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Chronique Livre :
LE FLEUVE DES BRUMES de Valerio Varesi

Chronique Livre : LE FLEUVE DES BRUMES de Valerio Varesi sur Quatre Sans Quatre

photo : le Pô (Wikipédia)


Le pitch

La crue menace dans la campagne parmesane. La pluie tombe sans relâche, nuit et jour, le Pô est à saturation et l'eau commence à dangereusement flirter avec les rives. Une péniche, comme un bateau ivre, passe sous le nez des hommes chargés de surveiller le fleuve, elle n'a aucune attache, dérive sans moteur dans le courant, mais parvient tout de même à éviter les arches difficiles du pont.

Aperçue échouée au petit jour, son pilote est introuvable, il est pourtant hautement improbable qu'elle ait réussi à ne pas se briser sur les piles du pont sans être guidée. Le batelier, un solitaire qui gagnait sa vie de quelques transports, avait un frère. Celui-ci est découvert quelques heures plus tard défenestré. Assassinat ou suicide ?

Ces deux hommes avaient très activement participé aux méfaits des milices fascistes à la prise du pouvoir par Mussolini, cinquante ans plus tôt. Les anciens de la région, tous communistes ou ex partisans, s'en souviennent. Le commissaire Soneri, au fur et à mesure de l'avancée de son enquête pense que ce lourd passé est directement lié à cette mort et cette disparition.

Les années passent, les rancoeurs restent.


L'extrait

« D'un rapide coup d'oeil, il passa en revue les personnages de Verdi représentés sur les murs, le fortanina que buvait les clients, les briques si rouges qu'elles semblaient imprégnées de sang de cochon, le Christ aux jambes repliées.
« Ne vous laissez pas abuser par les apparences, poursuivit le batelier, on agite le passé quand on a plus confiance dans le présent.
- Il ne semble pas que vous ayez oublié. Ce fleuve, par exemple... »
Barigazzi l'interrompit d'un geste de la main.
« Laissez tomber. Il faut distinguer l'expérience de la mémoire. On a l'illusion que l'on se souvient parce qu'il semble que tout est toujours identique, comme le fleuve, qui n'a de cesse de couler entre une crue et une période d'étiage. Mais en fait on recommence chaque fois de zéro. Les souvenirs valent pour deux ou trois générations, puis ils disparaissent et d'autres les remplacent. Après cinquante ans, on revient à la case départ. Moi, j'ai chassé les fascistes et aujourd'hui ils sont de retour avec mes petits-enfants. Après quoi, eux aussi se retrouveront le cul par terre. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Si possible, en entrant dans ce roman, laissez les caricatures au vestiaire. Le Fleuve des Brumes est très loin de l'Italie flamboyante et étourdissante, avec les mains qui parlent et les mammas qui hurlent aux fenêtres. Les berges du Pô et son peuple sont taiseuses, secrètes et lentes. « Chez ces gens-là, monsieur, on ne cause pas », on travaille. Ce qui compte dans ces campagnes proches de Parme, c'est le labeur quotidien sur les eaux changeantes qu'il faut savoir lire, appréhender. Soneri, le flic de Valerio Varesi va très vite se mettre en conformité avec le personnage principal de l'histoire : le Pô. Il arpente la plaine en parlant peu, posant les questions judicieuses et utiles.

S'il fallait une comparaison, sans conteste, c'est à Jules Maigret que je penserais. Comme lui, Soneri s'imprègne, il hume, renifle, presque au pas lent des chevaux qui tiraient jadis les péniche sur les rives des canaux. Il picole aussi, avec application, jubilation même, il boit la terre qui accueille son enquête pour nourrir sa réflexion. Jules choisissait une boisson par enquête, Soneri optera ici pour le Fortanina de la taverne du Sourd. C'est là d'ailleurs qu'il glanera les ragots, les récits des anciens, peu à peu, autour de plats roboratifs et de bouteilles délicates. Et oui, comme Maigret, la bouffe est essentielle pour Soneri, elle rythme sa journée, le manque le rend grincheux.

Oeuvre salutaire, Le Fleuve des Brumes rappelle le vrai visage du fascisme, la réalité crue de la saloperie des hommes quand il n'y a plus de loi que celle du plus fort et de l'envie perverse de faire mal à ceux qui ne sont pas d'accord. À l'heure où des partis proches de cette idéologie poussent partout en Europe et dans le monde entier, une piqûre de rappel de la monstruosité du nationalisme extrême ne peut qu'être bénéfique.

Par contre, Angela, la compagne avocate du commissaire, est loin de madame Maigret. Pas franchement spécialiste de la blanquette et du marché matinal, préférant les ébats furtifs et risqués aux joies de la tambouille, elle pousse Soneri dans ses retranchements et aiguille ses recherches en organisant ses pensées. Sans être réellement dans l'enquête, son personnage est loin d'être anecdotique, il est la part de folie du flic, son éclat de couleur sur le vert glauque du Pô qui pourrait l'hypnotiser s'il n'y prenait garde.

Cinquante ans ont passé, les cicatrices des exactions fascistes ne sont même plus apparentes, le fleuve a repris son cours, ses sautes d'humeur et son occasionnelle placidité. Il porte tout de même en lui le malheur et la sueur des pauvres, il le faisait hier et poursuit sa tâche aujourd'hui. La défaite et le désastre de la république de Salo n'ont pas suffi à purger les haines, à effacer les ardoises. Elles se sont cristallisées, incrustées dans la peau des anciens. Il faut dire qu'il s'en est passé de dures dans cette région traditionnellement communistes et que les combats ont été meurtriers entre la résistance et les meutes fascistes. C'est là que Soneri va gratter, faire à nouveau suppurer les vieilles plaies.

L'écriture est belle comme les volutes de brume sur l'eau aux aurores. Elle accompagne la promenade têtue du commissaire, le courant du fleuve charriant des vérités qu'il faut savoir scruter et découvrir lentement. C'est la mémoire des anciens qui recèlent les alluvions du passé, c'est là que ce sont déposées les vérités, il faut le talent de Varesi pour les en extraire sans artifices.

Un beau et sombre polar, une atmosphère magnifique, sobre, puissante comme le flot du fleuve qui modifie les terres et fait vivre les hommes.


Notice bio

Valerio Varesi est né à Turin le 8 août 1959 de parents parmesans. Diplômé en philosophie de l'Université de Bologne, il est aujourd'hui journaliste et auteur de onze romans au héros récurrent. Le Fleuve des Brumes a été nominé au prestigieux Gold Dagger Award.


La musique du livre

Mis à part Aïda de Verdi en signal d'appel pour le portable du commissaire Soneri, l'essentiel de la musique provient, paradoxalement, de l'auberge du Sourd. De l'opéra italien, toujours Verdi, qui fait fuir les jeunes du coin, comme I Lombardi alla prima Crociata- "O Signore dal tetto natìo" ou Othello, Credo in Dio Crudel.

Tout de même, en plein pays communiste, l'évocation du vieux chant révolutionnaire italien Bandiera Rossa.

 

LE FLEUVE DES BRUMES – Valerio Varesi – Agullo Noir – 316 p. mai 2016
Traduit de l'italien par Sarah Amrani

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