Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LE KARATÉ EST UN ÉTAT D'ESPRIT de Harry Crews

Chronique Livre : LE KARATÉ EST UN ÉTAT D'ESPRIT de Harry Crews sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Après avoir vagabondé à travers les États-Unis, John Kaimon arrive en Floride, où il fait la connaissance d’une petite communauté de karatékas fanatiques. Ceux-ci exercent leur art dans la piscine vide du motel désaffecté où ils ont élu résidence.

Plus qu’un simple art martial, c’est un véritable culte auquel s’adonne cette tribu, dont chaque membre a renoncé à sa vie passée ainsi qu’à toute possession matérielle. Seule compte pour eux la pureté de l’esprit.

Si Kaimon y trouve d’abord une philosophie de vie satisfaisante, son attirance pour Gaye, une magnifique karateka, va bientôt l’entraîner dans de sulfureuses aventures. Car si l’esprit se doit d’être fort, la chair est parfois bien faible…


L'extrait

« John Kaimon dégobillait sur le parking du Sun'N Fun Motel. Il n'y avait aucune voiture et il semblait qu'il n'y en ait pas eu depuis un bon moment. L'asphalte était fendu et les fentes étaient pleines d'herbe. La peinture jaune de ce bâtiment de quinze chambres construit en forme de U était toute craquelée et partait en morceaux. La piscine, au centre du U, était à sec et quelqu'un avait cassé le plongeoir. Juste en dessous de l'enseigne qui proclamait Sun'N Fun Motel, on avait écrit en lettres rouges : « KARATÉ – LA DÉFENSE ULTIME ».
Les élèves alignés regardaient John Kaimon dégueuler.
Et il était honteux au-delà de toute expression de ne rien pouvoir faire d'autre que vomir maintenant qu'il était là. Les nausées sèches (il n'avait rien mangé depuis vingt-quatre heures) lui montaient sans cesse de l'estomac. Il ignorait combien de kilomètres ils avaient couru, mais ça en faisait bien une dizaine. Quelle que fût la distance, c'était la plus longue qu'il eût jamais courue de sa vie.
Il n'y serait jamais arrivé si ça n'avait été pour le vieil homme. Ils avaient fait un bon bout de chemin avant que John Kaimon ne le remarque, passé la jetée Dania, derrière la concession de Dania Beach, puis Hollywood Beach même, là où les retraités et leurs femmes leur criaient des mots d'encouragement. Quand ils quittèrent la plage pour descendre la rue Andrew Johnson en direction de l'US 1, John Kaimon se dit pour la première fois qu'il n'allait pas y arriver. La sueur lui piquait les yeux, sa salive avait un goût de bile et la plante de ses pieds était en feu.
Ce fut quand il se tourna vers le gars qui trottait à ses côtés pour lui demander quelle distance ils avaient parcourue qu'il s'aperçut que ce n'était pas un jeune garçon mais un vieil homme. Au début, il se dit que c'était ses yeux qui lui jouaient des tours. Le garçon qui trottait à côté de lui avait le visage couvert de rides creuses d'un quart de centimètre. Il avait les cheveux gris et ses dents brinquebalaient dans sa bouche. Mais le gamin grisonnant aux fausses dents avait un corps tendu de muscles lisses et souples comme ceux d'un chat. John Kaimon oublia alors ses yeux et la bile qui lui remontait dans la gorge, déterminé qu'il était à résoudre le mystère. Mais même sa détermination ne l'avait pas empêché de dégobiller pendant les cent derniers mètres qui séparaient l'US 1 du Sun'N Fun Motel.
« Repos ! » Aboya l'homme à la ceinture noire. » (p. 37-38)


L'avis de Quatre Sans Quatre

John Kaimon veut croire. Le problème, c'est que rien dans ses diverses expériences ne lui a donné la foi en quoi que ce soit. Il n'est pas exigeant, ni tatillon, il est prêt à se soumettre n'importe quoi, du moment que ce n'importe quoi lui permette d'adhérer à une croyance. Il est persuadé qu'il en va de sa survie. Originaire d'Oxford, dans le Mississippi, Kaimon s'est trouvé une proximité avec William Faulkner, dont il porte un pull à son effigie, une image récurrente tout au long du livre. Pas qu'il soit un grand lecteur de ses œuvres, simplement parce qu'ils sont tous deux nés au même endroit, une sorte d'ancrage bien utile lorsqu'on s'embarque au hasard comme Kaimon. Ce pull lui sert de repère, c'est lui qu'il recherche à chaque fois qu'il émerge d'une des nombreuses absences qui jalonnent le récit.

Peu avant le début de cette histoire, il s'est essayé à la vie en communauté avec des hippies, pour en ressortir désabusé, et porteur de MST qui lui ont fait abandonner cette solution, cela ne s'est pas avéré beaucoup mieux, voire bien pire, avec des bikers... Aussi lorsqu'il est témoin à son réveil, sur une plage de Floride, des exploits physiques d'une jeune femme appartenant à un groupe pratiquant les arts martiaux, s'est-il senti comme aspiré par la force qui émanait de ces combattants. Séduit par les muscles bien dessinés, les peaux luisantes de sueurs, la férocité du combat de la jeune femme qui explose un débutant, excité par une scène d'allégorie sexuelle au cours de laquelle un bateau de pompiers et un puissant jet d'eau ajoutent encore à l'imagerie sexuelle brutale, Kaimon n'hésite pas un instant et les suit, au pas de course (10 bornes tout de même), jusqu'à leur repère.

