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LE DERNIER FLEUVE de Hélène Frappat

Chronique Livre : LE DERNIER FLEUVE de Hélène Frappat sur Quatre Sans Quatre

Hélène Frappat est écrivaine et critique de cinéma. Elle a écrit plusieurs romans publiés chez Actes Sud et Allia, ainsi que des essais sur Jacques Rivette en particulier.


« Une maison-bateau !
Jo faisait des bonds de joie. Aves sa façade peinte en blanc, sa ceinture de fenêtres rectangulaires et son toit plat, on aurait dit la cabine d’un phare. La jeune femme monta les marches du perron à toute vitesse. À peine sa silhouette apparut-elle à l’ombre de la fenêtre que le hurlement s’arrêta. Plusieurs minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles Mo et Jo demeurèrent immobiles, hésitant à s’approcher de la maison blanche qui flottait entre le fleuve vert et le ciel bleu. Puis la fenêtre s’ouvrit et Dina se pencha à l’extérieur, tenant au creux de son bras un bébé. Elle leur adressa de grands signes de la main, tel un voyageur sur le pont d’un paquebot qui fait ses adieux, sauf que son bateau ne partait pas. Mo s’avança en premier. À travers les planches disjointes de la véranda, l’eau clapotait doucement. Pourtant le sol paraissait stable. Deux miroirs, fixés de chaque côté de la porte, reflétaient les formes mouvantes des grands saules. Les ombres vertes, mêlées au scintillement plus sombre du fleuve, plongeaient le visiteur dans un monde à deux dimensions, arbre et eau. Une brise agitait les feuilles, ridant à peine les flots. Que deviendrait la maison quand le serpent noir des crues et des tempêtes roulerait des vagues énormes ?
La porte s’ouvrit à toute volée et Mo, de surprise, recula.
- T’es qui ?
Une petite fille au visage crasseux le fixait de son regard vert perçant. Elle mordait ses lèvres jusqu’au sang. Jo, qui l’avait rejoint, répondit à sa place, sans aucune crainte.
- C’est Mo, mon grand frère. Et toi, tu t’appelles comment ?
- Je sais pas.
Dina surgit dans l’encadrement de la porte, elle avait noué ses mèches brunes en chignon et tenait le bébé endormi contre son épaule. Observant le visage enfoui dans sa nuque, où frisottaient ses cheveux, Mo eut peur qu’il n’étouffât. (À moins qu’un nouveau-né ne respire à la manière des chatons, enseveli dans le pelage de leur mère?)
La jeune femme s’installa dans un fauteuil en osier près de la porte et fit glisser l’enfant délicatement sur ses genoux.
- C’est ma nourrice. Elle garde Sam quand je dois sortir. Elle habite au bord du fleuve, comme vous.
De loin, avec sa chevelure emmêlée et ses jambes maigres, la petite fille sans nom aurait pu appartenir à la tribu gorgone. Sauf que sa voix sonore parlait dans la langue de tout le monde.
- Il est où le père de Sam ?
Mo pinça le bras de son petit frère, mais trop tard. Combien de fois devrait-il lui répéter de ne pas poser de questions,
Perdue dans ses pensées, la belle dame contemplait le fleuve.
- Vous êtes déjà allés à l’école ? » (p. 41-42)


Un jeune garçon d’une dizaine d’années porte son petit frère sur son dos. Ils sont seuls dans un monde qui ressemble à ce que serait le nôtre après une catastrophe, presque désert. Unis face à on ne sait quelle adversité, les deux enfants trouvent auprès du fleuve apaisement et plaisir ainsi qu’une vieille grange, abri merveilleux qui leur permet le repos. Mo et Jo. Mojo. L’énergie de la vie.

Jo doit apprendre à nager, avant tout. Apprivoiser l’eau, faire corps avec, en tirer le simple bonheur du corps et de quoi manger aussi. Le fleuve est mère nourricière, offre jeux et magnificence, chemin de rencontre, à la fois souple, joyeux, protéiforme, dos robuste sur lequel se déplacer et danger mortel. Il change de couleur, se mêle à la mer, se divise en bras multiples, crée des îles – refuges et explorations possibles - et son rythme est toujours différent, jamais prévisible, menace tout autant que promesse.

