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Chronique Livre :
LE GRAPHIQUE DE L'HIRONDELLE de Sissel-Jo Gazan

Chronique Livre : LE GRAPHIQUE DE L'HIRONDELLE de Sissel-Jo Gazan sur Quatre Sans Quatre

 photo : hirondelle des fenêtres (Wikipédia)


Le pitch

Le professeur Strom est sur le point de prouver que les campagnes de vaccination massive en Afrique, et sur l'ensemble de la planète, ne sont pas sans conséquences. Certes, les enfants traités ne meurent plus des pathologies combattues, mais leur système immunitaire les rend plus sujets à contracter d'autres affections, surtout les petites filles qui ont un taux de mortalité plus élevé après vaccination. La firme et les chercheurs qui lui sont dévoués n'apprécient que modérément le travail du savant et utilisent tous les moyens pour discréditer ses résultats, voire les fausser.

Marie, ancienne étudiante de Storm, est devenue sa collaboratrice. Elle reste à Copenhague alors qu'il est en Afrique et travaille avec lui sur ce qui sera leur consécration. Affectée par une grave maladie, plombée par un mariage vacillant et une famille pathogène au possible, Marie trouve, dans son travail, la reconnaissance qui lui manque tant par ailleurs. Hélas, Strom est retrouvé pendu dans son bureau. La police se range vite à la thèse du suicide mais Marie ne l'entend pas de cette oreille.

Soren non plus d'ailleurs. Ce haut gradé de la police en a marre de la paperasse et de rester vissé sur sa chaise alors que son seul plaisir est d'être sur le terrain. Il démissionne après une énième engueulade avec ses subordonnés et son supérieur mais continue à fouiner sur les causes de la mort du professeur. Sa vie privée n'est pas beaucoup plus reluisante que celle de Marie, cette enquête privée sera une occasion pour lui de faire le point.

Les puissants lobbies pharmaceutiques d'un côté, leurs richesses, leur main-mise sur les publications scientifiques et des gens assez ordinaires, sans aucun pouvoir, armés de leur seule détermination de l'autre. Le combat peut sembler inégal, il ne sera pas si simple...


L'extrait

« Heller regarda le sol pendant un instant. « Strom m'a cueilli quand j'avais dix-huit ans. J'étais en première année de biologie, et, après un cours, je lui ai posé une question qu'il a trouvé intelligente. Plus tard, il m'a dit qu'il avait su dès ce moment que j'avais les qualités pour lui succéder. Toujours de grands mots. Toujours le meilleur pour les disciples de Storm. Pour commencer, être son protégé, c'était comme gagner à la loterie. Un gros travail de licence, bien sûr, mais un master fascinant avec des destinations exotiques à la clé, un doctorat fluide dans son sillage. Pas de problème. Jusqu'au jour où j'en ai eu marre. J'avais vingt-six ans et j'avais presque terminé ma thèse. J'en avais marre d'être tout le temps dans l'ombre de Strom. Alors, j'ai commencé à remettre en question ses arguments. Les magazines scientifiques ont adoré, bien sûr. Rien ne vend mieux qu'une bonne querelle. Quand la nôtre fut à son zénith, j'ai candidaté pour être chargé de cours au département d'immunologie, mais c'est Thor Albert Knudsen qui a eu le poste. Alors que tout le monde savait que j'étais un meilleur candidat. Storm était dans le jury et j'étais convaincu qu'il avait voté contre moi parce que, au plus profond de lui, il ne supportait pas d'être contredit... »


L'avis de Quatre Sans Quatre

La puissance d'une saga familiale plus une enquête pointue dans le marécage de la recherche médicale !

Un roman original dans son traitement et ses sujets. C'est de la taille adulte, il pèse dans la main, mais, un signe qui ne trompe pas, c'est que, le dernier mot lu, on regrette qu'il n'y en ait pas plus. Sissel-Jo Gazan travaille ses personnages au corps, à l'ultime intime, elle les traque jusque dans leur enfance ou les recoins nauséabonds de leur jalousie inavouée. Rien n'est épargné mais l'enquête n'en est pas pour autant délaissée. Pas à pas, étape par étape, elle plante le décor de ce qui ressemble à un champ de bataille et qui n'est que le paysage familier de ceux qui cherchent la vérité, ou travaillent à la cacher soigneusement.

