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Chronique Livre :
LE DIABLE DANS LA PEAU de Paul Howarth

Chronique Livre : LE DIABLE DANS LA PEAU de Paul Howarth sur Quatre Sans Quatre

L’auteur

Paul Howarth a grandi au Royaume-Uni avant d’aller vivre à Melbourne juste avant d’être trentenaire. Il y a vécu plus de six ans et a obtenu la double nationalité, puis est revenu s’installer à Norwich avec sa famille. Il est enseignant à l’université d’East Anglia.


Un extrait

« Ils n’avaient pas fait un kilomètre et demi quand Tommy vit le premier cheval dépasser le sommet de la pente. D’un geste vif, il empoigna Billy par la manche de sa chemise et les tira tous les deux au sol, sans quitter le cheval des yeux. L’animal se déplaçait d’est en ouest, à moins de cinq cents mètres d’eux, et il était monté par un homme très grand qui se tenait très droit sur sa selle, coiffé d’un chapeau mou et vêtu d’un long manteau dont les pans battaient sur ses flancs. Derrière lui venait un autre cavalier, celui-là petit et tête nue, puis encore cinq chevaux, sept en tout, trottant en file indienne. Ils traînaient derrière eux trois indigènes enchaînés par le cou qui couraient dans la poussière soulevée par les sabots, peinant à tenir debout. Chaque fois que l’un d’entre eux tombait, les autres tombaient aussi, forçant le convoi à s’arrêter, ce qui faisait hurler le dernier cavalier, qui tirait sur la chaîne en poussant des jurons ; il les redressait en une gigue maladroite et saccadée, sur quoi le convoi repartait jusqu’à la prochaine chute, et la danse se répétait.
Les deux frères, abasourdis, contemplèrent ce spectacle sans ouvrir la bouche, respirant à peine, puis finalement Billy prit Tommy par le bras et le força à s’accroupir près de deux rhoéos qui poussaient côte à côte. Ils se mirent à plat ventre et rampèrent sous les buissons, malgré les épines qui traversaient leurs chemises et leur égratignaient la peau, et s’avancèrent suffisamment pour avoir de nouveau vue sur le convoi. Une fois de plus, celui-ci s’était interrompu. Un autre homme était tombé. Le cavalier cria, il tira sur la chaîne, mais cette fois-ci il n’y eut pas de réaction. Le groupe observait la scène sans rien dire. L’homme mit pied à terre. Il portait une espèce d’uniforme de la police, comme trois des autres hommes : pantalon blanc, tunique bleue, chapeau pointu. Il s’approcha de l’indigène au sol et lui donna un coup de botte. L’indigène remua dans la poussière. Le cavalier donna des claques dans la tête aux deux autres, puis administra un nouveau coup à l’homme à terre. Comme il ne se relevait toujours pas, le cavalier retourna à sa monture, sortit un fusil de sa sacoche, et jeta un coup d’oeil vers l’avant de la file. L’homme de haute taille acquiesça d’un hochement de tête. Le cavalier se posta au-dessus de l’indigène, visa et tira.
Tommy vit le corps tressauter avant que le grondement du coup de feu leur parvienne par-dessus les plaines. Un petit bruit lui échappa. Une respiration étouffée, suraiguë. Il sentit son coeur marteler le sol sous lui tandis que l’écho faiblissant du fusil était suivi d’un hourra étouffé. Les autres cavaliers applaudissaient. Le patrouilleur s’inclina légèrement pour saluer. Il se pencha et détacha le cadavre de la chaîne qu’il avait au cou, puis contraignit les hommes restants à se remettre en file. Ils se levèrent, se protégeant de leurs mains, terrifiés. Il tira un bon coup sur la chaîne et remonta en selle, mais le groupe ne se remit pas en marche. Les deux hommes en tête de file parlaient. Le plus grand tendit un bras et désigna la cachette de Tommy et Billy. D’autres têtes se tournèrent vers eux. Puis tous les chevaux, sauf le dernier, s’élancèrent au galop dans la plaine, et Tommy poussa un petit gémissement comme un chien qui vient de se faire rosser.
« Silence, murmura Billy. Bouge pas. » » (p.19 et 20)


Central Queensland, 1885.

