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Chronique Livre :
LE GRAND HORLOGER de Kenneth Fearing

Chronique Livre : LE GRAND HORLOGER de Kenneth Fearing sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Salué par Raymond Chandler comme un « tour de force littéraire », ce roman enclenche de façon originale les rouages narratifs d’une mécanique inédite : l’enquêteur et le mystérieux témoin d’un crime sont une seule et même personne.

Publié en 1946 et traduit de l’américain l’année suivante par Boris Vian, Le Grand Horloger a pour héros George Stroud rédacteur en chef de Voies du crime, le fleuron du magnat de la presse Earl Janoth. Bien que marié, Stroud entame une liaison avec Pauline Delos, la maîtresse de son patron. Un soir, après l’avoir raccompagnée chez elle, il aperçoit Janoth entrer dans la maison de la jeune femme. Le lendemain Pauline est retrouvée assassinée et Janoth charge George d’enquêter sur l’affaire. Enquêteur malgré lui et témoin recherché, George Stroud est pris dans un piège infernal.

Adapté à plusieurs reprises à l’écran et constamment réédité depuis sa parution, Le Grand Horloger est un grand classique du roman noir américain.


L’extrait

« GEORGE STROUD I

Je rencontrai Pauline Delos au cours de l’une de ces réunions consistantes qu’Earl Janoth aimait à organiser tous les deux ou trois mois, où se retrouvaient les membres de l’équipe, des amis personnels, des gens influents et peu connus, des gens très connus et peu influents, en un mélange brownien. Cela se passait chez lui vers la Soixantième rue Est. Ce n’était pas exactement un endroit public, mais en l’espace de deux ou trois heures, des centaines de personnes y défilaient.
Georgette était avec moi et on nous présenta d’abord à Edward Orlin, des « Voies de l’avenir » et à deux autres personnes extraites d’un groupe qui portaient sur leur figure l’empreinte connue de la maison. De Pauline Delos, je ne connaissais que le nom. Les gens qui se côtoyaient là avaient tous sans exception entendu parler d’elle plus d’une fois, mais bien peu pouvaient se vanter de l’avoir vue en chair et en os ; encore moins à un moment où Janoth soit également présent. Elle était élancée, d’un blond glacial, et superbe. En elle, l’œil ne voyait qu’innocence ; l’instinct, que sexualité à l’état pur et le raisonnement permettait de conclure à un petit enfer bien conditionné.
- Earl demandait où vous étiez il y a une minute, me dit Orlin. Il voulait vous présenter quelqu’un.
- J’ai été retardé. La vérité pure est que je sors à l’instant d’une conversation de vingt minutes avec le président Mac Kinley.
Mlle Delos parut moyennement intéressée.
- Qui disiez-vous ? demanda-t-elle.
- William Mac Kinley. Notre 24e président.
- Je sais, dit-elle avec un sourire. Petite pause. Vous avez probablement entendu un tas de jérémiades.
Un homme, en qui je reconnus Emory Mafferson, un petit type brun qui hantait un des étages inférieurs, un des « Voies de l’avenir » aussi, je pense, intervint :
- Il y a un gars avec une figure de bois comme Mac Kinley au bureau des renseignements. Si c’est lui que vous voulez dire, vous parlez qu’il y a eu des jérémiades.
- Non. J’ai été, réellement et au sens littéral du terme, verrouillé dans une conversation avec Mr. Mac Kinley. Au bar du Cadre d’Argent.
- Oui. Et je n’ai pas entendu la moindre jérémiade. Bien au contraire. Il ne se débrouille pas si mal, on dirait. (Je pris un autre Manhattan sur un plateau qui circulait.) Il n’est pas sous contrat, naturellement. Mais il travaille dur. Outre sa personnalité de Mac Kinley, il incarne tantôt le juge Holmes, tantôt Thomas Edison, Andrew Carnegie, Henry Ward Beecher, n’importe qui d’important, mais de digne. Il a été Washington, Lincoln et Christophe Colomb trop de fois pour pouvoir se rappeler du nombre.
- C’est ce que j’appelle un ami intéressant, dit Pauline Delos. Qui est-il en réalité ? » (p. 23-24)


L’avis de Quatre Sans Quatre

C’est toujours une excellente idée de republier un classique un peu oublié, bravo donc aux éditions Les Belles Lettres pour cette initiative. Le Grand horloger, soixante-quatorze ans après sa première publication demeure un texte fascinant tant par sa construction, que la modernité de son intrigue et la puissance de son écriture. Dès les premières pages, le lecteur pénètre dans l’univers des chefs d’œuvre du roman noir, dans l’ambiance si particulière des films policiers américains en noir et blanc. Son originalité tient surtout en ce journaliste enquêtant sur lui-même, mais aussi à ces touches de loufoquerie, frôlant parfois le surréalisme, en de nombreux endroits du récit. À commencer par son personnage principal : George Stroud, très souvent absent de son domicile où ne l’attendent guère Georgette, son épouse, et Georgina, sa fillette, rédacteur en chef de la revue Voies du crime, magazine appartenant à Earl Janoth.

