Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LE DERNIER INVITÉ d'Anne Bourrel

Chronique Livre : LE DERNIER INVITÉ d'Anne Bourrel sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

C’est le matin de son mariage et la Petite se réveille avec en elle une colère sourde, une colère venue du passé et qui ne s’efface pas. Peu lui importe le compte à rebours des préparatifs, les fleurs, la robe...

Ce qui a de l’importance pour elle, c’est sa famille rassemblée et surtout ce dernier invité, le cousin, qui réapparait avec sa rancœur d’un héritage perdu. Mais même si l’on partage le même sang, il y a des choses qui ne se disent pas.

Quoique l’on ait fait, quoique l’on ait dit, certaines vérités doivent rester ensevelies car l’ordre de la famille, ça se préserve.


L'extrait

« C’est le matin de son putain de mariage qu’elle s’est retrouvée avec ça : cette colère. Dans la pénombre de la chambre, des traits de lumière tombent à l’oblique sur le plancher blond. La fenêtre est restée ouverte. L’odeur des bergamotiers est là, encore. Éprouvante pour les nerfs.
La Petite rabat draps et couverture d’un geste sec. Xavier ne bouge pas d’un cil. Elle aurait préféré se pelotonner contre ce corps alangui. Elle aurait aimé faire une grasse matinée, profiter. Un jour pareil, tout de même. Un jour pareil.
Elle enfile ses vêtements en vitesse : brassière de sport, short, T-shirt. Des tatouages colorés recouvrent ses bras, ses épaules, ses jambes et son dos. Elle est fine, musclée. Une athlète.
Ça vibre en elle. Ça fait un bruit sourd. Et sa colère bouillonne. Xavier dort sur le dos, bouche ouverte.
Elle ouvre le placard du couloir. Ses mouvements sont brusques, ses mâchoires serrées.
Dans sa tête, un soukhoï : sa rage qui éclate.
Elle glisse pieds nus dans ses baskets, fait ses lacets comme on jure. Le rouge de ses cheveux flamboie, même dans la pénombre.
Dehors, le soleil se brise en mille morceaux. L’odeur des champs de bergamotes prend au nez. Les cigales crissent pour la première fois. Une dizaine tout au plus, clippées par leurs élytres à l’écorce moelleuse des pins.
La Petite cligne des yeux et grimace et regrette de ne pas avoir pris sa casquette, mais la retrouver dans le tas de ses affaires entassées, même pas la peine. Elle rangera plus tard, après le mariage.
Un pli vertical barre son front. » (p. 9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Elle court, elle court, la Petite, elle est passée par ici mais ne repassera pas par là, elle avale le chemin, entourée de l'odeur infecte des bergamotiers en fleur, du chant des cigales sorties de leur longues années souterraines afin de perpétuer l'espèce, puis mourir très vite et retourner à la poussière à peine quittée. Elle court parce qu'aujourd'hui, elle se marie, parce que ce devrait être le plus beau jour de sa vie, c'est ce qu'on dit. Elle court parce qu'une colère inopinée et sans cause identifiée encore l'a saisie au réveil. Elle court à en oublier le coiffeur et son rendez-vous, à en perdre la notion du temps, elle court comme pour piétiner son enfance traumatisée, la fuir, la laisser derrière elle ou alors, enfin, aller à sa rencontre et purger le sujet.

Xavier, son futur mari dort encore lorsqu'elle se met en route. Ce sont les vergers à Bergamote de Gianni qui empestent toute le coin, celui qui a racheté la propriété viticole que le père de la Petite n'a pas su garder, incompétence et lever de coude compulsif. Les vignes ont été arrachées, à la place fleurissent ces boules puantes. Enfin, d'ordinaire, ça sent moins, elle ne sait pourquoi, mais depuis que la date du mariage est fixée, l'odeur est intolérable. Mais rien ne sent la rose dans la région : ses parents votent FN et le maire est un facho de la pire espèce, incapable, mégalo et stupide. Sa mère, Bertrande, subit les absences de son vieux, pilier de bistrot maussade, qui picole avec « des copains, ses copains » du matin au soir, finissant de dilapider ce qu'il reste de la vente du domaine. Elle subit aussi ses présences brutales et ses vociférations, son indifférence absolue pour tout ce qui touche à sa famille et au reste. À part ses potes...

