Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LE FILS de Jo Nesbo

Chronique Livre : LE FILS de Jo Nesbo sur Quatre Sans Quatre

photo : Wikipédia


Le pitch

Sonny Lofthus, la trentaine, n'est pas un toxico parmi d'autres à la prison de Staten. Il en est la figure christique, absorbant les fautes des autres prisonniers qui lui vouent une sorte de culte païen, il endosse également des crimes qu'il n'a pas commis. Cette étrange conduite lui permet de racheter le péché de son père, un flic corrompu qui s'est suicidé, et d'être fourni gracieusement en héroïne. La confession d'un de ses co-détenus va faire s'écrouler ce système dont beaucoup bénéficiait : son père n'aurait pas été un ripou et il aurait été assassiné. Sonny va se métamorphoser, lui jusque-là prisonnier modèle. Il parvient à s'échapper et parcourt Oslo à la recherche de ceux qui lui ont menti depuis tant d'années et qui sont responsables de la mort de son père.

L'inspecteur Simon Kefas, ancien de la financière au passé trouble finissant sa carrière à la criminelle, était un ami du père de Lofthus. Il va tenter de retrouver le fils, persuadé qu'il est de l'innocence du policier. Il sera accompagné d'une jeune et ambitieuse stagiaire Kari Adel. Lui, au bord de la retraite, elle, à l'aube d'une brillante carrière, forment un étrange duo, finalement très complémentaire.

Les bas-fonds d'Oslo, un foyer de junkies, la haute société locale, Sonny va écumer la ville pour trouver sa rédemption dans la vengeance du père. Simon, inquiet pour son épouse qui perd la vue, sent que c'est là sa dernière affaire et qu'il ne peut se permettre d'échouer parce qu'il a le devoir de trouver le fils...


L'extrait

« Rover fixait le sol en pierre peint en blanc dans la cellule rectangulaire de onze mètres carrés. Donna un coup de dents contre l'incisive en or un peu trop haute de sa mâchoire inférieure. Il en était venu au passage difficile de sa confession. Seul résonnait dans la cellule le bruit de ses ongles qui grattaient la Vierge tatouée sur son avant-bras. Le jeune homme assis en face de lui sur le lit, les jambes croisées, n'avait pas dit un mot depuis que Rover était entré. Il s'était contenté de hocher la tête et d'arborer son sourire de Bouddha satisfait, le regard fixé sur un point du front de Rover. On l'appelait Sonny et on disait qu'adolescent il avait tué deux personnes, que son père avait été un officier de police corrompu et qu'il possédait des dons particuliers. Difficile de savoir si le jeune homme écoutait, ses yeux verts et la majeure partie de son visage se dissimulaient derrière de longs cheveux sales, mais ce n'était pas si important. Rover voulait seulement obtenir la rémission de ses péchés et la bénédiction qui s'ensuit, de façon à pouvoir le lendemain passer la porte de la prison de haute sécurité de Staten et sortir avec le sentiment d'être purifié. Il n'était pas croyant, mais ça ne pouvait pas faire de mal, et puis cette fois il avait sincèrement l'intention de changer les choses et d'essayer de se ranger. Il prit une inspiration :
« Je crois qu'elle était biélorusse. Minsk est en Biélorussie, pas vrai ? » demanda-t-il en levant les yeux mais le jeune homme ne répondit pas.
« Nestor l'appelait Minsk, dit Rover. Et il m'a dit de tirer sur elle. » »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Harry Hole n'est pas présent dans ce roman, mais aucun des thèmes chers au divin adorateur de Jim Beam ne manque : la corruption, la manipulation, le mensonge, la rédemption et, par dessus tout, l'absolue nécessité de s'affranchir des règles et règlements pour tricher avec les mêmes armes que les tricheurs. Simon Kefas n'est pas Harry, il n'en a ni le charisme, ni la carrière, ni la personnalité mais il doit comme lui payer, très cher, pour un amour aveugle possiblement opérable et ce fils d'un ami injustement accusé et assassiné. À lui seul, Simon aurait tenu la baraque, il a une ampleur et une complexité exceptionnelle, le passé trouble, l'avenir sombre et le présent confus qui sied aux grands héros de polar.

Pas suffisant pour Jo Nesbo qui lui adjoint Sonny Lofthus, mi ascète shamanique mi junky en bout de course dans sa cellule, balloté d'une culpabilité à l'autre par des salauds qui ont su profiter de son drame. Mais voilà, à force de confesser le gratin des malfrats d'Oslo, il apprend dans sa brume opiacée que son père n'est pas coupable, qu'il n'a rien à expier et que son calvaire doit, absolument, se transformer en vengeance. Transformation radicale, l'ombre Sonny devient le bras vengeur du père, un Cid réincarné, tout autre que son père l'éprouvera sur l'heure. Il reprend vie, découvre des sentiments, des relations. Même tendu vers son but, il redevient humain, aimant, attentif aux autres. Nesbo n'en a pas fait une machine à tuer, c'eût été trop facile.

