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Chronique Livre :
LE FRANÇAIS DE ROSEVILLE de Ahmed Tiab

Chronique Livre : LE FRANÇAIS DE ROSEVILLE de Ahmed Tiab sur Quatre Sans Quatre

Photo : vue de Oran (Wikipédia)


Le pitch

De nos jours à Oran (Algérie) : Deux squelettes enchevêtrés, un adulte et un enfant, sont découverts sur un chantier de rénovation très important tant politiquement que financièrement. Ils sont manifestement là depuis très longtemps. Le commissaire Kémal Fadil redoute qu'ils aient été victimes de la guerre d'indépendance, l'affaire prendrait alors un tour plus politique. Un des corps, celui de l'enfant, porte une petite chaine autour du cou avec un crucifix. L'autre risque important serait qu'elle soit vite classée sans suite afin de poursuivre au plus vite les travaux. Il va tout faire pour poursuivre ses investigations.

Kémal vit avec sa mère, Léla, une maitresse femme, fumeuse invétérée de cigare cubains, ex militante révolutionnaire, traductrice, et amante, du Che lors de son fameux discours d'Alger. Il est également très amoureux d'une réfugiée nigériane, Fatou, avec laquelle il ne vit pas. La co-existence pacifique entre Léla et Fatou n'étant jusque-là qu'un vœu pieu.

Navigant à vue entre les deux femmes de sa vie, le commissaire, aidé de Moss - le légiste, archiviste, factotum de la police - revisite le scénario d'un drame ayant eu lieu cinquante ans plus tôt, en plein conflit, dans le milieu très fermé des colons de Roseville, la plage d'Oran. Cette enquête le mènera jusqu'à Marseille après toute une série d'embûches...


L'extrait

« « Tu as l'air très préoccupé par cette affaire, reprend Léla en s'adressant à Kemal ; pourtant il y aurait prescription vu que les ossements paraissent anciens. Tu as plus à faire avec les morts récentes ou les vivants qu'avec les fossiles, tu ne trouves pas ?
- Oui, je sais, mais ce ne sont pas des fossiles, Maman. Moss est à peu près sûr maintenant : la mort date du début des années soixante. Je trouve que ce n'est pas banal d'exhumer des restes humains en plein centre-ville aujourd'hui dans un pays comme le nôtre.
- Pourquoi pas, finalement
- Mais... Tu imagines la question historique et les enjeux politiques que ça sous-tend ? Et puis il y a le point de vue religieux de l'affaire.
- Ah, nous y voilà ! J'imagine qu'un de tes bigots de chefs t'a donné l'ordre de traiter l'affaire avec doigté pour ne pas choquer nos chers compatriotes islamisés de frais.
- Maman, arrête avec ça ! Personne ne m'a rien demandé. De toute façon, on a pas les moyens adéquats poue ce genre d'enquêtes. Les trucs de séries américaines ne fonctionnent pas chez nous ; les analyses ADN, ici, on les fait à l'oeil nu. Nous sommes des experts en approximations, des pros de l'à-peu-près. Seules des techniques de police scientifique avancées, que nous ne possédons pas encore, permettraient de retrouver les propriétaires de ces ossements. Pour le moment, on est plus près des tiroirs marqués « oubliettes » que d'un début d'enquête sérieuse. » »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Enfin ! Un polar ayant pour cadre un des pays du Maghreb avec des flics locaux n'étant pas des caricatures de Rastapopoulos, corrompus, bêtes, totalement incompétents ou âmes du mal, ça ne se trouve pas à tous les coins de librairie. Certes il y a des intrigues au Maroc, en Tunisie, en Algérie (moins), mais elles sont souvent la conséquence d'une aventure d'un héros occidental arrivé là pour débusquer de sombres individus ou mis au cachot par une police cupide.

Point de tout cela dans Le Français de Roseville, Kémal Fadil est algérien jusqu'au bout des ongles, il est compétent, légèrement désabusé, il a une vie sentimentale complexe, bref il a tout du policier de base classique. Léla, sa mère, est une sorte de personnage de légende, une incarnation des espoirs d'émancipation des femmes de l'Algérie socialiste post-guerre coloniale, dans le sillage des discours du Che, des pays non-alignés, balayés quelques années plus tard par les bigots barbus. L'ancienneté de l'affaire permet à Ahmed Tiab de nous faire vivre à l'intérieur de la société coloniale, celle qui ne sait pas encore que la fête est presque finie. L'enquête actuelle et l'origine de l'énigme dessinent un panorama particulièrement pointu et réussi du pays et de ses soubresauts politques.

Le récit traverse l'histoire de l'Algérie moderne. Il s'enracine dans les dernières années de la colonisation, passe par les élans révolutionnaires qui ont alimenté la vie de Léla et aboutit aujourd'hui avec l'enquête du commissaire qui doit louvoyer entre les oukases religieux, les pressions financières et un passé pas tellement mieux analysé que dans l'ex puissance coloniale. Ahmed Tiab met finement le doigt sur tous les non-dits, les faux semblants qui nuisent à la résilience et à l'apaisement des deux nations.

Kémal mène ses investigations sur les traces d'une très ancienne affaire, des squelettes qui attendent justice, encombrants par le crucifix au cou des restes de l'enfant potentiellement poteur de difficultés politiques ou religieuse. Toutes ces interactions, en plus du manque de moyens, de la débrouille, de l'audace nécessaire des policiers pour poursuivre une affaire qui avait toutes les chances d'être oubliée, tout est habilement révélé. Mine de rien, l'auteur décrit minutieusement l'Algérie actuelle, les contradictions et les forces qui la traversent, les liens toujours prégnants avec la France même s'ils sont toujours douloureux, et l'étouffoir mis en place par l'islamisation récente d'une société traditionnellement tolérante.

Un vrai coup de cœur pour ce rare polar algérien, bien écrit, intelligent, nourri de beaux personnages que j'ai hâte de retrouver dans d'autres aventures. Kémal, Fatou, Léla, Moss forment très vite un cercle amical où le lecteur se sent bien. Une intrigue maitrisée, passionnante, à plusieurs niveaux, passé présent, qui fleure bon le roman policier de grande qualité.

N'hésitez pas à faire connaissance avec Kémal Fadil, c'est un futur très grand personnage du monde du polar !


Notice bio

Ahmed Tiab est né à Oran (Algérie) en 1965. Il vit et enseigne aujourd'hui à Nyons en France depuis le début des années 90. Le Français de Roseville est son premier roman.


La musique du livre

Léla écoute la radio qui diffuse des airs chaâbi, musique traditionnelle algéroise, tandis que Kémal « déshabille » les crevettes, scène domestique.

Femme de caractère, Léla est fan de Oum Kalsoum, la star égyptienne de la chanson arabe, ici Alf Lila wa Lila.

Kémal pense à l'été sur les plages d'Oran, les touristes et le raï qui sonorise les rues Mazouzi Sghir, Derini Fe Raï Cherik

LE FRANÇAIS DE ROSEVILLE – Ahmed Tiab – Éditions de l'Aube – 242 p. janvier 2016

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