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Chronique Livre :
LE DIABLE N'EST PAS MORT À DACHAU de Maurice Gouiran

Chronique Livre : LE DIABLE N'EST PAS MORT À DACHAU de Maurice Gouiran sur Quatre Sans Quatre

photo : libération du camp de Dachau par les troupes US (Wikipédia)


Le pitch

Lorsque Henri Majencoules, un jeune mathématicien qui travaille en Californie sur le projet Arpanet, revient à Agnost-d'en-haut en 1967, son village natal focalise l'attention de tous les médias du pays : une famille d'Américains, les Stokton, vient d'y être massacrée.

Imprégné par la contre-culture qui bouillonne alors à San Francisco – du Flower Power à la pop musique et de l'été de l'amour au LSD –, Henri supporte mal le silence oppressant de la terre de son enfance.

Mais avec l'aide d'Antoine Camaro, son ami journaliste, il va tenter d'en savoir plus sur ce Paul Stokton, son épouse et sa fille assassinés. Il découvre alors l'existence d'un des programmes militaires les plus secrets et les plus audacieux de l'après-guerre…

De Dachau à la CIA, de l’US Army à Pont-Saint-Esprit, les hommes changent, les manipulations jamais…


L'extrait

« Sigmund Rascher, les mains dans les poches de sa blouse blanche, observe le paysage sombre et gelé par la fenêtre qui donne sur le Blockstrasse. Il ne neige plus depuis la tombée de la nuit, mais l'air est vif et la température extérieure largement négative. Rascher pousse un soupir de soulagement : le froid va s'installer durablement, les éléments lui sont enfin favorables.
Il aperçoit la silhouette de Nowitski qui s'affaire dans le Block voisin. Ça le fait sourire : ces imbéciles de de Nowitski et Plötner perdent leur temps en élucubrations fantaisistes avec leurs essais fumeux sur la mescaline, tandis que lui...
Les Russes sont à 31 degrés, annonce l'infirmier en entrant et en déposant son calot sur le bureau.
Une bise glaciale s'est engouffré dans le Block. Le médecin daigne se retourner :
Température rectale ? S'inquiète-t-il.
Évidemment !
Rascher abandonne son poste d'observation et regarde le cadran de sa montre Recta :
Ça fait onze heures qu'ils sont dehors... On va encore les laisser mijoter une petite heure... décide-t-il. Ça nous donnera le temps de nous occuper des autres. Puisque tu y es, fais moi un bilan rapide pour les quatre Polaques de la piscine. Ça t'occupera !
L'infirmier ignore le ton méprisant, se recoiffe et sort à nouveau sans montrer son irritation. Surtout ne jamais contrarier le chef... » (p.16-17)


L'avis de Quatre Sans Quatre

1967 : Agnost-d'en-haut, perché au sommet de la montagne, c'est comme un entraînement des vivants pour le cimetière. Il ne s'y passe rien, il ne s'y dit pas grand chose, le temps est long et froid. Les quelques familles paysannes, qui s'usent à travailler la terre et garder les troupeaux, vieillissent vite, les corps se déforment sous les rudes efforts répétés et le climat extrême. Henri Majencoules y est né, il a grandit là et n'est donc pas surpris lorsqu'il y revient pour enterrer sa mère. Il a eu la chance d'aller à Marseille, de faire des études et d'être devenu un brillant mathématicien et de pouvoir intégrer un des ces formidables labos de pointe dans les nouvelles technologies de San Francisco. La recherche américaine, c'est tout de même ce qu'il se fait de mieux !

À Agnost-d'en-haut, rien n'a changé depuis son départ des années plus tôt. Son père n'a rien à lui dire, beaucoup de ses anciens camarades d'école ont fuit la misère pour aller à la ville. Lui qui vit à cent à l'heure dans la fièvre californienne, l'amour libre, la came et bosse avec acharnement à voir se réaliser l'utopie de son directeur : un réseau décentralisé permettant, à partir d'un ordinateur, de relier les hommes entre eux, un système de communication qu'aucune dictature ne pourrait couper.

Rien n'a changé, et pourtant le bourg est agité, particulièrement le bistrot, une foule de journalistes s'y presse, venue glaner, auprès d'un commissaire marseillais qui aime les médias et les régale, des informations sur un triple meurtre : une famille américaine, les Stokton, père, mère et gamine. Des simples touristes possédant une résidence secondaire dans ce village oublié où ils ne viennent qu'un fois tous les deux ou trois ans. Aidé d'un ami reporter avec qui il a fréquenté les bancs de l'école communale, Henri, peu à peu se passionne pour cette énigme et tente, grâce à ses contacts universitaires d'en savoir plus sur ce Stockton, chercheur tout comme lui, au parcours comportant de très nombreuses zones d'ombre. Bien lui en prend, parce que le flic phocéen aime les effets d'annonce et les conférences de presse, il inculpe tout ce qui lui passe à portée de la main comme suspect potentiel avant de faire le matamore : un étranger, établi là depuis des décennies, mais toujours pas accepté, le père de l'étranger et ainsi de suite, suivant les avis avinés des clients de l'auberge...