Jo, cinq ans environ, est le plus contemplatif des deux, animé d’une fantaisie qui amuse Mo, toujours prêt à suivre les désirs farfelus et poétiques de son frère. À eux deux, ils ont inventé un langage, une suite de syllabes qu’ils se chantent, comptine magique, naissance de la langue, échange de sons musicaux et sibyllins.

Ne pas penser que le monde se limite à eux, non, car les deux enfants vont faire des rencontres mystérieuses et profondes, de toutes natures, animales et humaines, parfois même presque surnaturelles et leur surgissement est presque toujours d’abord celui d’une apparition incroyable, effrayante au premier regard, gorgone, sorcière, Néréide ou Ondine…et même un chien, Boue, ami et compagnon de Jo qu’il a reconnu pour son maître au premier regard.

Cependant les deux enfants inventent la réalité avec la même aisance qu’on a à fendre l’eau pour nager, leurs rêveries irriguent leur imaginaire qui, comme un rêve qui deviendrait solide, prend forme et vie. Il n’y a pas de vraie barrière entre le monde réel et celui de l’esprit, les deux se mêlent comme l’eau salée et l’eau douce, comme l’eau vive et l’eau stagnante.

On leur apporte un panier rempli de victuailles, c’est le cadeau d’une femme – « la belle dame » - qui vit seule avec son bébé, dans une maison sur l’eau gracieuse et étonnante. Dina ne se contente pas de leur donner de quoi se nourrir, elle leur propose de nourrir leur esprit en leur apprenant à lire. Les enfants, avec une petite fille qui parle une drôle de langue, une des enfants de la mère-gorgone, et une autre fille, une fille-poisson sans nom, se retrouvent chez elle pour des leçons étranges et ludiques où les lettres forment les mots que l’on aime particulièrement, par exemple. C’est aussi chez elle que la petite va être baptisée, un prénom de poisson, bien sûr, qu’elle choisit parmi plusieurs : Vive, le poisson à la jolie crête méchante, qui pique si on l’embête.

Plus loin, il y a une sorcière, une femme qui a les secrets des plantes et des remèdes, des incantations et des mots qui guérissent. Une femme chamane, une femme qui lutte pour garder les arbres qu’on veut couper sur ses terres.

Vive est seule, elle aussi - prédominance des femmes, seules, qui organisent le monde à leur guise, puissantes et fortes, jamais perdues, volontaires et têtues -, la fée du fleuve, qui connaît les secrets de l’eau, caresse les poissons, s’en nourrit aussi, et sait les mystères de l’eau rouge, parfumée, des méandres argentés, des sinuosités cachées des grottes dans lesquelles s’abritent les rares humains de l’autre rive. Comme une déesse marine, elle a ses attributs, son couteau, son filet, sa barque.

Livre lumineux, tout taché de soleil, baigné dans les eaux de la vie et de la mort, renaissance du monde après la catastrophe aussi bien que sépulcre, on y meurt aussi bien qu’on y puise sa survie, mais surtout on y quitte l’enfance, petit à petit, en se défaisant de tout ce qui n’est pas talisman.

La narration est totalement à hauteur d’enfant, qui glisse comme l’eau entre nos doigts, passe comme le fleuve, asseyons-nous pour regarder le cours des choses. Les enfants n’entassent rien, ne possèdent rien, ne thésaurisent pas, rien ne leur appartient et pourtant tout est à eux, la nature s’offre sans jamais cesser de s’appartenir à elle-même, comme les trois enfants qui ne nous révéleront rien d’autre que leur présent. Il n’y aura pas plus de futur qu’il n’y a de passé. Il n’y a que le maintenant, profond de toutes les possibilités à venir et dense de tous les morts et des souvenirs du passé.

Belle langue fluide et douce, images ensoleillées, mystérieuses comme les rêves, comme les images de transe, les enfants savent vivre avec magie et pragmatisme, fabriquant la fiction de leur monde au fur et à mesure qu’il leur advient.


LE DERNIER FLEUVE - Hélène Frappat - Éditions Actes Sud - 236 p. janvier 2019

photo : Pixabay

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