Y a que son frangin qui comprend la Petite, même s'il ne sait rien, ils ont le dégoût des racistes et de la connerie en partage, et Xavier, son amoureux gentil. Ça n'a pas été simple pour ce dernier de s'imposer. Un Noir, famille antillaise, grimace des haineux et coups d'oeil en coin sur la place du village, du non-dit, mais bon, on sait bien. Même si lui « c'est pas pareil... », c'est usant.

Elle court, elle court, la Petite, pour se libérer d'un poids terrible, pour mettre des mots dessus. Elle l'a déjà dit mais personne ne l'a crue, nul n'a voulu l'entendre. Racontars de gamine mal élevée, de capricieuse qui veut faire son intéressante. Pour se débarrasser du cocon qui l'étouffe, pour pouvoir se nommer, pouvoir être, exister, devenir une femme, ne pas demeurer la Petite.

Sa mère a invité une moitié de clodo, un cousin malsain, perdu de vue depuis des lustres, réapparu soudain à quelque temps de la noce. Tout le monde est contre, s'oppose, Bertrande n'en a cure, prend la moitié de vagabond sous son aile, et même un peu plus... Faut dire que les parents du cousin étaient des habitués : tous les dimanches, ils déjeunaient au domaine - celui qui sent mauvais aujourd'hui - tous les dimanche, la Petite et l'affreux étaient isolés afin de laisser les adultes tranquilles...

Elle court, elle court, la Petite et son frère la cherche, s'inquiète, tandis que Natacha Imbert, une gamine de six ans, observe la mère coudre la robe immaculée de la future épouse pour la cérémonie, tradition familiale. Le frangin, Nico, habite en ville, il n'est là que pour la circonstance et a hâte de mettre les bouts. Complice et intelligent, sensible et cultivé, la fratrie fume ensemble, partage des rires et supporte leurs cons de parents...

Le coiffeur s'énerve, Xavier et Nico partent en chasse. Où a bien pu passer la Petite ? Les parents se déchirent, il subsiste toujours des lambeaux d'intimité sur lesquels s'acharner, quelque trahison à commettre ou saleté pas encore dite, les comptes ne sont jamais tout à fait soldés dans ces vieilles haines au long cours.

Pour le reste, à vous de le lire, parce qu'un bouquin comme ça, il en tombe pas un tous les jours de l'arbre, et que celui-ci va vous broyer le cœur et vous mouiller les yeux. C'est du concentré d'émotions, de l'extrait de sensibilité et de pudeur, de l'infusion de vie pourrie qui va vous laisser un goût amer dans la gorge. Chaque mot est choisi, judicieux, percutant, des phrases-foulées sur les traces de la Petite, des paragraphes-assommoirs racontant le passé. Sans oublier du suspense, et pas du petit, des secrets pour noyer les secrets, enfouir l’indicible et continuer à vivre malgré tout. Une histoire tragique dans laquelle la vie surnage, parviendra peut-être à atteindre le rivage parce que la saloperie ne peut jamais tout à fait l'éteindre.

Un roman noir magnifique, un personnage féminin exceptionnel dans un récit où chaque phrase fait sens, chaque signe percute l'âme...


Notice bio

Née en 1970 à Carcassonne, Anne Bourrel a été professeur en Angleterre et brièvement travaillé dans le domaine des ressources humaines avant de se consacrer à l'écriture. Poétesse, romancière et dramaturge, déjà lauréate de six prix littéraires, elle est l'auteur de deux romans publiés à La Manufacture des livres. Elle vit aujourd'hui à Montpellier.


La musique du livre

The Prodigy - Breathe

The Chemical Brothers - Go

Diabelli - Sonatina op. 151

The Rolling Stone – Sympathy for the Devil


LE DERNIER INVITÉ – Anne Bourrel – La Manufacture de Livre – 221 p. avril 2018

photo : cigale sortant de sa cuticule - Wikipédia

Chronique Livre : LA CONFESSION de John Herdman Quatre Sans Quatre : Actu 7 - août 2018 Radio : DES POLARS ET DES NOTES #48