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LE CRÉPUSCULE DU PAON de Claire Bauchart

Chronique Livre : LE CRÉPUSCULE DU PAON de Claire Bauchart sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Journaliste de l'influent hebdomadaire En Avant, Pascaline Elbert vient d'être promue responsable du service politique. Cette femme de caractère, « temporairement » séparée, doit tout mener de front : piloter des enquêtes d'envergure, supporter la jalousie de ses confrères ou le regard culpabilisant de la nounou quand elle est en retard, sans oublier les nuits entrecoupées par les pleurs de sa fille…
Sa vie est un désordre savamment orchestré, mais Pascaline ne se laisse jamais abattre !

En s'emparant d'un dossier brûlant qui mêle le très populaire ministre de l'Économie Stéphane Toxandrie, un dirigeant d'entreprise de premier plan et un romancier en mal de reconnaissance, elle va révéler au grand jour leurs liens troubles et leurs aspirations aussi insatiables que dévorantes…


L'extrait

« 23 h 43

Une sorte de barre verticale se mit à cogner de nouveau dans son crâne, ne lui laissant pas le moindre répit. Il savait que tous les Doliprane du monde n’y feraient rien. Son salut pouvait seul venir, dans un premier temps, du bon vouloir de ce satané François Mousselin (qu’il accablait, en son for intérieur, de tous les noms d’oiseaux possibles). Mais Pascal Tumon en avait bien conscience, un miracle ne suffirait pas à convaincre ce syndicaliste indécrottable de baisser la garde. Le plus grand des orateurs ne parviendrait pas à faire comprendre au CGTiste qu’il se battait, depuis le début de son mandat à la présidence de Burier, pour préserver les emplois dans l’Hexagone. Qu’il en avait déjà sauvé plus d’un millier. Que la gestion de Burier représentait un casse-tête quotidien, qui lui valait des nuits blanches à répétition. Non, inutile de perdre son énergie, rien ni personne ne pouvait raisonner François Mousselin. Sans compter que ses revendications seraient certainement portées par la presse qui, assurément, en rajouterait une couche. Tout cela n’était pas bon.
- Le permanencier de l’AFP vient de me relancer. Je te lis son texto : « Votre PDG compte-t-il se rendre à l’usine de Cosne-sur-Loire cette semaine ? »
Pascal Tumon leva sa mine cernée vers Jérôme Poussepin, son bras droit et accessoirement directeur général délégué de Burier. Jérôme avait toujours été un soutien, une sorte de paratonnerre anti-turbulences. Force était de constater qu’il défaillait ces derniers jours, communiquant son angoisse à son supérieur hiérarchique. À croire que les pressions de quelques seconds couteaux de la CGT et l’agitation médiatique qui en résultait suffisaient à faire vaciller le numéro deux d’un mastodonte du BTP.
- On ignore la presse pour l’instant. Sinon, la situation va se détériorer.
Pascal Tumon le relevait épisode après épisode, Noémie Barcourt avait le talent de toujours intervenir à bon escient. Typiquement, sa remarque avait eu le mérite de le soulager, de le dispenser de répondre à Jérôme. L’angoisse de ce dernier était telle que le PDG distinguait, bien qu’il fût assis à plus de trois mètres de son adjoint, les perles de sueur naissant sur son front et ses tempes.
- Tu crois vraiment, Noémie, on ne fait rien ? lança le patron.
Libéral économiquement, Jérôme l’était beaucoup moins sur le plan des mœurs. Aussi avait-il tout le mal du monde à accepter que son supérieur hiérarchique prît autant en considération les recommandations d’une femme. La directrice de la communication était, quant à elle, bien consciente des réticences que pouvait susciter sa présence à un tel poste, a fortiori dans une entreprise de BTP boostée à la testostérone, à tous les niveaux de son organigramme.
- Oui, on attend que les choses retombent, on n’attise rien avant le conseil d’administration du 22 octobre. » (p. 22-23-24)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Pascaline Erbert, responsable du service « Politique » de l'hebdomadaire dans lequel elle travaille, En Avant, a le chic pour mettre son nez là où il ne faut pas. Enfin, où les politicien.ne.s et les grands patrons préfèreraient qu'elle ne le mette pas. Déjà dans Ambitions Assassines, son précédent scoop, elle avait fait capoter une superbe opération de fraude électorale, d'une ampleur rare, lors des municipales parisiennes, et empêché la victoire acquise d'avance d'un tricheur machiavélique. Dans ce deuxième roman, elle va sauter à pieds joints dans le plat plus que copieusement garni de la corruption et des petits arrangements entre amis à propos du marché des rénovation des facultés d'Île-de-France.

La journaliste n'est pourtant pas dans une forme éblouissante. Sa promotion a créé des envieux dans les bureaux, fait exploser son emploi du temps, et sa vie sentimentale sent la précarité à plein nez. Séparée de façon provisoire, depuis 6 mois, de son compagnon, Pascaline s'aperçoit de plus en plus que cet éloignement momentané risque de se poursuivre aussi longtemps que la C.S.G., qui était, elle-aussi, prévue pour un temps donné... Le cœur entre deux chaises, Pascaline n'ose pas entamer une autre relation et se retrouve bien seule avec sa fille le soir, et plus encore lorsque c'est le père de Lucie qui en assure la garde. C'est dans ce chaos émotionnel et organisationnel, que Pascaline Erbert suit de près une grève dure chez l'une des plus grandes entreprises du BTP : Burier. Menacé d'un plan social, les ouvriers bloquent l'entreprise, Pascal Trumon, son PDG n'a plus qu'un seul espoir pour sauver la société et son poste : obtenir le chantier de réhabilitation de la Sorbonne.