Le père de Sonny avait avoué, dans la lettre accompagnant son suicide, qu'il était la taupe, le flic infiltré par les gangs dans la police pour faire échouer toutes les tentatives d'enrayer la progression de la pieuvre. Tout le livre est dans ce mot : la taupe. Qui est la taupe dans la police si ce n'est pas Lofthus ? Quelle est la taupe cachée en chacun des personnages qui les poussent à faire des choses irrationnelles ? Et si le monde était dominé par les taupes ? Vaste problème éminemment bien posé et traité dans Le Fils.

Les ressorts du crime sont partout les mêmes, trafic de femmes, d'armes, avidité, sadisme, came, mensonge, trahison, tyrannie de petits caïds qui se rêvent plus beaux qu'ils ne le sont. Nesbo sait sublimer tout cet univers dans des personnages épais, nourris de multiples détails qui les rend plus prégnants. Les Nestor, Rover et autres petits salopards, repentis ou pas, font sens, ils sont adaptés et ne sortent pas de nulle part. Simon Kefas suit la piste de Sonny qui règle ses comptes si longtemps en souffrance. Il le piste mais tente de le protéger, c'est cette dualité qui sous-tend toute l'intrigue et donne l'intensité dramatique du roman. L'immense talent de Nesbo pour perdre son lecteur, le mystifier en deux phrases pour mieux le retourner encore au paragraphe suivant est à son apogée.

Le mal est incarné, il a un nom, le Jumeau. Ce serait simple mais pas assez pour l'auteur bien plus riche que cette dualité classique, il est également dans chaque petite démission, chaque facilité, et, sans effet de style, sans grandiloquence, Jo Nesbo nous le fait toucher du doigt. Les règles sont faites par ceux qui ont le pouvoir et pour s'emparer de ce pouvoir, que ce soit dans la police ou dans la finance ou la politique, ils ont triché à un moment ou à un autre. Les Kefas et Sonny n'ont plus rien à perdre, rien à gagner, ils ont laissé l'ambition ou l'envie au vestiaire de la vie, c'est pour cela qu'eux seuls peuvent entamer cette croisade kamikaze.

Comme ans chacun de ses livres, Nesbo termine sur un KO, un final en apothéose, venu de nulle part, bien dissimulé, préparé, amené excatement quand il le faut après avoir trimballé son lecteur tout au long du récit, sa marque de fabrique qui en fait l'un des meilleurs.

Un nouveau polar exceptionnel, magnifiquement humain, remarquablement intelligent. Nesbo démontre encore une fois l'étendue de son talent. Toute sa société est corrompue à des degrés divers, peu importe, ce ne sont pas les purs qui sauveront le monde, il ne faut pas compter sur eux, ce seront ceux capables d'aimer qui s'attaqueront aux écuries d'Augias. Aimer jusqu'à baiser la mort s'il le faut...


Notice bio

Né à Oslo en 1960, Jo Nesbo a tout d'abord été journaliste économique avant de devenir auteur-compositeur-interprète du groupe de musique pop norvégien Di Derre très connu de 1993 à 1998. Il publie son premier roman et premier tome des aventures de Harry Hole, L'Homme Chauve-Souris en 1997 et obtient son premier grand succès en tant qu'auteur. Souvent comparé à Michael Connelly et son Harry Bosch, il est moins politiquement correct et Harry Hole dépasse souvent la ligne jaune aussi bien dans son métier que dans sa vie. Martin Scorsese devrait réaliser une adaptation cinématographique du Bonhomme de Neige (Série Noire Gallimard 2008). POLICE, toujours dans La Série Noire/Gallimard, le dernier opus des aventures de Hole fut un immense succès en 2014. Tout comme Du Sang sur la Glace paru cette année (Série Noire).


La musique du livre

Sonny emprisonné depuis longtemps a un peu de retard dans sa musique qu'il écoute dans un Discman obsolète qui contient un CD de Depeche Mode et l'album Violator.

Vous trouverez également les Eagles - Freeze Over, Leonard Cohen - Suzanne, Johnny Cash - Give - My Love To Rose

Pour finir évidemment par Depeche Mode, Personal Jesus.

LE FILS – Jo Nesbo – Série Noire/Gallimard – 515 p. septembre 2015
Traduit du norvégien par Hélène Hervieu

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