Une famille de fermiers vit de peu, quelques vaches, quelques terres arides et pas grand-chose de plus. La maison laisse passer le vent, la poussière et la pluie, les trop rares fois où il pleut.

Avant, le père travaillait davantage. Il avait beaucoup plus de bêtes et un dortoir rempli d’employés noirs. Aujourd’hui il en reste deux, Arthur et Joseph.

Des gens pauvres, donc, une vie très modeste, en plein milieu du bush, le moins de dépenses possible, compter toujours, oui mais compter quoi ? Quand débute le roman, la famille McBride est éprouvée par une saison particulièrement sèche, les vaches n’ont pas pu pâturer de façon satisfaisante et elles sont si maigres que leur prix de vente sera dérisoire. Le petit ruisseau qui parcourt leurs terres est à sec, on attend la pluie avec impatience. Quand elle tombera, même la mère en chemise de nuit esquissera des pas de danse réjouis. Pour lors, la famille mange de la bouillie d’avoine, et attend, avec la patience et la résignation de ceux qui savent que les combats sont perdus d’avance.

Tommy, 14 ans et Billy, 16 ans, aident leur père à la ferme, pas d’école bien sûr puisque la petite ville la plus proche est à trois heures de carriole. C’est leur mère qui leur a appris à lire, écrire, compter, ainsi qu’à leur petite sœur de 11 ans Mary.

La famille McBride est l’exemple typique des fermiers issus de la colonisation de l’Australie qui est encore sous couronne britannique. Et les Aborigènes, tant pis pour eux si les Britanniques ne voient pas l’utilité de les considérer comme des citoyens à part entière, ça a l’avantage de permettre de leur voler leurs terres, un tour de passe-passe si ancien qu’on ne le perçoit même plus comme du vol, mais aussi de les chasser, de les violer, torturer, tuer, la mort parfois comme un acte de pitié quand la barbarie est passée par là.

Pour la famille McBride, les Aborigènes sont ceux qu’ils emploient. Les liens avec eux sont ceux qu’on avait avec les domestiques autrefois : logés dans un dortoir adjacent à la maison des maîtres, leur quotidien est à peine plus pénible que celui des McBride, travaillant de conserve, partageant la même nourriture, aussi essentiels et solidaires que les membres de la famille eux-mêmes. Ce n’est pas la couleur de leur peau qui en fait des personnes inférieures mais leur statut d’employé.

Tommy, à sa grande honte et dans la pureté de son coeur bienveillant, se rend compte soudain qu’il ne s’est jamais intéressé au passé de Joseph avec qui il aime bavarder et dont il apprécie la compagnie. Il apprend, ainsi, les exactions commises sur les tribus aborigènes - Arthur a perdu sa femme et ses deux enfants dont il ne sait ce qu’ils sont devenus - décimées parfois, traquées comme des animaux, obligées d’aller se cacher toujours plus loin des hommes blancs qui, parallèlement, dans un mouvement qui condamne inexorablement les Noirs, colonisent toujours davantage le bush.

Tommy et Billy chassent donc ensemble, histoire de rapporter un petit peu de viande et d’améliorer l’ordinaire. En s’aventurant un peu loin, ils s’approchent des terres de leur voisin, John Sullivan, riche et puissant squatter, infâme raciste, immonde salaud et que le père et la mère des deux garçons détestent. Entre le père et Sullivan, il y a un monde de non-dits, de menaces, de dettes mal ou pas soldées. Ils ont travaillé ensemble, ces deux-là, ils se connaissent bien et la haine entre eux est solidement ancrée à un passé commun.

Sullivan est accompagné de son bras droit, Locke, un type violent et cruel, de trois Aborigènes en uniforme et l’inspecteur de la police montée indigène : Ed Noone. Celui-là allie l’intelligence à la cruauté la plus raffinée et à une haine viscérale des Noirs qu’ils veut « disperser », comprendre tuer jusqu’au dernier.

