Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LE COLLECTIONNEUR D'HERBE de Francisco José Viegas

Chronique Livre : LE COLLECTIONNEUR D'HERBE de Francisco José Viegas sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Jaime Ramos, chef de la brigade criminelle à la PJ de Porto, préfère sa ville à toute autre. Dans son appartement s’empilent ses livres, qu’il lit l’hiver exclusivement. Attaché à son équipe comme à une famille, il est sourd d’une oreille et aime déambuler dans la vieille ville.

Cette fois, l’affaire dont il hérite va l’obliger à remonter trois fils parallèles : pourquoi deux Russes viennent-ils se faire assassiner dans le Minho ? Pourquoi une jeune fille de bonne famille disparaît-elle brusquement ? Et, surtout, qui est ce mystérieux collectionneur d’herbe qui envoie un jeune ingénieur parcourir les ex-colonies portugaises ?

Son enquête mènera le lecteur jusqu’en Angola, au Brésil et au Cap-Vert, pour un roman d’une sensibilité rare, à la tonalité envoûtante : un polar langoureux sur le désenchantement, l’amour et la beauté.


L'extrait

« LE PREMIER CADAVRE FUT TROUVÉ LE MATIN DU SECOND DIMANCHE DE MAI dans une voiture abandonnée à l’orée d ’un bois de pins, tout près d’une route départementale. Elle avait été incendiée avec le corps à l’intérieur : un homme d ’âge mûr, un peu plus de cinquante ans, assis sur le siège du conducteur et les deux mains – ou plutôt ce qu ’il en restait – menottées au volant. Les policiers établirent immédiatement que sa mort n’avait pas été causée par le feu qui avait déformé le bas de son corps et détruit une partie du véhicule, ni par asphyxie. Il avait été abattu avant. À première vue, on pouvait noter six blessures par balle. Deux à la tête (frontale et occipitale), une à l’épaule gauche, une à la poitrine (au niveau du cœur) et deux entre les jambes. On avait dû le menotter au volant après. La quasi-totalité de ses vêtements s’était consumée. Le feu semblait être parti du bas puis avoir remonté vers le haut mais, curieusement, la veste et la chemise – blanche – n’étaient pas entièrement brûlées. Les cheveux, eux, avaient complètement disparu. Le visage était méconnaissable, les orbites semblables à deux trous vides et noirs. Un bidon d’essence en plastique se trouvait près de la voiture – selon toute vraisemblance, on l’avait utilisé pour allumer le feu. Un des policiers constata que le plancher de la voiture avait été partiellement consumé par les flammes, un autre confirma qu’il avait été arrosé d’essence. Le même sort avait été réservé aux jambes du cadavre avant que quelqu’un n’allume un briquet ou ne frotte une allumette. Le tableau de bord n’avait pas totalement brûlé mais les essuie-glaces étaient en morceaux, et les compteurs avaient été déformés par la chaleur, tout comme le revêtement en plastique du plafond et une partie des sièges avant. Ce qu’il restait de la veste de l’homme (les épaules, les revers, une partie du bras gauche) était couvert de cendre et de coulures de plastique fondu tombées du toit, et il ne subsistait de la chemise que le col et un peu de tissu sur la poitrine, noircis de taches de sang. » (p. 11-12)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Avant d'être une collection d'herbe de provenances variées, ce polar s'ouvre sur une collection de cadavres, pas jolis à voir, abandonnés dans une voiture. Deux Russes, immigrés au Portugal, d'anciens militaires, vétérans d'Afghanistan, de Guinée-Bissau et d'Angola, oeuvrant officiellement dans la construction immobilière et, accessoirement, dans la livraison de boissons alcoolisées aux boîtes de nuit de Porto. Bref, des petits trafiquants, en apparence, mais tout laisse à penser que leurs activités dépassaient ce cadre un peu minable. Un corps de femme est également retrouvé, assassinée avec la même arme à feu, une Africaine qui donnera plus de fil à retordre en ce qui concerne son identification.

Le chef de la brigade criminelle, Jaime Ramos, s'empare de l'affaire, assisté de son fidèle second Isaltino, des inspecteurs Corsario et Olivia. Isaltino se comporte comme une sorte de faire-valoir perpétuel de son patron. Il pense comme lui, pose les questions que doit se poser Ramos, un écho indispensable et gratifiant à ses réflexions. Un fonctionnaire terne mais très efficace qui s'est choisi lui-même ce rôle dans l'ombre de Ramos. Et puis il y a Porto, leur ville, personnage à part entière, énigmatique, emplie d'un passé riche et d'un présent chaotique parfois mais que le flic adore plus que tout.

