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Chronique Livre :
LE LABYRINTHE DES ESPRITS DE Carlos Ruiz Zafón

Chronique Livre : LE LABYRINTHE DES ESPRITS DE Carlos Ruiz Zafón sur Quatre Sans Quatre

L’auteur

Carlos Ruiz Zafón est un romancier espagnol, auteur du cycle de la brume (trois romans) et du cycle Le Cimetière des livres oubliés dont Le labyrinthe des esprits est le quatrième opus.
Ces romans peuvent être lus dans n’importe quel ordre, ils présentent plusieurs voyages dans le même labyrinthe, plusieurs chemins possibles dans l’enchevêtrement de récits. C’est l’auteur espagnol le plus lu à travers le monde.


Vite fait :

« On ira voir un film avec Cary Grant.
- Je ne sais pas qui c’est.
- L’homme idéal.
- Pourquoi ?
- Parce qu’il n’existe pas. »

Dans la Barcelone franquiste, inquiétante, entêtée et secrète, un ministre de Franco, Mauricio Valls, a subitement disparu. Alicia Gris, une jeune femme, agent très mystérieuse du régime, est chargée de le retrouver. Cette enquête exhume les secrets les plus effrayants du régime franquiste auxquels sont liés les personnages que nous croisons au gré de l’enquête, dont la famille du libraire Daniel Sempere, au coeur du dédale zafonien.


Un extrait

« Parlez-moi de ce nouvel agent opérationnel que vous me proposez. Gris, c’est ça ?
- Alicia Gris.
- Alicia ? Une femme ?
- Cela pose-t-il un problème ?
- Je ne sais pas. Pose-t-elle problème ? J’ai entendu parler d’elle plus d’une fois mais toujours comme Gris. Je n’avais pas la moindre idée que c’était une femme. Certains pourraient remettre en cause ce choix.
- Vos supérieurs ?
- Nos supérieurs, Leandro. Nous ne pouvons nous permettre une nouvelle erreur, comme celle de Lomana. Ils deviennent nerveux au Prado.
- Avec votre respect, la seule erreur a été de ne pas m’expliquer clairement et d’entrée de jeu pour quelle raison vous souhaitiez un membre de mon unité. Si j’avais su de quoi il était question, j’aurais choisi un autre candidat. Ce n’était pas une tâche pour Ricardo Lomana.
- Dans cette affaire, je ne dicte pas les règles, et je ne contrôle pas l’information. Tout vient d’en haut.
- Je comprends.
- Parlez-moi de Gris.
- Mlle Gris a vingt-neuf ans, donc douze passés à travailler pour moi. Orpheline de guerre, elle a perdu ses parents à neuf ans. Elle a grandi dans un orphelinat de Barcelone, le Patronato Ribas, jusqu’à son expulsion à quinze ans pour motifs disciplinaires. Elle a alors vécu, ou plutôt survécu pendant deux ans dans la rue en travaillant pour le compte d’un trafiquant et criminel minable, Baltasar Ruano, le chef d’une bande de voleurs adolescents. Le garde civile a fini par mettre la main dessus et il a été exécuté, comme beaucoup d’autres, au Campo de la Bota.
- J’ai entendu dire qu’elle est …
- Ce n’est pas un problème. Elle se débrouille toute seule et je vous assure qu’elle sait se défendre. Elle a été blessée pendant la guerre, au cours des bombardements de Barcelone. Alicia Gris est le meilleur agent que j’ai recruté en vingt ans de service.
- Alors pourquoi ne s’est-elle pas présentée à l’heure où elle a été convoquée ?
- Je comprends votre frustration, et je vous renouvelle mes excuses. Alicia peut être un peu indocile parfois, comme le sont tous les agents exceptionnels dans ce genre de métier. Il y a un mois, nous avons eu un différend banal à propos d’un cas sur lequel elle travaillait. Je l’ai suspendue temporairement, sans solde. Ne pas se présenter aujourd’hui au rendez-vous est sa façon de me faire savoir qu’elle est toujours en colère contre moi.
- Votre relation semble plus personnelle que professionnelle, si je puis me permettre.
- Dans mon domaine, l’un ne va pas sans l’autre.
- Ce mépris de la discipline m’inquiète. On ne peut plus commettre d’erreur dans cette affaire.
- Il n’y en aura pas.
- Il vaudrait mieux. On joue notre tête, là. La vôtre et la mienne.
- Laissez-moi faire.
- Parlez-moi encore de Gris. Qu’est-ce qu’elle a de si spécial ?
- Alicia Gris voit ce que les autres ne voient pas. Son esprit fonctionne différemment. Là où tout le monde voit une porte, elle regarde la clef. Là où les autres perdent la piste, elle trouve une trace. Elle possède un don en quelque sorte. Et le mieux, encore, c’est que personne ne la voit venir. » (p. 104-105-106)


Ce que j’en dis :

« - Un de mes camarade du Corps qui était là-bas a vécu pendant douze ans avec un morceau de métal de la taille d’une olive fichée dans l’aorte, dit Vargas.
- Il est mort ?
- Renversé par un distributeur de journaux en face de la gare d’Atocha.
- On ne peut pas se fier à la presse. Dès qu’ils le peuvent, ils vous entubent. »

Alicia Gris est une rescapée des bombardements de 1938 qui firent tant de victimes civiles. Alors petite fille, elle a été sauvée mais a été blessée à la hanche ce qui lui cause des douleurs atroces et la fait légèrement boiter. Très jeune, elle a été prise en main par le directeur des services secrets de la police politique qui la forme et en fait un agent redoutable par sa beauté, son intelligence et son ironie féroce. Ce roman tourne autour d’elle qui concentre tous les possibles et tous les plis et replis de ce roman aux rues noires et brillantes de pluie comme celles du Troisième Homme de Wells. Orpheline, son coeur meurtri refuse de s’ouvrir de peur de se donner surtout parce qu’elle est sous l’emprise à la fois maléfique et cependant vitale de Léandro qui veille sur elle comme un père pervers et tout puissant, et qui l’alimente en drogue suffisamment forte pour calmer la douleur la rongeant sans cesse. Alicia a cessé d’exister autrement que par le masque, depuis longtemps déjà. Habile à se dissimuler et à changer d’apparence, Alicia s’est perdue elle-même dans ses défroques diverses, puisque décidément, n’être personne est plus simple et moins dangereux en ces temps notoirement crépusculaires où l’on enferme, torture et assassine sur un simple signe de la tête.

