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Chronique Livre :
LE DISPARU DE LARVIK de Jørn Lier Horst

Chronique Livre : LE DISPARU DE LARVIK de Jørn Lier Horst sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

À Larvik, l’été est là. Six mois se sont écoulés depuis la disparition de Jens Hummel et son taxi sans qu’aucun indice n’ait permis de faire avancer l’enquête de Wisting. Sa fille, Line, est revenue s’installer dans cette jolie ville côtière, à deux pas de chez lui, et elle profite de son congé maternité pour retaper la maison qu’elle vient d’acheter.

Coup sur coup, deux événements surviennent qui offrent à Wisting une nouvelle piste à suivre. Mais les fils que son équipe et lui tirent viennent fragiliser une autre affaire dont le procès doit commencer sous peu. Affrontant les réticences de sa hiérarchie, et malgré l’imminence de l’accouchement de Line, Wisting suit jusqu’au bout son instinct de flic.


L’extrait

« Le regard de Christine Thiis changea. D’embarrassé, il se fit plus vif.
« Jens Hummel ? Mais on a passé en revue toute l’affaire la semaine dernière et on avait décidé de la mettre en suspens. Il y a du nouveau maintenant ?
- Je ne sais pas encore. Je vais voir quelqu’un qui voudrait m’en parler. »
Elle s’avança au-dessus de la table.
« L’article présentait la situation de façon complètement déformée. On a vraiment fait ce qu’on pouvait dans cette affaire. »
Wisting détourna le regard. Elle parlait d’un article de presse de la semaine précédente. En janvier, le mystère de la disparition avait fait les gros titres, sans toutefois susciter de grand intérêt de la part du public. Jens Hummel n’avait pas de famille pour faire pression sur la police et les médias. Juste une grand-mère, seule face à l’absence de son petit-fils.
Quand les journalistes avaient manifesté le désir de redonner de la visibilité à l’affaire, Wisting avait apporté son concours dans l’espoir d’obtenir de nouveaux renseignements. Le temps écoulé n’était pas forcément défavorable aux enquêtes. Parfois, les rumeurs s’étendaient à des cercles de plus en plus larges pour finalement atteindre quelqu’un qui voulait bien parler à la police. La médiatisation pouvait être un facteur déclenchant.
Cependant l’angle de l’article était très négatif vis-à-vis de la police en général et de Wisting, comme directeur d’enquête, en particulier. Rien n’indiquait concrètement ce qui aurait pu être fait autrement, mais le ton général était que la police ne s’était pas vraiment intéressée à l’affaire et avait fait du mauvais boulot. L’enquête infructueuse parlait d’elle-même. La police n’avait même pas été capable de retrouver la voiture de Hummel. Les statistiques semestrielles qui venaient de tomber et qui montraient près de vingt pour cent de contrôles routiers de plus que l’année précédente étaient utilisées pour illustrer les erreurs de jugement de la police et les mauvaises décisions de la direction. L’article n’évoquait nulle part la difficulté de l’affaire, toute la sympathie allait à la grand-mère qui avait perdu son seul petit-enfant.
Wisting avait l’habitude de la critique et, d’ordinaire, cela le laissait froid, mais cette fois, il l’avait vécue différemment. C’était un rappel de leur échec. Très tôt, l’affaire Hummel avait suscité un trouble en lui, un sentiment de ne pas être à la hauteur. » (p. 16-17)


L’avis de Quatre Sans Quatre

L’inspecteur William Wisting est contrarié en ce début d’été. Il peine toujours à se remettre de sa rupture avec Suzanne, la patronne de café qui avait partagé sa vie durant presque deux années, mais c’est surtout cette enquête sur la disparition de Jens Hummel qui lui cause du souci. Bientôt six mois que ce chauffeur de taxi s’est évaporé, et la police n’a même pas retrouvé la trace de son véhicule. La presse commence à poser des questions gênantes sur les réelles capacités de Wisting à tenir le poste de directeur d’enquête d’une telle affaire. Lui-même s’interroge sur les erreurs qu’il a pu commettre pour en arriver à un tel fiasco, se perd en conjecture sur ce qu’il aurait dû faire, ne pas faire, entreprendre comme investigations... Heureusement, il peut se changer les idées en bricolant dans la maison que sa fille, Line, vient d’acquérir à côté de chez lui, celle dans laquelle un cadavre fut retrouvé dans sa précédente aventure, L’Usurpateur. La demeure est jolie, mais elle demande une rénovation importante et un bon coup de peinture que Line, enceinte de huit mois, ne peut entreprendre seule.