Le flic en chef pense beaucoup, évoque sans cesse, digresse avec application sur son propre passé communiste, ses livres qu'il ne lit que l'hiver, ses amours, son parcours militaire dans les anciennes colonies portugaises et, bien sûr, la Révolution des oeillets. Il est habité de la nostalgie prégnante de ceux qui ont vécu, espéré, se sont battus dans des conditions difficiles. Même si sa tâche est déjà compliquée avec ces trois victimes auxquelles vient rapidement s'ajouter une quatrième, Ramos doit accepter de détacher un membre de son équipe, l'inspectrice Olivia afin de rechercher la fille d'un riche industriel, Luis Ferreira Vasconcelos, travaillant dans la prospection pétrolière, qui a disparu.

Le vieil entrepreneur est atteint de la maladie d'Alzheimer, mais ses fils ont repris la société et possèdent des contacts jusque dans le gouvernement. Ramos consent, face à l'insistance de son supérieur, à une enquête parallèle non officielle. Vous vous doutez bien que la jeune fille volatilisée et la tuerie du tout début vont se rejoindre au cours des investigations digressives de Jaime Ramos. Pour relier tous ces éléments, toutes ces histoires différentes, l'auteur a créé un fil rouge, un personnage énigmatique, ingénieur travaillant pour Vasconcelos, Miguel dos Santos Povoa, collectionneur d'herbe de tous les pays, des variétés les plus rares provenant des multiples pays où il analyse des échantillons de forage. C'est lui qui va entraîner l'histoire au Brésil, en Angola, au Cap-Vert, en Guinée-Bissau, autant de voyages ponctués de la découverte de nouvelles espèces de marijuana et d'autres projets moins avouables... Lui et la mémoire des autres protagonistes.

Le cheminement de l'enquête est complexe, tortueux, enveloppé des volutes d'herbe, nimbé de poésie et de saudade - cette nostalgie particulière, propre aux Portugais. La nostalgie de ce qui aurait pu être - sans pour autant éviter celle de ce qui a été. Chaque avancée est prétexte pour le commissaire à une visite de sa propre vie, pour ses adjoints tout autant, de même que pour les victimes. Au sortir du roman, le lecteur a une vision holistique de tous les événements et de tous les intervenants du dossier.

L'accumulation d'argent, le goût du pouvoir, les machinations financières, les paradis fiscaux, l'immigration russe au Portugal, la décolonisation violente en Afrique, tous ces aspects qui ont construit le pays ces dernières décennies sont abordés dans Le collectionneur d'herbe. À son rythme, sans trépidations inutiles, aux détours du sentier de la pensée de Jaime Ramos, dans les recoins de sa vie ou de celles des victimes. Un roman global, riche, enrichissant, peuplé de destins complexes.

L'écriture est belle comme un blues du Delta joué au crépuscule sur une plage, les mots glissent et bruissent tels les doigts sur les cordes et emportent l'esprit dans les déambulations des personnages, faisant finalement passé l'intrigue en elle-même au second plan. La solution tombe comme un fruit mûr, conclusion logique d'un fado réaliste et profond, lorsque toutes les pistes et leurs genèses ont été explorées jusqu'au moindre caillou. Le passé revisité se masque souvent de fumée, c'est ce qui arrive dans ce récit langoureux, parfois malicieux et amoureux.

Un superbe polar, nostalgique, humaniste, aux personnages fouillés et vrais, une balade dans le Portugal des 50 dernières années et ses difficultés d'aujourd'hui...


Notice bio

Francisco José Viegas est écrivain, critique et journaliste. Il a dirigé, pendant treize ans (entre 1987 et 2000), la revue Ler (Lire), l’unique revue portugaise consacrée aux livres. Il a publié des ouvrages de poésie, romans, histoires courtes, une pièce de théâtre (1988) et de récits de voyage. En 2005 son roman policier Longe de Manaus a obtenu le grand prix de l’association portugaise des écrivains. Il est traduit en espagnol, allemand et italien.


La musique du livre

Outre les titres et musiques ci-dessous, vous croiserez également : Led Zeppelin – Stairway to Heaven, The Doors, The Rolling Stone, AC/DC, Green Day, J.J. Cale...

Cesaria Evora et Amália Rodrigues ne sont pas dans le roman, mais ces chansons représentent si bien l'état d'esprit de Jaime Ramos...

Funana - Danse Traditionnelle du Cap-Vert

Bob Dylan – The Girl from the North Country

Midnight Oil - Beds Are Burning

Morrissey – First of the Gang to Die

Cesaria Evora – Sodade

Amália Rodrigues - Fado Português


LE COLLECTIONNEUR D'HERBE – Francisco José Viegas – Mirobole Éditions – collection Horizons Noirs – 349 p. mars 2018
Traduit du portugais par Pierre-Michel Pranville

photo : Pixabay

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