Ce dossier est suivi de près par Stéphane Toxandrie (quel nom!), ministre de l'Économie, fringant quadragénaire ayant échoué à obtenir l'Élysée à la dernière présidentielle, mais n'y ayant pas renoncé pour autant, et Michel Estourneau, président de la région Île-de-France, en charge d'attribuer les marchés publics. Il ne faut pas compter sur eux pour faciliter l'enquête de la journaliste, ni sur Trumon, tous se refusent à la moindre déclaration par mépris pour la presse. Pourtant la fermeture de la société de BTP créerait une vague de licenciements importante, ce qui ne semble pas les inquiéter.

C'est sans compter sur l'obstination de la jeune femme et de son assistante, Alice, qui ne lâchent pas un sujet aussi brûlant sans se battre. Toute chaîne possède un maillon faible, celui-ci a pour nom Gaël Laurentin, ex-auteur le plus lu de France, détrôné par d'autres depuis qu'il a servi de plume de l'ombre aux ouvrages de Toxandrie, politicien arrogant et méprisant, n'ayant pas affiché la reconnaissance escomptée par l'écrivain... Le ministre prépare les prochaines échéances électorales et a d'autres chats à fouetter que d'accorder de l'attention à Laurentin. Il doit renflouer les caisses de son mouvement, Grand Rassemblement, le GraRas, qui a perdu des plumes lors de la campagne ratée. Et puis, dans la masse des élu.e.s de la région, une voix se dresse, timide, mais déterminée, afin de demander des comptes et proposer d'autres modes de désignations des lauréats aux appels d'offre, la chance va peut-être sourire à Pascaline...

Claire Bauchart s'empare là d'un dossier réel, celui des marchés truqués d'Île-de-France (années 90) et le réactualise en y mêlant des personnages aisément reconnaissables du nouveau monde des premiers de cordée. Les magouilles financières traversent les siècles et les régimes sans prendre une ride... Consanguinité des élites, connivences de gens sortis des mêmes écoles, ayant pantouflé dans les mêmes entreprises, aux intérêts communs bien éloignés du bien public, autant de constatations sordidement banales dans notre démocratie. Jalousie, corruption active et passive, ambitions prêtes à être assouvies par n'importe quels moyens, trahisons, pressions diverses sur la presse et les élus, tout y passe, sans oublier la précarité des emplois dans la presse, les croche-pieds entre collègues et les pressions des mis en cause pour découvrir les sources des reporters.

Le pire étant peut-être de se dire que tout cela est d'emblée tout à fait crédible, et que, hélas, aujourd'hui, de tels scandales passent pour ainsi dire inaperçus. Il y a tellement de conflits d'intérêts flagrants, de ministres, députés, collaborateurs de premier plan du Président impliqués dans des dossiers troublants, parfois plus que troublants, que, même une fois révélés, les citoyens n'y prêtent plus attention. Une affaire chassant l'autre des unes des médias. Les représentants des lobbies ont investis les lieux de pouvoir, il ne faut pas s'attendre à quelque miracle que ce soit...

Sous des airs de ne pas y toucher, l'autrice décrit, dans cette intrigue autour de la corruption et du financement illégal des partis, les mécanismes d'intrusion des nouvelles technologies dans les usages de la criminalité en col blanc. Exit les valises de billets, les lingots et autres objets encombrants, autant de pièces à conviction difficiles à faire voyager, bonjour la monnaie virtuelle, les paradis fiscaux exotiques et le fric dématérialisé. Paradis soigneusement préservés par ceux-là même censés lutter contre les ravages qu'ils produisent dans les services publics des démocraties.

Pascaline Elbert n'est pas Wonderwoman, elle subit le sort commun des mères célibataires, des travailleurs de la presse, sans cesse sur un siège éjectable, elle n'assomme personne, ne combat pas des truands à tous les coins de rue, mais fait son travail avec un acharnement qui finit toujours par payer. Peut-être a-t-elle la chance de travailler pour un média qui n'appartient pas à un ami de Toxandrie, contrairement à 90% des journaux, télés et radios en France ?

Un très bon polar journalistique, basé sur une affaire réelle des années 90, fort bien adaptée à l'actualité politique française actuelle...


Notice bio

Journaliste pour le magazine Elle, Claire Bauchart a également travaillé aux services économiques de L'Opinion et des Échos. Elle a publié en 2014 la biographie d'une femme de voyou aux éditions Michalon, Moi, Lilou, hors-la-loi par amour, puis son premier roman noir, Ambitions Assassines, paru aux éditions du Rocher en 2018.


LE CRÉPUSCULE DU PAON – Claire Bauchart – Éditions du Rocher – 208 p. février 2020

photo : Daniele Longo pour Pixabay

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