Un ancien motel, désert, sans mobilier, sert de base arrière à la secte très hiérarchisée. Le maître, Belt (ceinture, en anglais), est le seul à avoir un nom, le seul ceinture noire également, les autres ne sont nommés que par leur grade. On trouve deux ceintures marrons, dont la jeune femme, quelques ceintures de couleur, et une majorité de ceintures blanches, des débutants en formation comme lui. On ne mange que des pilules dans ce dojo, vertes pour les légumes, rouges pour les fruits, servies avec une espèce de boue marronnasse baptisée sauce Hi Pro.

Après un entretien, sybillin à souhait, digne des maîtres de Shaolin, avec Belt, John accepte de devenir son élève. La certitude grandit en lui qu'il a enfin trouvé la révélation et va pouvoir combler son besoin de foi, que sa décision n'a rien à voir avec le fait que la très belle Gayle Nell Odell se promène la plupart du temps nue à travers le camp et qu'elle soit chargée de son initiation. Ni qu'il puisse toucher son corps lors de leurs séances d'entraînement.

Celles-ci se déroulent dans une immense piscine vide au tremplin brisé sur lequel siège Belt. Kaimon, consciencieux s'y explose les mains, au point de les casser et de devoir être plâtré, à force de frapper contre la planche makiwara fixée contre le béton du mur, il se mutile, supplicie son corps, se blesse, se cuit au soleil. Peu à peu, d'autres relations que ceux de maître à élève vont se faire jour entre Gayle et John, mais bien loin d'une banale aventure sentimentale, du moins le pensent-ils...

Ce roman baigne dans une frénésie de sensualité sauvage, de sexualité sanglante, douloureuse, désincarnée parfois même, de viols, de violences pures, marquant un décalage délirant entre l'apparente sérénité des pratiquants d'arts martiaux et la folie du monde qui les entoure, et auquel ils participent. Le tableau d'ensemble donne cette œuvre époustouflante, à la manière d'un Jérôme Bosch, brutale, ironique, voire cynique, mais tendre aussi, un mélange constant de cruauté, de bestialité et de paix intérieure.

Harry Crews aime les losers, il les choye ces individus rejetés par les premiers de cordée, les gens du peuple, usant de leurs folies afin de survivre à l'ignominie de ce qu'ils doivent traverser, parcourus de crises existentielles sur lesquelles ils peinent à mettre des mots mais traduisent si bien en actes. Crews démonte tous les mécanismes sociaux, met en pièce les préconçus, ses personnages tourbillonnants laissent pantois, sourire aux lèvres parce qu'il est extrêmement drôle. La confrontation permanente entre les karatékas, pénétrés de leur art et de l'enseignement de Belt, autoproclamé sage parmi les sages, et la horde de travestis du club où ils sont loués par le maître en tant que videurs, ou les scènes au cours desquelles des vieillards viennent prendre et donner leurs rations de coups, l'élection orgiaque d'une miss, tous les événements narrés dans ce roman raconté à cent à l'heure donnent le vertige et masquent une belle histoire d'amour, bien basique, bien banale, qui refuse de dire son nom, un énorme appétit de vie qui vous fait jeter par-dessus l'épaule la dinguerie environnante.

L'écriture est puissante, un débit mitraillette ne laissant que peu de répit comme si tous les protagonistes étaient sous speed à haute dose, parce qu'il ne faut pas réfléchir, il faut faire, admettre, pas comprendre, enseigner sans savoir, croire avant toute chose, ne pas poser de questions auxquelles il n'y a, de toute façon, pas de réponse. Il faut lutter contre son identité, avant de la retrouver, se battre contre les sentiments avant de capituler, gagner sa vie, pas par un salaire de misère, mais par une remise en cause totale de tout son être, alors seulement, il devient possible de sortir de la piscine. Le suspense est partout puisqu'il n'est nulle part, les tribulations de John et Gayle sont tellement déjantées qu'il n'est jamais possible d'en prévoir la suite. Les scènes finales, en apothéose, dans un concours de miss catastrophique auquel participe la jeune femme, dans une maison sur roues, qui se monte, se démonte, se déplace avant de se reconstituer sont d'une extravagance absolue, en apparence, chaque détail y a son importance, chaque mot fait sens, à ne rater sous aucun prétexte !

Un très grand roman noir d'un auteur majeur du genre, une sarabande dingue, sauvage et cruelle comme la vie des exclus. Ce texte de 1971, inédit en France, traduit pour la première fois, est intemporel comme toute bonne littérature.


Notice bio

Harry Crews est né à Bacon (Géorgie) en 1935, il est décédé en 2012. Des débuts dans la vie difficiles, maltraité par un beau-père alcoolique et violent, victime d'accidents domestiques qui vont l'immobiliser une partie de son enfance, il s'engage 17 ans dans les Marines et combat lors de la guerre de Corée, il y découvre aussi la littérature. À son retour, il s'inscrit à l'université et devient professeur de lettres, puis entame sa carrière d'écrivain. Il a écrit dix-huit romans, parmi lesquels La Foire aux serpents, Body, La Malédiction du gitan. Après Nu dans le jardin d’Eden (Sonatine éditions 2013) et Les Portes de l’enfer (Sonatine éditions, 2015), Le karaté est un état d'esprit est son troisième roman inédit publié par Sonatine.


La musique du livre

Bert Parks – Miss America


LE KARATÉ EST UN ÉTAT D'ESPRIT – Harry Crews – Sonatine Éditions – 230 p. juin 2019
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Patrick Raynal

photo : Visual Hunt

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