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Chronique Livre :
LE GRAVEUR de Bronwyn Law-Viljoen

Chronique Livre : LE GRAVEUR de Bronwyn Law-Viljoen sur Quatre Sans Quatre

Bronwyn Law-Viljoen est éditrice de livres et dirige le département de Creative Writing à l’université sud-africaine du Witwatersrand. Le Graveur est son premier roman.


« Décembre 2005

March

J’ai peur qu’il n’y ait plus rien à dessiner. Voilà des mois maintenant que ce sentiment va et vient, il s’éloigne quand je suis dans l’atelier mais s’approche à pas de loup lorsque je suis dans ma maison, au jardin, ou en route pour faire les courses. Parfois, au lieu d’arriver tout doucement, il me saute littéralement dessus dans un mouvement semblable à celui d’une voile qui se déploie soudain sous l’effet d’un vent violent, avec un claquement sec de la toile, et il me fait sursauter. Lorsque cela se produit, j’essaie de penser à des lignes, à des ombres, à la perspective, à des formes, ou je m’efforce de faire apparaître les images entières que je vois lorsque je ferme les yeux. Elles semblent avoir toujours été présentes à mon esprit, complètes, saccadées comme celles d’un film.
Peut-être n’est-ce pas le fait qu’il n’y ait rien à dessiner qui me dérange, mais plutôt la question de savoir pourquoi je devrais dessiner, tout simplement.
Et puis il y a aussi la peur de ne pas savoir comment dessiner les choses, comment relier les lignes entre elles pour que quelque chose se matérialise sur le papier. Tout cela peut être assez épuisant et me fait errer dans la maison. Des matinées entières passent ainsi.
Il faut dire aussi que je suis perturbé par une terrible invasion de fourmis qui ont pris possession des lieux après des semaines de pluie.
On dirait vraiment qu’elles ont envahi Johannesbourg. Quand je marche dans la rue, j’en vois des armées qui descendent la route, passent les murs des jardins, défilent sur les trottoirs et même qui grouillent sur les troncs des jacarandas.
Les poignées de porte et les interrupteurs m’inquiètent également, je ne peux pas les toucher sans aller me laver les mains à la salle de bains, c’est une grande perte de temps. J’essaie de les garder enfoncées dans mes poches pour éviter cette bêtise mais j’oublie souvent de le faire. Je touche une poignée et, immédiatement, me vient la pensée des germes qui s’accumulent dans ma paume. Bien sûr, j’essaie de refouler l’idée, je fais du thé ou n’importe quoi d’autre pour me distraire, mais la sensation finit par être trop forte, elle frise la panique, alors j’abandonne et je me lave les mains. Je dois fermer les robinets avec une serviette en papier pour ne pas devoir tout recommencer.
Parfois, je perçois à la limite de mon champ de vision un étrange petit groupe de silhouettes – c’est un trouble optique, une sorte d’acouphène visuel – que je dois chasser d’un mouvement de tête. La nuit lorsque je m’endors ou dans la journée quand je suis plongé dans une activité machinale, je vois ce cercle de silhouettes qui se déplace en traînant des pieds et en murmurant. Elles apparaissent de plus en plus souvent ces derniers temps. Elles viennent sans être invitées - évidemment, qui voudrait de si fantomatiques visiteurs ?- et s’imposent à moi avec leurs murmures. » (p. 9-10)


March est un homme distrait. Depuis que sa mère est morte et qu’il vit seul dans la maison, il la laisse s’abîmer sous l’effet de la pluie et de l’âge. Il ne tond pas la pelouse, laisse les plantes aller à vau-l’eau, ne prend même pas la peine de manger, le plus souvent et oublie presque toujours ce qu’il était venu chercher quand il fait les courses. Il éprouve une aversion terrible et maladive à l’égard des interrupteurs et poignées de porte, il doit impérativement se laver les mains dès qu’il en touche un. Souvent perdu dans ses pensées, il perd la notion du temps et peine aussi parfois à se souvenir de ce qu’il avait prévu de faire alors qu’il vit constamment dans l’urgence de s’atteler à sa tâche.

Il aimerait bien être complètement libéré de toutes ces tâches matérielles chronophages et inintéressantes parce qu’il passe absolument tout son temps de veille à travailler sur ses gravures et ses peintures. Sa mère lui apportait de quoi se nourrir et du thé, elle veillait à ce que rien ne le dérange mais, maintenant, il lui faut se débrouiller seul et c’est parfois extrêmement difficile voire insurmontable pour lui. Il n’est pas très bien ajusté à la réalité - il souffre d’ailleurs de petites hallucinations quand il a le sentiment de voir sa mère, sa sœur ou divers artistes dans la même pièce que lui – manque complètement de sens pratique puisqu’il ne ferme pas son portail alors qu’il s’est déjà fait voler, par exemple. Il ne sait pas y faire avec les autres, il se sent intimidé, a peur d’être impoli, brave finalement ses angoisses pour se jeter à l’eau et semble presque grossier tant il est peu rompu à la socialisation avec autrui. Il n’a qu’un ami, Sol, qu’il ne voit presque jamais, et une amie, Thea dont il est vainement amoureux depuis des années, depuis qu’il la connaît en fait, mais qui est mariée et vit dans un autre pays. Quand les choses ne vont pas bien, il l’appelle, et elle vient, immédiatement, sans poser de questions. Elle a même laissé son mari malade pour répondre à l’appel de March. Elle fait face aux difficultés de la vie matérielle pour lui, fuites d’eau, emplettes, rangement et lui permet de se concentrer sur son travail incessant. Elle le rassure, c’est la seule personne à laquelle il parle hormis les commerçants.