D’ailleurs, ce jour-là, trois Noirs sont enchaînés et attachés à un cheval, contraints de suivre à pied – chaque chute entraîne des coups – la petite expédition. L’un d’entre eux sera abattu, parce que trop lent, devant les deux frères abasourdis et apeurés. Sullivan est fort aise de la situation : les garçons sont sur ses terres et il pourrait les tuer mais préfère leur montrer à quel point il est généreux en y renonçant et en leur demandant de bien s’assurer d’avoir tout raconté à leur père.

En découvrant deux Noirs mutilés et brûlés de la tribu des Kurrongs pendus à un arbre sur l’écorce de laquelle est gravée Noone en lettres de trente centimètres de hauteur, Arthur, membre de cette tribu lui-même, décide de quitter la ferme et de partir les enterrer dignement. Bon gré mal gré, le père accepte de laisser partir son employé.

La catastrophe aura lieu une après-midi où la pluie aura rempli la petite piscine naturelle dans laquelle vont aller se baigner Tommy et Billy, profitant de la fraîcheur de l’eau pour faire une pause dans leur vie de labeur.

En rentrant chez eux, ils découvrent une scène d’horreur : le père et la mère tués, Mary blessée au ventre, la ferme dévastée.

Affolés, les deux garçons emmènent Mary encore vivante mais inconsciente chez Sullivan, la maison la plus proche, où ils sont recueillis, aidés et bien traités par le maître des lieux et sa femme, la très jeune et très malheureuse Kate, et où la blessée reçoit les premiers soins de la part d’un vétérinaire.

Plusieurs choses sont étranges : le flegme de Sullivan, son insistance à penser que les deux employés noirs Arthur et Joseph sont coupables, son refus d’aller chercher le médecin de la ville. Noone est contacté, et persuade Billy de faire une fausse déclaration incriminant des Aborigènes, puis Tommy, malgré lui, corrobore cette version imaginaire du crime.
Partant, rien n’interdit plus à la petite équipe de partir rendre justice de la manière la plus expéditive et barbare qui soit…
Et si ce ne sont pas des Aborigènes qui ont commis ces crimes, alors qui est-ce ? Et pour quelle raison ? Rien n’a été volé, rien n’a été touché de leurs maigres possessions.

Dans la longue traque qui suit, les deux frères vont apprendre à se désapprendre : Billy admire Sullivan et se joint volontiers à lui, prenant sa part des exactions tout en sachant parfaitement que son faux témoignage est le seul alibi à cette boucherie. Tommy, lui, horrifié, écoeuré, honteux, ne peut qu’assister, impuissant, bouleversé, à cette parodie de justice parfaitement sadique. Noone, calme, volontiers sentencieux, parfois emprunt d’une tendresse amicale que sa violence sans borne dément la seconde suivante, mène la chasse à l'homme noir et qui ne s'y joint pas est en danger de mort.

Devenu adulte, Tommy peine à trouver sa place dans cette société dichotomique, toute en blanc et noir, où la couleur de la peau vous enferme dans une communauté dont il est dangereux de s’éloigner.

La morale de l’histoire ? Mais quelle morale ? Il ne saurait y en avoir. Rien n’est respecté sauf l’argent et la puissance qu’il confère. Un riche même noir vaut mieux qu’un pauvre, une femme n’est rien, jamais, la force est tout, il n’y a ni justice ni honnêteté qui tienne.
Tout le monde sait – et pour cause – que Billy a menti et qu’il a forcé son frère à mentir, mais chacun fait semblant d’y croire. Même quand Billy sait que Sullivan a détourné la rivière à son profit, ses cultures sont luxuriantes, et a ainsi délibérément condamné les McBride à une mort lente, il préfère rester de son côté, il y a plus d’avenir du côté des riches et des puissants, même assassins.

Pas de morale possible.


Note

Cette difficulté des individus à trouver quelle est leur place dans la société australienne, issue de la colonisation britannique et du génocide aborigène, est un thème que l'on retrouve dans les écrits de Aborigènes eux-mêmes, ou des métis, tel le premier roman aborigène : CHAT SAUVAGE EN CHUTE LIBRE de Mudrooroo paru chez Asphalte Éditions.


LE DIABLE DANS LA PEAU - Paul Howarth - Éditions Denoël - Collection Sueurs Froides - 448 p. octobre 2018
Traduit de l’anglais par Héloïse Esquié

photo : termitières géantes en Australie - Pixabay

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