Le lecteur navigue au gré des chapitres dans les méandres du passé familiale de Marie, entre de plain-pied au cœur des sentiments ambivalents de Soren, avant de replonger aussitôt au plus profond des dissimulations ou des enthousiasmes que la recherche peut engendrer. Il fallait cela, aussi bien pour le guider dans ces funestes enfances malmenées et au cœur du couple de Soren. Ou au sein de l'univers impitoyable, inconnu du public, des us et coutumes, parfois totalement immorales, des laboratoires les plus pointus. Et il est lourd ce passé familiale ! Un frère jumeau mort dans des circonstances dramatiques, des sœurs traumatisées, un père qui collectionne les conneries et une mère plus que fragile mentalement. Sa bouée, c'est son boulot, sa planche de salut, elle ne peut compter sur rien d'autre et elle va se battre pour savoir.

Strom, le génial chercheur, est également infiniment complexe : manipulateur-exploiteur d'assistants ? monomaniaque dangereux ? beau parleur ? la question se pose, il est avant-tout un humain passionné, prêt à bien des concessions pour parvenir à faire émerger. L'Afrique en toile de fond, celle où les enfants meurent et finissent dans des statistiques parfois manipulées mais aussi celle où de jeunes chercheurs locaux viennent poser leur empreinte et refuser les diktats occidentaux.

Tout le monde, dans ce roman, a des cadavres dans son placard, certains plus que d'autres, mais cet état de fait s'ajoute au bien encombrant pendu du labo. L'auteur va examiner un à un les mécanismes psychologiques, en démonter les ressorts et rouages, voir et raconter l'ensemble du fonctionnement de son petit monde. L'analyse est fine, judicieuse, habile, elle se mêle à l'énigme sans l'altérer, l'enrichit sans ennuyer par un pathos inutile.

Des héros couverts de blessures, peu sûrs d'eux, face à l'avidité d'une multinationale et la force d'inertie de l'OMS qui se fie aux études publiées sous financement privé, des David motivés contre des Goliath tentaculaires. C'est la mort lente de la recherche indépendante à laquelle le monde assiste sans frémir à ce qu'elle représente de danger, la dénonciation qui en est fait dans ce roman vient à point nommé. Pas un jour sans que telle ou telle étude soit sujette à caution, que le public ne découvre que les vérités assenées étaient tarifées et peu scrupuleuses, il est temps que le polar s'empare de ce thème et nous amène à réfléchir sur cet aspect capital de la santé publique et des progrès supposés.

Une lecture passionnante qui sait mélanger intelligemment les rouages profonds des êtres et le scandale répréhensible de la manipulation scientifique, Le Graphique de l'Hirondelle sera un des grands romans de cette rentrée et me réconcilie avec le polar scandinave qui m'avait un peu lassé et beaucoup déçu depuis quelques temps (Jo Nesbo exclu évidemment).


Notice bio

Sissel-Jo Gazan est née en 1973 et a obtenu un diplôme de biologie à l'université de Copenhague. Le Graphique de l'Hirondelle est son second roman après Les Plumes du Dinosaure paru aux Serpent à Plumes en 2011. Elle vit à Berlin.


La musique du livre

Quelques chansons très norvégiennes pour enfants que Soren entend grâce à la fille de sa compagne, dont Poul Reichhardt , Er du dus med himlens fugle ou encore, Hjulene på bussen. Norsk, med tekst

Un groupe plus musique actuelle : Queens Of The Stone Age, j'ai choisi arbitrairement Go With The Flow, entendue par Marie alors qu'elle pénètre dans la boutique d'un tatoueur...

LE GRAPHIQUE DE L'HIRONDELLE – Sissel-Jo Gazan – Mercure Noir – 539 p. octobre 2015
Traduit du danois par Nils C. Ahl

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