Toujours pas de Clovis Narigou dans ce vingt-septième polars de Maurice Gouiran mais le fond reste le même, implacable et passionnant comme à chaque nouvelle livraison. Un thème hyper documenté, ici la récupération, à l'intérieur même des camps de concentration, le jour de leur libération par les Américains, des médecins de la mort nazis et de leurs résultats, insérée dans une belle énigme digne des meilleurs polars : le meurtre de cette famille de touristes. Une soustraction à la justice, prévu de longue date dans les états-majors, afin qu'ils puissent poursuivre en toute impunité les recherches entamées dans l'enfer des camps d'extermination du troisième Reich, recherches d'autant plus avancées qu'ils avaient bénéficié de nombreux cobayes humains pour les mener. Ces savants, fortement parfumés au Zyclon B et couverts des cendres encore chaudes des fours crématoires firent les délices de la CIA et des autres services de renseignements. L'auteur nous raconte l'Histoire, effarante, dégueulasse, répugnante de ces bourreaux SS à qui l »e monde libre » confia la tâche de créer des armes de plus en plus efficace pour contrer la menace soviétique ou les désirs de peuples occidentaux de se soustraire à la zone d'influence des USA.

L'arme suprême étant le contrôle des esprits, la manipulation de masse, qui semblait alors possible grâce aux nouvelles drogues de synthèse ou plus naturelles, LSD, mescaline et dérivés. Restait à trouver les moyens des les faire ingérer aux populations et d'en tirer le meilleur bénéfice. Ce sera tout l'enjeu des milliards de dollars engloutis par la CIA dans la poursuite des travaux débutés dans les camps et poursuivis aux États-Unis par les mêmes médecins, fournis par les mêmes industries pharmaceutiques suisses...

Choc des révélations, bien sûr, mais, également, choc des cultures et des sentiments entre Henri, tout droit débarqué du flamboyant San Francisco des sixties, brutalement replongé dans l'univers de son enfance, cette misère harassante des fermiers de haute montagne, détruits avant l'heure par le climat et le labeur de bête de somme auquel hommes et femmes sont soumis. À Agnost-d'en-haut, rien ne se dit, sauf peut-être chez Riquet, à l'heure de l'apéro quand les verres se sont succédés trop rapidement, en opposition totale avec son projet - délirant à l'époque - d'une communication globale entre tous les humains. C'est de cette enfance maltraitée, silencieuse qu'est issu Henri, c'est de là qu'il a puisé l'énergie qu'il met dans son travail afin d'améliorer les échanges.

Très habilement mêlées, l'Histoire de la reconversion des scientifiques nazis et l'intrigue criminelle progressent côte à côte, un chapitre de l'une succède à un chapitre faisant avancer l'autre. Ce qui ressort avant tout de ce triste constat, c'est que, quelque soit l'idéologie, le camp politique dans lequel sévissaient ces chercheurs sans morale, nazi ou la grande Amérique défendant le monde libre, les arguments leur permettant de nuire gravement à des civils sans leur consentement étaient exactement les mêmes. À l'heure où, dans notre pays même, le pouvoir souhaite faire entrer les mesures d'exception permises par l'état d'urgence dans le droit commun, Le diable n'est pas mort à Dachau rappelle, au contraire, que, dans une démocratie, le pouvoir de contrôle des citoyens sur ses politiques doit tendre à se renforcer pour éviter que les abominables dérives criminelles auxquelles ont pu se livrer la CIA sur des dizaines d'années, avec les très nombreuses victimes innoncentes qui en ont découlé, ne soient plus possibles à l'avenir.

Le prix de la sécurité des peuples ne peut être ni la restriction des droits de regards sur les pratiques des gouvernants ni un chèque en blanc à des Dr Mabuse protégés par le secret défense.
Derrière toutes ces expérimentations plus ou moins farfelues, toujours, comme le montre ce roman, il y a systématiquement un fond de racisme et de mépris de l'autre : les nazis testaient sur les Tsiganes, les Juifs, les opposants politiques, la CIA sur les indiens d'Amazonie ( cf Les Amazoniques de Boris Dokmak chez Ring Éditions, traitant du même sujet, le projet MK-Ultra), les handicapés mentaux, les pauvres, voire des populations exotiques comme les Français de Pont-Saint-Esprit !

Un polar passionnant, édifiant, glaçant, où c'est la partie strictement véridique et historique qui est, et de loin, la plus noire !


Notice bio

Maurice Gouiran est né au Rove, près de Marseille, dans une famille de bergers. Il en a gardé une passion totale pour la rude nature des collines arides de son enfance, le respect de la culture populaire et de l'authenticité. Tombé amoureux de Marseille depuis le lycée, il obtiendra un doctorat en mathématiques et se lance dans l'aventure balbutiante de l'informatique début des années 70 après avoir vécu intensément les sixties. Il est devenu un des grands spécialistes des systèmes d'information sur les incendies de forêts et devient consultant pour l'ONU. Outre son activité d'auteur pour le moins prolifique - vingt-sept polars au compteur avec celui-ci - il enseigne à la fac de journalisme, se passionne pour la peinture, la poésie, le sport et l'histoire taboue du XXème siècle qu'il relate dans ses polars engagés et documentés. Déjà chroniqués sur Quatre Sans Quatre : L'hiver des enfants volés (2013) et La mort du Scorpion (2014), Les vrais durs meurent aussi (2015) ou Maudits soient les artistes (2016), Le printemps des corbeaux (2016) tous parus chez Jigal Polar.


La musique du livre

Bob Dylan – Just Like a Woman

Joan Baez – La Colombe (Jacques Brel)

Monterrey Festival 1967 - Jimi Hendrix - Hey Joe

Salvatore Adamo – Mes Mains sut tes Hanches

Vince Taylor – Shaki' All Over


LE DIABLE N'EST PAS MORT À DACHAU – Maurice Gouiran - Jigal Polar – 209 p. mai 2017

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