Ses gravures, ses dessins, qu’il ne signe même pas toujours avec cette naïveté et cette absence de réalisme qui le caractérisent, jaillissent de ses rêves, de ses hallucinations, de ses lectures, de sa fréquentation de l'oeuvre de poètes et de peintres. Son œuvre à lui est extrêmement répétitive puisqu’il peut graver Thea des centaines de fois, images presque semblables mais pas tout à fait, obsessives et qui sont comme une lutte contre la mort, contre l’oubli, contre le froissement définitif du réel. March refait les mêmes dessins - Thea, des silhouettes de femmes, des animaux étranges, des têtes chapeautées – creusant avec obstination les plaques, encrant, polissant, essuyant le surplus d’encre avec un chiffon pendant des heures, avec la paume même -, il y a quelque chose de terriblement matériel, d’artisanal, de laborieux dans son travail de graveur, quelque chose qui réclame toute son attention et qui mobilise toute la vigilance de son corps comme lorsqu’il fait ses exercices de taï-chi, gestuelle contrôlée et à la lenteur extrême qui exige concentration et calme.

March n’est pas seul, à vrai dire, sa vie est peuplée des fantômes qu’il a le sentiment de voir tout le temps, des œuvres qu’il aime et de ses souvenirs. Et de colonies de fourmis contre lesquelles il se bat sans trêve. Sans jamais plus qu’une victoire temporaire, comme ses gravures dont il n’est jamais sûr du résultat, jamais sûr même de pouvoir encore graver, de pouvoir exprimer quelque chose d’intelligible.

Pendant longtemps, March a vécu avec sa mère Ann et sa sœur Jane. Ann était styliste de mode et puis a restreint son activité à la confection de chapeaux. C’est elle qui a fait entrer Thea dans leur vie en la recrutant comme modèle pour mettre ses créations en valeur. Ann n’a aucun préjugé. Elle voit l’humain avant tout et ne porte pas de jugement sur les autres qu’elle accepte pour ce qu’ils sont. Dans une Afrique du Sud encore ségrégationniste, elle n’a aucun mal à travailler avec des Noirs, elle accepte les bizarreries de March et les choix de sa fille Jane. Elle aime et utilise dans ses créations les tissus de style africain et crée des chapeaux zoulous – dont un qu’elle a fait pour Thea et qui figure sur tant de gravures de March. Mais elle peine à faire reconnaître l’art africain authentique, en particulier en Europe où l’on pense que l’imprimé léopard et les grandes fleurs multicolores font bien assez africain.

Elle voit bien que March traîne un coeur blessé que rien ne viendra jamais guérir, elle s’inquiète pour son garçon si sensible qu’elle soutient comme elle le peut.

March vit ainsi des années, replié sur lui-même, en ermite, les yeux fixés sur son travail, son univers de plus en plus petit depuis qu’il n’a plus sa sœur adorée ni sa mère, et que Thea est partie, bien sûr. Son univers intérieur grandit au fur et à mesure que sa vie se rétrécit, il est absorbé, presque au sens propre, par son art.

Toute cette solitude va être chamboulée par l’arrivée de Stephen, professeur de lettres zimbabwéen en exil, qui cherche un travail pour nourrir sa famille restée au pays. Il vit avec d’autres immigrés dans des conditions misérables et se propose pour tout travaux. March l’engage pour le jardin, et petit à petit, quelque chose se noue entre eux qui ressemble à de l’amitié : ils déjeunent ensemble et parlent littérature, March montre à Stephen son atelier et lui explique les subtilités de son art. Ce sont les seuls moments où March semble heureux, ouvert, disert et même taquin. Les livres, la poésie en particulier, rassemblent les deux hommes qui se parlent à égalité, il n’y a plus ni employeur ni employé, ni Noir ni Blanc, rien que deux personnes qui partagent leurs émotions et quelles embûches pourtant sur le chemin de l’un vers l’autre !
Un ensoleillement tardif dans la vie sombre de March, une amitié inattendue que la mort ne réussira pas à défaire.

Puis Stephen doit repartir voir son frère très malade. Et puis March meurt.
C’est Thea qui va s’occuper de son œuvre monstrueuse, gigantesque, complètement débordante et extraordinaire. Devant l’ampleur de la tâche – il y a des centaines d’œuvres empilées là sans aucun classement d’aucune sorte – elle décide de faire appel à une galeriste, Helena, qui va l’aider à les répertorier, inventorier et exposer ou vendre, ce que March s’est refusé à faire. Helena découvre un artiste exceptionnel, une vie hors du commun, un être tendre, malheureux et fécond, à l’œuvre prolifique et magique.
Et aussi, elle découvre un paquet fermé qui porte une adresse au Zimbabwe.

Quel roman magnifique, lourd de ce qui est tu, de ce qu’on devine lentement, à travers les témoignages de chacun des protagonistes sur une période de quarante ans. La souffrance de March, que rien n’allège mais qui le pousse à dessiner, à graver encore. Le dessin ne se révèle qu’après un cérémonial long et patient, où il faut écorcher la plaque pour y loger l’encre, comme le sang dans les veines, donnant ainsi à voir la vie de March par l’impression de scènes fondamentales, encore et encore, tellement multipliées qu’elles perdent leur signification. Ressassement obsessionnel jamais suffisant pour dire la solitude et le chagrin, comme une mémoire vive, un poème ininterrompu.

Mes remerciements tout particuliers à Elisabeth Gilles dont le travail de traduction est merveilleux.


LE GRAVEUR - Bronwyn Law-Viljoen - Éditions Zoé - 304 p. octobre 2019
Traduit de l’anglais par Elisabeth Gilles

photo : Pixabay

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