
Il s’agissait de deux guinées, une somme qui pouvait le faire
vivre pendant plusieurs semaines et qu’il n’avait aucun moyen immédiat de rembourser, mais il ne s’était pas soucié de ce détail, désireux d’aider Evie. Bien que conscient que beaucoup ricaneraient à cette simple idée, Raven, si Evie était convaincue d’être en mesure de changer de vie en devenant domestique, s’était senti prêt à compenser cette incrédulité en y croyant lui-même à deux cents pour cent.
Hélas l’argent n’avait pas sauvé Evie, il n’y aurait plus d’échappatoire. » (p. 10-11)


L'avis de Quatre Sans Quatre

On ne peut pas dire que Will Raven ait été gâté à la veille de commencer son apprentissage d'obstétricien chez le très honorable et compétent Pr. Simpson. Certes, beaucoup de jeunes apprentis toubibs aimeraient être à sa place et avoir la chance d'étudier auprès du prestigieux gynécologue, mais peu auraient signé pour découvrir le cadavre d'une amie atrocement mutilée ou se faire tabasser par deux hommes de main d'un usurier à qui il est redevable. Dettes contractées inutilement d'ailleurs puisqu'elles étaient destinées à sortir Evie, la victime, d'un mauvais pas et que la manœuvre avait visiblement échoué. Nous sommes au milieu du XIXème siècle à Édimbourg et une violence terrible règne dans les quartiers pauvres de la capitale écossaise. La vie des filles qui se prostituent ne vaut rien, nul ne s'en préoccupe, il en disparaît tant, suite à des avortements clandestins abominables, meurtres ou maladies vénériennes que les cadavres sont conduits aussitôt à la fosse commune, sans autre forme d'examen.

C'est donc en piteux état physique et moral que Will débute ses consultations sous les ordres du professeur, et ceux, plus surprenants, de Sarah, la jeune domestique, qui régule avec maestria le flux des patients et patientes de la salle d'attente. Le médecin reçoit chez lui et, dès le petit déjeuner avalé, le hall devient vite un capharnaüm incroyable de toux, de marmots turbulents, de patients irascibles. Sarah s'y entend à merveille afin de tuer les esclandres dans l'oeuf et elle évite bien des accrochages, ce que Will devra admettre rapidement, à sa courte honte. Outre le professeur, son épouse et leurs deux enfants, Wilhelmina Grindlay, sœur de madame, loge dans la demeure. Vieille fille, bientôt la quarantaine - impensable à cette époque de ne pas être mariée - elle est courtisée par le docteur James Duncan, membre de l'équipe en compagnie du Dr Keith. Sarah, Simpson et Raven se demandent si les intentions du soupirant sont honnêtes, le physique ingrat et les sautes d'humeur de Wilhelmina ayant plutôt tendance à rebuter qu'à charmer.

Au fil des jours, outre son futur métier et les impressionnantes compétences de son maître, Raven découvre que des meurtres, semblables à celui dont a été victime Evie, se multiplient et il va mener secrètement son enquête puisque la police ne semble pas disposée à lever le petit doigt. Les investigations seront évidemment rendues difficiles par la bande qui est à ses trousses et qu'il doit éviter à tout prix. Sarah se révélera bien vite d'une aide précieuse dans une intrigue au cours de laquelle les deux jeunes gens affronteront des dangers insoupçonnés face à un assassin maître dans l'art d'échapper à ses poursuivants, de les perdre sur de fausses pistes.

Le cœur et la chair est certes un thriller : meurtres en série, ambiance lourde et glauque des bas-fonds, tueur échappant à toutes les recherches, suspense et rebondissements en cascade, héros à deux doigts d'y passer et enquête difficile... mais c'est aussi une remarquable plongée dans les balbutiements de l'obstétrique et de l'anesthésie. Le pseudonyme choisit par les deux écrivains fait bien entendu référence à celui qui est considéré comme le père de la chirurgie : Ambroise Paré. Le professeur Simpson doit lutter contre les religieux voyant d'un très mauvais œil qu'il tente d'adoucir les souffrances des femmes accouchant en les endormant à l'éther, vite classé produit diabolique. Ils y voient une entorse aux préceptes bibliques, quant à l'avortement, n'en parlons même pas, la morale de l'époque est largement aussi rétrograde que celles des sénateurs républicains américains actuels. Même si les mêmes prêcheurs et membres de l'honorable société ne se privent pas d'avoir recours aux services des prostituées qu'ils condamnent ou de leurs domestiques qu'ils jettent à la rue une fois enceintes.

Sexisme à l'encontre de Sarah, qui malgré toutes ses qualités ne peut prétendre à s'élever socialement, hypocrisie religieuse, croyances néfastes, les auteurs démontrent à l'envi l'immense gâchis du machisme, ainsi que l'effervescence scientifique de l'époque, la curiosité des médecins qui n'hésitaient pas à tester sur eux-mêmes (et leurs familles) les produits nouveaux, tel le chloroforme. Simpson est un brave homme qui ne se fait pas payer lorsque la famille est trop pauvre, c'est malheureusement un cas rarissime. Les femmes meurent encore en masse d'accouchements compliqués, de fièvre puerpérale ou d'avortements sauvages pratiqués par des charlatans. Quand ce n'est pas sous les coups des hommes ou simplement de faim.

Le cœur et la chair a tout du page turner. Le lecteur s'égare avec les deux enquêteurs amateurs, suppute, se trompe, comme eux, en plus de suivre l'évolution de leur inévitable attirance mutuelle, craint avec Will de tomber sur les brigands à sa recherche, mais la balade dans la capitale écossaise de cette époque est prenante, ainsi que le panorama des connaissances médicales du moment, de la lutte entre charlatans et scientifiques, ou superstition et science... À intrigue âpre, grand dénouement, l'ultime chapitre comporte bien les surprises attendues et une scène au suspense terrible. Rien d'étonnant à ce que les droits aient été achetés dans le but de réaliser une série TV, si les moyens suivent, elle devrait être passionnante ! Sarah est un magnifique personnage féminin, vive, intelligente, passionnée, curieuse, obstinée, Will n'est pas en reste, il veut comprendre ce qui est arrivé à Evie et ne recule pas devant la difficulté alors qu'il pourrait tranquillement suivre ses études. Sans briller comme Sarah, il incarne bien le balbutiement de changement dans les mentalités en ce milieu du siècle. Comme ce roman n'est que le début d'une série, nul doute que ce couple aura encore beaucoup à nous apprendre.

Un remarquable thriller historique et intelligent, très belle galerie de personnages, attachants, surprenants, repoussants, une intrigue très originale et un suspense constant, que du bon !


Notice bio

Sous le pseudonyme d’Ambrose Parry, se cache un couple d’Ecossais. Chris Brookmyre, auteur de polars récompensé, entre autres, par le Prix McIlvaney, a publié une vingtaine de romans. Son épouse, Marisa Haetzman, est médecin anesthésiste et c'est elle qui a eu l'idée de ce roman, suite à ses recherches médicales à l'hôpital d'Édimbourg. Ensemble, ils ont écrit Le Cœur et la Chair, premier volet d’une série de thrillers historique originale et passionnante, bientôt adaptée en série TV par Benedict Cumberbatch.


LE COEUR ET LA CHAIR – Ambrose Parry – Éditions du Seuil – 398 p. mai 2019
Traduit de l'anglais (Écosse) par Éric Betsch

illustration : Forceps - Wikipédia

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