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Chronique Livre :
LE LOUP D'HIROSHIMA de Yûko Yuzuki

Chronique Livre : LE LOUP D'HIROSHIMA de Yûko Yuzuki sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Juin 1988. Préfecture d'Hiroshima.
Le commandant Ôgami a la réputation d'être l'un des meilleurs enquêteurs du Japon. Mais selon la rumeur, il serait trop proche des yakuzas. Sa hiérarchie le trouve ingérable, pourtant elle ne peut se passer de lui. Surtout au moment où une nouvelle guerre des gangs menace, après la disparition du comptable d'une officine de prêt dirigée par la pègre.

Sur la côte nord de la Mer intérieure, l'été est un étouffoir et la tension monte vite entre bandits d'honneur et truands vicieux. C'est dans ce contexte périlleux que le jeune lieutenant Hioka est propulsé adjoint du commandant.

Il découvre rapidement que l'image de loup solitaire d'Ôgami est justifiée. Ses méthodes sont très personnelles voire brutales et il ne lâche jamais sa proie. Le commandant va d'emblée créer une relation de maître à disciple avec sa nouvelle recrue et l'entraîner dans une course contre la montre.

Mais n'est-il pas déjà trop tard ?

Quand un apprenti gangster est assassiné, la tension monte d'un cran dans le monde yakuza. Ôgami parviendra-t-il à éviter le bain de sang ? Quel secret le lie à la belle Akiko, hôtesse d'un bar-restaurant de nuit ? La corruption est-elle vraiment où on l'imagine ?

Hioka, candide au pays des coups tordus et témoin de tous les instants, n'aura d'autre choix que de s'engager dans un rude voyage initiatique dont personne ne sortira indemne.


L'extrait

« L’homme abaissa son journal et le toisa. S’il avait l’expression poisseuse d’un prêteur sur gage évaluant un objet, se yeux perçants laissaient deviner sans peine le policier.
Sachant qu’il s’adressait à son nouveau supérieur, le lieutenant se tint bien droit.
- Vraiment désolé pour mon retard. Je prends mon poste au commissariat de Kurehara Est…
Il allait prononcer son nom lorsque l’homme se leva sans un mot pour l’attraper par le col et le forcer à s’asseoir. Une fois plaqué sur sa chaise, Hioka lui lança un regard surpris. L’autre l’observait, une fesse sur la table.
- C’est comme les yakuzas, ça a la bouche facile et ça raconte des conneries.
Face à cette voix rauque et menaçante, il recula d’instinct. L’homme l’avait comparé à un truand, alors que c’était lui qui avait tout l’air d’en être un. Vêtu d’une chemise noire au col ouvert et d’un pantalon blanc trop large, il arborait également un panama beige. Sa montre massive et sa boucle de ceinture projetait des rayons dorés dans la pénombre.
Il prit le temps de se rasseoir puis, l’air mécontent, émit un claquement de langue.
- Tu ne sais même pas qui je suis. c’est assez crétin de révéler ton identité comme ça. Une chance que je sois la bonne personne. Si j’étais un type en train de préparer un sale coup, qu’est-ce que tu ferais ? Un yakuza sous amphétamines t’aurait déjà filé un coup de lame.
- Je suis désolé.
Il redressa le dos, mais courba la nuque et repartit dans une salve d’excuses. Cet homme était à compter d’aujourd’hui, son supérieur direct. » (p. 13-14)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Au pays du respect de la hiérarchie, des règles, des lois, Ôgami est l’anti-héros type. Flic d’expérience, imprégné de la culture et des manières des yakuzas - la mafia japonaise - il sait que, pour les combattre, il est nécessaire d’adopter leurs propres codes, parce que l’application stricte de la procédure ne peut rien contre les bien-nommés hors-la-loi. Le commandant ne manque pas de travail, Hiroshima est un nid de gangs puissants, hiérarchisés, toujours en quête d’un territoire à conquérir, que ce soit pour la prostitution, la vente de came ou les pachinkos, ces machines à sous rapportant des fortunes. Les guerres entre eux sont sanglantes et il y en a déjà eu trois qui ont laissé des séquelles en ville. Le policier est convaincu que la quatrième n’est pas loin et est bien décidé à tout faire pour l’empêcher. Ce livre, basé sur des faits réels tirés des mémoires d'un véritable yakuza, est aussi bien un superbe polar qu'un document saisissant sur les méandres de la mafia et de la police nippones.

