Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LE LOUP DES CORDELIERS de Henri Loevenbruck

Chronique Livre : LE LOUP DES CORDELIERS de Henri Loevenbruck sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Mai 1789, un vent de révolte souffle sur Paris.

Gabriel Joly, jeune provincial ambitieux, monte à la capitale où il rêve de devenir le plus grand journaliste de son temps. un enquêteur déterminé à faire la lumière sur les mystères de cette période tourmentée.

Son premier défi : démasquer le Loup des Cordeliers, cet étrange justicier qui tient un loup en laisse et, la nuit, commet de sanglants assassinats pour protéger des femmes dans les rues de Paris…

Les investigations de Gabriel Joly le conduisent alors sur la route des grands acteurs de la Révolution qui commence : Danton, Desmoulins, Mirabeau, Robespierre, personnages dont on découvre l’ambition, le caractère, les plans secrets.

Alors que, le 14 juillet, un homme s’échappe discrètement de la Bastille, Gabriel Joly va-t-il découvrir l’identité véritable du Loup des Cordeliers, et mettre au jour l’un des plus grands complots de la Révolution française ?


L'extrait

Jamais Gabriel n'avait vu pareil tumulte. La capitale comptait plus de six cent mille habitants, ce qui en faisait, après Londres, la plus grande de toute l'Europe ! Elle retentissait d'un vacarme sensationnel où – derrière le bruit des roues des carrosses sur les pavés – se mêlaient les cris des marchands et de leurs clients, ici et là dans certains patois des quatre coins de France, les claquements de pas pressés des porteurs d'eau, les mugissements mélancoliques et les tintements de sabots des troupeaux de bêtes qui étaient conduits chez les équarrisseurs de la rue du Roi-de-Sicile, le tapage infernal qui s'échappait des tavernes, des boutiques, des ateliers où apprentis et compagnons s'acharnaient à l'ouvrage, et tout ce chahut résonnait comme une chorale aux harmonies sibyllines entre les hauts murs de cette cité tout en verticalité.
Malgré le manque de pain, on cuisinait encore beaucoup dans les rues de Paris, et si certains mouraient de faim, les plus fortunés pouvaient toujours y trouver pitance. L'effluve des viandes crues et le fumet des viandes cuites se mélangeaient au parfum du suif des bougies, des fruits et des huiles, des liqueurs, aux fragrances de poivre, de la cannelle et du gingembre, aux aromates exotiques des herbes rares qui s'étalaient sur les tables des épiciers, aux exhalaisons du métal que l'on frappait, de la pierre que l'on taillait... À chaque tour de roue, le jeune homme avait l'impression que la ville, dévorante et jalouse, voulait solliciter à elle seule tous ses sens, et il s'y abandonna avec délectation.
Soudain, un relent nauséabond envahit la voiture et Gabriel vit ses compagnons de voyage se couvrir le nez avec leur mouchoir.
- Quelle horreur ! s'exclama l'un d'eux. Paris n'est décidément plus qu'un immense tas d'ordures !
- L'odeur est si forte qu'elle me fait pleurer ! pesta un autre.
Le jeune Joly, à l'inverse, se pencha vers la fenêtre pour humer l'air avec curiosité.
- Par quelque bizarrerie, il se trouve qu'une branche du nerf optique entre dans le nez juste à côté du nerf olfactoire, ce qui explique que l'on pleure quand o,n y a re!u de fortes odeurs, affirma-t-il doctement tout en continuant à respirer les effluves du dehors. Il se dégage de chaque objet des milliers de particules odorantes invisibles, qui lui confèrent sa signature propre, et il est sage d'éduquer notre nez non seulement à en connaître un grand nombre, mais à savoir les distinguer. » (p. 20-21)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Gabriel Joly a vingt-trois ans et de l'ambition pour dix. Après des études sérieuses à Liège, le voilà qui débarque à Paris avec l'intention de faire du journalisme. Protégé par son oncle, actionnaire du titre, il entre au Journal de Paris, le plus grand quotidien de France. Mais, rapidement, sa déception est à la mesure de l'espoir qu'il nourrissait d'informer le peuple. Le jeune homme se trouve cantonné à lister les spectacles se déroulant dans la capitale, sans émettre la moindre opinion, ni, bien entendu, enfreindre la censure royale. Mis à part la vie culturelle, les anissances et les décès, ou quelques anecdotes sans grand intérêt, la presse ne parle pas des soubresauts secouant les rues parisiennes en ce mois de juillet 1789.

