Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LE FRANÇAIS de Julien Suaudeau

Chronique Livre : LE FRANÇAIS de Julien Suaudeau sur Quatre Sans Quatre

photo : guerre civile syrienne, destruction à Alep (Wikipédia)


Le pitch

La lente et inexorable dérive d'un jeune garçon rongé d'ennui et vide de tout espoir. Il a un travail répétitif, mais il s'y plaît, il aime s'y abîmer, perdre le fil lourd du temps qui ne passe pas dans les gestes hypnotisants à effectuer, des potes pas trop malins, Nono, un beau-père violent et con qui lui casse les oreilles et, surtout, Stéphanie, qu'il désire absolument bien qu'elle ne soit pas encore sa petite amie.

Un stupide accident plus tard, banal, conséquence inévitable des conduites à risque de jeunes qui ne savent plus à quoi occuper les heures et qui suintent la testostérone. le voilà interrogé par les flics, il n'a rien fait, rien à dire, mais le mal est fait, l'engrenage lancé, la machine à broyer mise en route implacablement.

De Charybde en Scylla, il va errer au gré des rencontres pour parvenir, finalement en Syrie, ballotté par le cours du temps, les salauds qui savent naviguer et l'incurie de ceux qui auraient dû prendre soin de lui, lui laisser apercevoir une lumière...


L'extrait

« J'ai ouvert la fenêtre. Un petit avion agricole volait très bas au-dessus du plateau. La blancheur du ciel m'a fait mal aux yeux, et au même moment quelque chose s'est défait en moi. J'avais perdu mon endurance et ma patience : c'était comme si quelqu'un était mort, comme si je n'étais plus d'ici. En regardant l'horizon blême, ratatiné par l'hiver, j'ai compris que je ne saurais plus jamais me contenter de si peu.

Je me sentais vide, et j'avais le vertige. Les cloches de la cathédrales se sont mises à sonner loin derrière les tours. On devait fêter un mariage. Un autre vendredi, il y a très longtemps, j'avais entendu leur carillon à l'autre bout de la ville. C'était un souvenir heureux, agréable, sans autre détail que le tintement des cloches qui avait tout recouvert. Aujourd'hui ces mêmes cloches faisaient revenir un temps disparu, avant ces déceptions qui vous enferment comme une écorce. Le jeu était ouvert, le monde riche de périls et de fortunes, et la ligne du plateau traçait comme une route vers l'inconnu et l'ailleurs, vers la vraie vie. C'était le moment où, dans la clarté de midi ou devant la neige qui commence à tomber, on se dit qu'il va enfin se passer quelque chose.

J'avais l'impression d'avoir attendu mille ans. De toutes les vies que j'avais rêvées, il ne restait rien de plus solide que le son de ces cloches dans le calme du matin. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Une chose est sûre, on ne sort pas indemne de ce roman, impossible ! Les préjugés, préconçus, prédigérés des médias, ou les déclarations péremptoires à la Tartarin des politiques sur les jeunes embrigadés par Daesh volent en éclat et laissent le lecteur du Français désappointé et perplexe. La monstruosité ne serait-elle donc pas issue directement d'une religiosité barbare ? Pourrait-elle, petit à petit, toucher nos enfants, nos petits-enfants, nos voisins ? Ben oui, ma pauv' dame, et, pire encore, elle peut naître de l'ennui, de l'abandon , du désarroi, tout simplement. De la désertion par la République de son devoir capital : l'éducation et l'intégration des jeunes générations en son sein !

Terriblement désincarné, le narrateur du Français trace un tableau simple, mortel et pur. Rien ne sort d'un sordide ordinaire au commencement de l'aventure, et, même ensuite, ce récit semble inéluctable et inarrêtable. Un constat, terrible, mais lucide. Dans les mains des différents personnages glauques rencontrés, le jeune homme va s'enliser dans une guerre qui n'est pas la sienne après avoir vécu dans une paix qui ne voulait pas de lui. Sceptique sur la religion qui lui est présentée, sur les motivations de ses comparses, voire sur sa propre volonté. Il n'y aura qu'un semblant de reconnaissance, peu importe l'origine, pour le pousser à aller au bout de son destin, au-delà même, comme pour montrer au monde par l'horreur ce qu'il aurait pu faire de bien si celui-ci lui avait fait confiance.

Le Français est au-delà des genres, ce n'est pas un polar, pas un thriller, c'est une œuvre littéraire impeccablement écrite, avec le détachement qui sied à celui qui dévide des évidences, qui assène des vérités mauvaises à dire et douloureuses à entendre. Un tissu social mité et miteux, une faillite globale des valeurs de solidarité sur laquelle prospère les salopards aux paroles émollientes ou de simples quidams délivrant leurs aigreurs qui renforcent l'acidité d'un quotidien déjà irrespirable.

J'ai plus qu'apprécié Dawa, sa vision claire et très politiquement incorrecte, sa façon subtile et puissante de remettre sur l'avant de la scène cette pauvre lutte des classes qui fait hausser les épaules des irresponsables responsables ayant en charge l'avenir de nos démocraties. Le Français est de cette veine, la désintégration de l'individu par sa négation sociale, par le désintérêt absolu que suscite son existence hors des sacro-saintes statistiques du chômage et de la délinquance. Pour Dawa, c'est la guerre d'Algérie qui sert d'allume-feu, ici, ce seront les derniers artefacts des Balkans...

Ce roman est indispensable, totalement incontournable. Aimez-le, détestez-le, mais ne passez pas à côté avec ce dédain prétentieux des élites qui provoque les vocations nihilistes d'une jeunesse qui n'a plus de rêves. Un formidable outil à réfléchir sous les atours d'une histoire magistralement menée. Laissez tomber les chaines d'infos en continue, le vrai monde est dans la fiction !


Notice bio

Julien Suaudeau est né et a grandi à Évreux, où commence l'action du Français. Il vit aux États-Unis depuis 2006. Il a travaillé en Belgique et en Azerbaïdjan, réalisé des films, démoli des maisons pour les rebâtir. Aujourd'hui, il enseigne le français dans une high school du New Jersey. Son premier thriller DAWA paru également chez Robert Laffont en 2014 explore déjà le délitement du lien social en France, avec un regard tout à fait original sur les causes de l'attrait du terrorisme chez les jeunes issus de l'immigration ou pas.


La musique du livre

Pas grand chose à se mettre sous l'oreille, ce p'tit gars n'est pas fan de sons. Il écoute parfois de la musique classique mais ne l'identifie pas. Une vidéo tout de même lui rappelle son enfance, The Grind, des images bien loin de sa réalité...

LE FRANÇAIS – Julien Suaudeau – Robert Laffont – 211 p. 20 août 2015

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