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Chronique Livre :
Le crépuscule du mercenaire de André Fortin

Chronique Livre : Le crépuscule du mercenaire de André Fortin sur Quatre Sans Quatre

Photo : Porte du non retour à Ouidah -Bénin, pays fréquenté par Marc Kervadec (Wikipédia)

«On ne me fera pas croire qu'ils n'en ramassent pas un paquet pour eux, qu'ils n'en profitent pas pour se faire les couilles en or, conclut le président Lusto, résigné mais grincheux. Il pensait à son appartement de l'avenue Foch à Paris, à son château en Sologne, à sa villa du cap Ferrat qu'on lui reprochait à mots plus ou moins couverts. Des donneurs de leçons qui feraient mieux de se regarder le cul ! » (à propos des politiciens français)


Le pitch

1987 : Marc Kervadec, éminence grise de présidents africains, rencontre tout à fait fortuitement la jeune et jolie Margot à l'énorme appétit de vivre. Marc est une barbouze, un ancien para et mercenaire reconverti dans la gestion de la Françafrique et la défense des intérêts de son pays en Afrique. Margot est virevoltante, elle veut goûter à tout, voracement, Marc ne revient en métropole qu'une seule fois l'année à l'occasion de ses congés. Une histoire d'amour totalement surprenante va tout de même se tisser entre eux, atypique, impensable mais authentique au-delà du raisonnable.

2007 : De nos jours, à la gare de Marseille, le juge Galtier (ce sera lui le narrateur) assiste au vol d'une mallette par un jeune garçon qui réussira à s'échapper. Ce bagage, bourré de fric liquide, était transpoté par un très proche collaborateur du ministre de l'intérieur et les pressions politiques pour faire avorter l'enquête vont bien vite rendre ce banal fait divers en énigme qui touche les sommets de la République.

Ces deux histoires vont évoluer quasi indépendamment avant de bien évidemment se rejoindre, nourries entre temps d'une galerie de personnages haute en couleurs, des plus sombres barbouzes au plus sympathique des gangsters...


L'avis de Quatre Sans Quatre

L'idée de cette romance très originale, qui évolue indépendamment de ses protagonistes, qui flotte sans beaucoup de concret, est un coup de génie ! André Fortin aime ses personnages, cela se sent. Il tisse leurs vies sans avoir l'air d'y toucher, glisse un détail exactement où il faut pour que le lecteur sente que rien n'est figé, que cette relation pour bancale qu'elle soit est bien plus importante qu'il n'y paraît.

Margot devient petit à petit, le seul repère fixe de Marc, l'unique point où il peut s'ancrer même si cette accroche est plus fantasmatique qu'autre chose. Alors qu'autour de lui tout n'est que manipulations politiques et sourires de façade, amitiés d'intérêt et trahisons aussi subites qu'inattendue tant de la part de ses « protégés » dictateurs ou président démocratiquement élus que de ses employeurs, la pensée de Margot va l'habiter et donner de la chair à une existence qui le dégoûte de plus en plus.

Ce belle et forte histoire entre Marc et Margot résonne d'autant plus que l'enquête du juge Galtier nous entraîne dans les coulisses les plus sombres des magouilles financières entre le personnel politique français et les dictateurs amovibles d'une Afrique qui n'en finit pas de tourner la page de la décolonisation, qui reproduit ad vitam æternam les mêmes schémas pourris, empêtrée dans des relations plus qu’ambiguës avec l'ancien colonisateur.

Le personnage du Colonel, vieille baderne retorse qui fait la pluie et le beau temps sur des « démocraties » balbutiantes, est un modèle du genre pour commencer à appréhender ce qu'il se passe réellement derrière les déclarations diplomatiques et les têtes de faux-culs qui nous distillent de grandes phrases toutes plus mensongères les unes que les autres. Du Mali au Togo, du Bénin au Tchad, Marc va traverser toute cette partie du continent et donner une version moins idyllique de la coopération nord-sud...

Un excellent polar, remarquablement écrit, des îlots d'espoir au milieu d'un océan de misère et de corruption. Documenté, précis, mais très loin d'un documentaire, avant tout un récit profondément humain et humaniste, politique, certes, mais au sens noble du terme. Une très belle et agréable surprise !


Notice bio

André Fortin est né en 1946 près d'Alger, son père était alors en poste comme « honorable correspondant » de ce que l'on nommait jadis « la Piscine » (DGSE maintenant). Il a été magistrat, juge pour enfants, juge d'instruction, vice-président du tribunal de Marseille et conseiller à la cour d'appel d'Aix-en-Provence.


La musique du livre

Peu de musique identifiable dans ce roman mais tout de même l'occasion de réécouter Les passantes, cette très belle chanson de Georges Brassens qui vient en tête du juge Galtier au début du livre après qu'il soit venu en aide à une jolie femme dévalisée.

Le crépuscule du mercenaire – André Fortin – Editions Jigal – 245 p. septembre 2014

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