George rencontre Pauline Delos, une ravissante femme qui a tout pour être fatale, au cours d’une soirée donnée par son patron. Ils se revoient peut après pour un dîner et ne tardent pas à entamer une liaison, permise par l’emploi du temps très élastique de Stroud. Lorsqu’ils sont ensemble, Il emmène la jeune femme dans ses lieux favoris, comme le bar d’un certain Gil. Un capharnaüm incroyable où le propriétaire se vante de posséder tous les objets de la terre, et tous ayant un lien avec sa propre histoire. Le défi consiste à réclamer un objet, le plus farfelu possible, évidemment, à Gil, et si celui-ci ne peut le fournir, il vous sert toute la soirée gratuitement, ce qui n’arrive jamais. Le couple fait ensuite le tour des brocanteurs et George y déniche une toile fort abîmée, représentant une paume ouverte contenant une pièce de monnaie, sans nom, qu’il attribue à Louise Patterson, son artiste favorite dont il possède déjà plusieurs œuvres dans son bureau. Pauline et lui décide de baptiser le tableau en piteux état, Judas. Un achat qui pourra, plus tard, l’embarrasser grandement...

Après une de leur virée, George raccompagne Pauline et aperçoit son boss pénétrant dans l’immeuble de la jeune femme. Le lendemain, il apprend la mort de celle-ci. Arrivé en catastrophe au bureau, Roy Cordette, le sous-directeur, lui demande d’enquêter en priorité sur les circonstances du décès de Pauline. George a carte blanche, il décide lui-même de son équipe, l’essentiel pour Roy, et Earl Janoth, est d’obtenir des résultats rapidement. George est coincé : il ne peut dire qu’il a vu Janoth monter chez Pauline car ce témoignage le met sur les lieux du crime à l’heure où il a été commis, et il est ce fameux témoin qu’il doit dénicher. Sa grande crainte est que les journalistes recrutés dans son groupe ne découvrent le pot-aux-roses. Il va bien entendu tout faire pour ralentir les progrès de ses troupes, et tenter de se sortir de ce mauvais pas... La lutte contre le temps se révèle très difficile, surtout que le Grand Horloger ne demande pas l’avis de ceux qui subissent ses plans...

Tout en tensions, en suspense, Le Grand horloger n’en est pas moins assez drôle, d’un humour fin, proche du non-sens, et on y sent tout au long la patte d’un Boris Vian tradiucteur, au meilleur de sa forme. Le personnage de George Stroud est extraordinaire. Un type, un peu désabusé, déterminé à ne pas se laisser avoir une fois de plus et à jouer plus fin que son employeur, qui se débat entre tous ses mensonges et une vérité qui n’arrangera rien. Au fur et à mesure qu’avance le roman, le malaise s’épaissit, le texte prend du nerf jusqu’au dénouement, savamment amené.

À noter une préface très utile de Francis Lacassin, resituant le texte, le posant dans son contexte, et faisant le lien avec l’œuvre de Vian, ainsi que d’une postface de Bernard Eisenschitz, présentant les diverses adaptations cinématographiques du roman. Des photographies des différents tournages figurent d’ailleurs au milieu du livre.

Toujours actuel, comme tous les grands romans noirs, Le Grand horloger, 1946, n’a pas pris une ride. Son intrigue parvient encore à nous surprendre, la qualité de l’écriture, et de la traduction en font un modèle du genre à découvrir ou redécouvrir sans hésiter.


Notice bio

Kenneth Fearing (1902-1961) collaborait au New Yorker et compta parmi les fondateurs de la Partisan Review. Il se fit connaître par ses poèmes : on l’avait surnommé « le poète de la Grande Dépression » et toute son œuvre fut rééditée en 1994 par la National Poetry Foundation. On lui doit sept romans dont le plus connu reste Le Grand Horloger.


LE GRAND HORLOGER - Kenneth Fearing - Éditions Les Belles Lettres - 262 p. août 2020
Traduit de l’américain par Boris Vian
Préface de Francis Lacassin
Postface de Bernard Eisenschitz

photo : Pavlofox pour Pixabay

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