Le flic Ôgami a grandi là, fréquenté les voyous depuis l’école primaire, traversé des coups durs avec eux et se fond plus aisément dans une réunion de chefs yakuzas que dans les couloirs du commissariat de Kurehara auquel il est affecté après trois années de mise à l’écart pour une sombre histoire de collusion avec la pègre montée en épingle par la presse. Sa sulfureuse réputation de flic corrompu et son comportement - il arrive rarement avant midi au bureau, ne suit que rarement les instructions de ses chefs,... - lui valent la suspicion générale de ses supérieurs. L’homme Ôgami a vécu un drame personnel, une tragédie familiale qui a sans aucun doute contribué à le transformer en loup solitaire, chassant seul, selon ses propres critères qui ne correspondent en rien à ceux des hautes sphères de la préfecture. Paradoxalement, afin de seconder ce type ingérable, on lui adjoint un bleu, un jeune lieutenant, Shûichi Hioka, qu’il va se charger de former à sa façon en lui faisant subir diverses épreuves pour le moins déconcertantes.

Malgré sa surprise, le jeune policier se soumet aux différents tests proposés par Ôgami et ne s’en sort plutôt pas mal. Celui-ci va alors entraîner son subordonné dans les méandres des clans yakuzas et de leurs antagonismes. Un des hommes d’un gangs se fait tirer dessus, un autre est tué à l’arme blanche, le conflit semble prêt à dégénérer rapidement si Ôgami ne réussit pas à arranger une paix des braves équitable…

En marge de la police, le commandant, suivi comme son ombre par Hioka, va jouer les intermédiaires, aidé également par Akiko, l’énigmatique patronne d’un bar qui lui sert de quartier général. Interrogatoires plus que musclés, négociations illégales directes avec les truands, achats dispendieux d’informations, tout est bon pour parvenir au but qu’il s’est fixé et triompher dans la course contre la montre afin d'éviter la guerre dans laquelle ils sont engagés.

Roman très très noir, avec des personnages systématiquement au bord de la rupture, rythmé d’action et de suspense, de tensions terribles, Le loup d’Hiroshima absorbe son lecteur dans une atmosphère pesante, oppressante, magistralement rendue. Ce livre est un film, tout y est décrit, détaillé, disséqué avec brio, rien n’est superflu, chaque indice compte et sera utile lors d’un dénouement époustouflant totalement inattendu. Une écriture fluide, directe, sans une once de gras, qui immerge le lecteur dans les bas-fonds d’Hiroshima, sans le perdre puisqu’il suit les pas d’un autre débutant, Hioka à qui il faut tout expliquer. Ôgami est à la fois un personnage classique de la littérature japonaise, un rōnin - un samouraï sans maître - luttant avec ses armes contre le crime tout en enseignant son art à son disciple Hioka, un guerrier solitaire qui ne déparerait pas dans l'oeuvre d'Eiji Yoshikawa, et un personnage blessé, désabusé, très moderne, un bad boy de Cincinnati. Un mélange inextricable, courant au Japon, entre tradition et modernité.

Remarquable traduction à quatre mains de Franck et Dominique Sylvain quand on sait les difficultés à transcrire le japonais, langue essentiellement orale, et ce récit en particulier, comprenant de nombreux passages en dialecte d’Hiroshima pour lequel il n’existe pas de dictionnaire. Une fois le roman ouvert, on est à Kurehara, on partage la vie d’Ôgami et Hioka, les tensions de clans, les anecdotes du passé et du présent, les coups durs et les suspicions entourant le commandant. Ôgami possède la stature de candidat idéal au titre de ripoux de l’année, mais, comme d’habitude, il faudra se méfier des apparences jusqu’au bout. Ce polar m’a rappelé par bien des côtés le magnifique Tu dormiras quand tu seras mort de François Muratet (Éditions Joëlle Losfeld) paru cette année également. Un autre Japon que celui des clichés et des images rebattues, une société secrète quasi féodale et des hommes loin de l’archétype du Nippon traditionnel obéissant et scrupuleux, un vrai voyage dans la réalité de ce pays bien plus complexe qu’il n’y paraît. À ranger à côté de Six-quatre d'Hidéo Yokoyama (Liana Levi) dans votre bibliothèque, rayon grands récits policiers japonais.

Un excellent polar, sans concession, rigoureux, implacable, passionnant, le monde des yakuzas comme vous ne l’avez jamais vu !


Notice bio

Née en 1968, Yûko Yuzuki vit dans la préfecture montagneuse de Yamagata, au nord du Japon. Auteur d'une douzaine de romans, récompensée par plusieurs prix littéraires, elle connaît un succès grandissant dans son pays. Le loup d'Hiroshima est son premier roman traduit en France.


LE LOUP D'HIROSHIMA – Yûko Yuzuki – Atelier Akatombo – 317 p. juin 2018
Traduit du japonais par Dominique et Franck Sylvain

photo : mains tatouées de yakuza

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