Sur la base d’un renseignement obtenu par Suzanne auprès d’un de ses clients, le dossier Hummel va soudain progresser considérablement. Wisting retrouve en effet son taxi dans une grange abandonnée, et, non loin de là, une grande quantité de comprimés d’amphétamine. Enfin des pistes à remonter puisqu’un téléphone portable figure parmi les trouvailles de la police scientifique, et la drogue doit bien avoir une origine. Les travaux de peinture promis à Line risquent de devoir attendre, Wisting ne veut surtout pas passer à côté d’une occasion de résoudre l’énigme de la disparition de Jens Hummel.

Pendant ce temps, Line a retrouvé une amie d’enfance, Sofie, dont le grand-père, Franck Mandt, vient d’être inhumé. Le vieil homme a été découvert dans la cave de la maison que celle-ci occupe avec sa petite Maya. Franck était mort depuis un certain temps, sans doute une chute dans l’escalier, très raide, qui permet d’accéder au sous-sol. Mandt était connu par tous les services de police depuis des décennies. Trafiquant d’alcool, puis de drogue, aucun service n’avait jamais pu le coincer. Sofie et Line deviennent vite inséparables, et décide d’explorer la maison du vieux truand. Dans la fameuse cave, elle tombe sur un coffre-fort dont le contenu va poser de multiples problèmes, aussi bien à elles qu’à Wisting...

Une partie de ce contenu finit par remettre en cause les résultats d'une enquête bouclée, la plus rapide jamais menée par la police norvégienne, quatorze minutes, et dont le procès va s’ouvrir, avec à la clé une condamnation assurée et un triomphe pour les forces de l’ordre locale. Bref de quoi pour Wisting s’attirer l’hostilité de ceux qui ont reçu des éloges pour leur célérité et des difficultés sans fin pour accéder à un dossier que nul ne veut perturber. Ce ne sera pas suffisant pour décourager Wisting, ses investigations autour de l’affaire Hummel et les trouvailles des deux amies dans le coffre de Mandt vont, bien entendu, s’imbriquer dans un même scénario et il ne laissera personne l’empêcher de résoudre le mystère qui le tient en échec depuis six mois.

De roman en roman, Jørn Lier Horst s’affirme comme un des meilleurs auteurs de polars scandinaves, et ce quatrième tome des enquêtes de William Wisting est, une nouvelle fois, une totale réussite. Le duo que le flic forme avec sa fille, journaliste, fonctionne à la perfection, et permet à l’auteur de présenter au moins deux intrigues pour chaque opus, qui, même si elles se rejoignent souvent, présentent diverses facettes de la société norvégienne. Horst est un ancien flic, il connaît le terrain, les aspects sordides du crime, les particularités sociales de son pays, la psychologie des individus qui y sont mêlés et celles des habitants ordinaires, c’est un plus indubitable.

Ajoutez à cela qu’il a l’art de charpenter ses personnages, de les relier au passé et d’entretenir le suspense tout au long de ses histoires, et vous comprenez qu’Harry Hole a du souci à se faire pour le titre de meilleur flic du polar norvégien. Les deux pieds sur terre, respectueux de la procédure et de ses collègues, Wisting représente en quelque sorte le contraire du héros de Jo Nesbø. Un signe qui ne trompe pas : les deux auteurs bénéficient, pour la version française de leurs textes, des excellentes traductions de Céline Romand-Monnier.

Quel plaisir de se perdre dans les méandres de la traque au Disparu de Larvik ! De suivre Line et son amie sur les traces de ce singulier et ignoble grand-père, découvrir les effets pervers du prix prohibitif de l’alcool dans les magasins d’État norvégien, d’être le témoin privilégié des rouages de la pensée de Wisting, flic loin d’être d’un seul bloc, tiraillé entre sa fille, le fait d’être bientôt grand-père et ses propres errements sentimentaux. Horst se bonifie de livre en livre, espérons que cela ne s’arrête pas de sitôt !

Un superbe polar norvégien, intrigue double, suspense et rebondissements à la pelle, l’inspecteur Wisting et sa fille journaliste nous entraînent dans une captivante enquête tentaculaire...


Notice bio

Né en 1970, Jørn Lier Horst est un ancien officier de police. Avec son premier roman, Fermé pour l'hiver, paru à la Série Noire en avril 2017 (distingué en 2011 par le Norwegian Booksellers' Prize), il met sa connaissance des méthodes d'investigation au service d'un thriller qui nous plonge en plein cœur de l'hiver norvégien. Il est désormais considéré comme l'un des plus importants auteurs de roman noir scandinave. Les chiens de chasse (2018), puis L’Usurpateur (2019), parus chez le même éditeur ont confirmé son incontestable talent.


LE DISPARU DE LARVIK - Jørn Lier Horst - Éditions Gallimard - collection Série Noire - 470 p. juin 2020
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier

photo : Viateur pour Pixabay

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