Puisque rien ne semble être juste, ni sincère, ni honnête, Alicia joue aussi un jeu dangereux, trouver la vérité sur la disparition de Mauricio Valls, un ministre franquiste coupable de vastes saloperies qu’on est bien décidé à lui faire payer maintenant, puisqu’il apparaît bien vite qu’il a été menacé par des lettres anonymes depuis quelques temps : « Nous parlons au fond d’un boucher aux petits pieds, d’un geôlier pistonné, d’un homme de rang intermédiaire dans la hiérarchie du régime. Semblable à des milliers d’autres. Comme on en croise tous les jours dans la rue. Des individus munis de quelques relations, amis et connaissances qui occupent des fauteuils importants du pouvoir, oui. Mais de simples lèche-culs, en définitive. Des laquais, des prétendants. Comment un tel personnage est-il parvenu à passer en si peu d’années des égouts à la cime du régime ? »

Alicia est amenée à travailler avec Vargas, un flic qui a failli se faire renvoyer, et qui forme avec elle un duo léger et amusant tout autant qu’extrêmement efficace, aussi bien face au danger que face aux mensonges dont on ne cesse de les abreuver. Retrouver Valls et savoir ce qui lui est arrivé amène Vargas et Gris à soulever tout un tas de pierres et ce qui grouille dessous n’est pas beau à voir. Machinations, meurtres et injustices, haines et vengeances en tous genres exacerbées par la guerre civile et le franquisme qui en résulta.

L’enquête est partout à la fois : elle parle d’hier et de maintenant, fait revivre les morts à travers leurs lettres et leurs journaux intimes, revient sur les crimes passés pour expliquer ceux d’aujourd’hui et donne au lecteur, comme dans la Dame de Shanghai, toujours de Wells – décidément - tous les points de vue, tous les reflets qui se contredisent et se prolongent les uns les autres de façon à la fois concordante et discordante, de manière à flouter les bornes chronologiques et faire ressembler le mensonge à la vérité, le réel à la fiction.

Un roman d’images, une série de scènes qui se matérialisent au fur et à mesure de la lecture, le goût de cendres et de sang de l’Espagne franquiste aussi bien que le crachin qui salit les rues de Barcelone , on dévore sans pouvoir se rassasier des aventures d’Alicia et de tous ceux qu’elle croise au cours de son enquête : ceux qu’elle découvre et ceux qu’elle connaît déjà, qu’elle a connus, qu’elle a quittés et qu’elle retrouve, s’il le faut - s’il n’est pas possible de ne plus être, tout simplement - comme Fernandito, jeune et amoureux, tous ceux, corrompus, vénaux, sadiques, qui aiment le pouvoir et l’impunité qui va avec, les petites gens, tendres et dignes, le vendeur de bonbons aveugle, l’espion maladroit manipulé par Alicia et Fermin, l’ami extraordinaire – sauveur de la petite Alicia - du libraire Daniel Sempere qui n’aura de repos qu’en connaissant la vérité sur la mort de sa mère.

« - Tous les fils de pute ont besoin d’une biographie, le genre le plus trompeur du catalogue, lâcha Mataix. »

La littérature, voilà l’autre personnage principal : faux écrivains et romans à clefs, autobiographies truquées, nègres inavoués, écriture interdite, proscrite, prescrite, littérature où tout est possible, où tout s’entrechoque, l’imaginaire avec le réel, le possible et l’impossible. Seule la littérature ouvre la vie, la vraie, celle des esprits. Le réel n’est qu’illusion, l’illusion est le réel, bien sûr, et nous y rencontrerons forcément nos balises vitales qu’il faut suivre sans hésiter.

« Elle voulait le croire. Avec ce désir ardent induit par le soupçon que la vérité meurtrit et que les lâches vivent mieux et plus longtemps. Même si c’est dans la prison bâtie par leurs propres mensonges. »

Roman à tiroirs, à multiples facettes, qui plonge le lecteur dans l’Espagne franquiste et dans le cercle des rebelles, roman noir, infiniment noir et cependant drôle, car l’humour est la première des armes nécessaires pour lutter contre l’atrocité et lui tenir tête, comme le fait cette étrange jeune femme, Alice, depuis longtemps passée de l’autre côté du miroir, et qu’on suit avec la tendresse et la crainte qu’on a pour ceux qu’on aime secrètement et qu’on a le sentiment de connaître depuis toujours.


Musique

Outre la sélection ci-dessous, est évoqué le Libera Me extrait du Requiem de Charles Gounod.

W.A. Mozart - Dies Irae - Requiem

Avro Pärt - Agnus Dei

Ibrahim Ferrer - Aquellos Ojos Verdes


LE LABYRINTHE DES ESPRITS - Carlos Ruiz Zafón – Éditions Actes Sud – 848 p. mai 2018
Traduit de l’espagnol par Marie Vila Casas

photo : Bombardement de Barcelone 1938

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