Ce ne sont pourtant pas les sujets qui manquent : la famine sévit et décime la population, en cause le prix du pain et les spéculateurs qui retiennent le blé en attendant des cours plus élevés, les nouveaux impôts créés chaque semaine, comme cet octroi que tous doivent payer avant de pénétrer dans la ville, ou la réunion des États généraux, convoqués par le roi afin de tenter de sortir d'une crise qui dure depuis des mois. Pas question d'évoquer la question qui brûle toutes les lèvres : votera-t-on par corps ou par tête, lors de cette assemblée ? Par corps, l'affaire est réglée, la noblesse et le clergé associés ne peuvent être contrariés par le tiers-état, deux voix contre une, il n'y a pas matière à débat... Par tête, peut-être que quelques réformes favorables aux plus démunis pourraient voir le jour.

Un curieux fait-divers embrase également la rumeur. Un justicier solitaire, accompagné d'un loup en laisse, a frappé à plusieurs reprises, tuant quelques malandrins ou gardes s'attaquant à des femmes. Gabriel se passionne pour cette histoire et use de son temps libre afin d'enquêter, en compagnie de ses amis Camille Desmoulins et Georges Danton, deux avocats habitant comme lui dans le quartiers des Cordeliers, des familiers du Café Procope. Dans le bouillonnement des clubs politiques, des émeutes prérévolutionnaires, Gabriel va inventer le journalisme d'investigation et se trouver mêlé aux événements entourant l'invasion de la célèbre Bastille par la peuple et aux manœuvres malheureuses d'un roi incapable de prendre des décisions.

Le justicier, que nul témoin ne peut décrire, puisqu'il agit toujours dissimulé sous une vaste capuche, semble pouvoir apparaître et disparaître à volonté. Gabriel entame la rédaction d'un long article sur ses exploits qu'il finira par confier à un imprimeur indépendant. Le succès ne se fait pas attendre, les écrits échappant aux censeurs se vendent bien tant la foule est avide d'informations non tronquées.

Un autre affaire occupe le jeune homme. Un mystérieux prisonnier volontaire, enfermé dans les cachots de la Bastille, sorti dans le plus grand secret, juste avant que la place forte ne soit investie par la foule en colère qui souhaitait que le gouverneur Launay lui livre des armes et de la poudre. Dans ce Paris fourmillant de complots et d'agents doubles ou triples, de provocateurs et autres semeurs de désordre, la clé de cette énigme doit être de la plus haute importance pour qu'y soient impliqués d'aussi hauts personnages que le gouverneur...

Le loup des Cordelier est une fresque foisonnante, traversé par mille convulsions, intrigues, mystères, on y vit aussi bien au sein des conjurations ourdis par la Cour que dans les bas-fonds parisiens, les asiles d'aliénés ou les réunions discrètes des loges maçonniques. Henri Loevenbruck livre là un roman de cape et d'épée survitaminé, une tranche d'histoire de France, vue tant au cœur du peuple qu'au sommet du pouvoir. Une multitude de personnages croisent, aident ou tentent de gêner, voire de réduire au silence, le jeune journaliste. Pirates, gredins, courtisans, bourgeois, philosophes, écrivains, Gabriel fréquente tous les milieux et nous les fait découvrir, dans une sarabande frénétique où le danger est permanent.

Malgré l'effervescence autour de lui, Gabriel n'en reste pas moins un jeune homme dans la force de l'âge, les jolies femmes ne le laissent pas indifférents et l'époque est propice à l'émergence de fortes personnalités féminines, telles qu'Anne-Josèphe Terwagne, une Liègeoise venue à Paris afin d'y voir naître la démocratie, ou la plus discrète Lorette, muette au savoir encyclopédique qui sera fort utile à l'apprenti journaliste et l'objet de bien des émois.

En ce qui concerne la partie historique, même si celle-ci est largement connue, Henri Loevenbruck parvient tout de même à y insérer du suspense grâce aux nombreuses intrigues qu'il y a habilement mêlées. Les protagonistes nous sont devenus, au fil des pages, familiers, on suit avec intérêt les événements extraordinaires dans lesquels les personnalités se révèlent. Pour l'énigme du justicier insaisissable, il vous faudra suivre Gabriel dans les ruelles obscures de Paris, jusque dans les innombrables galeries souterraines des anciennes carrières de calcaire, éviter en sa compagnie tous les pièges et les basses manœuvres qui seront mis en travers de sa route. Au passage, vous pourrez tout de même saluer Robespierre, Mirabeau, le Comte de Provence, Marie-Antoinette, Louis XVI et des dizaines d'autres personnages historiques, jusqu'à un dénouement, annonçant une suite. Il fallait s'en douter, la révolution était à peine entamée...

Un thriller historique captivant, multipliant les points de vue sur les débuts de la révolution française, et les intrigues policières, dont l'intérêt ne se relâche pas une seconde. On attend la suite !


Notice bio

Henri Lœvenbruck est né en 1972 à Paris. Écrivain, musicien et parolier, il est l’auteur de plus de quinze romans traduits dans de nombreuses langues. Polar historique, Le Loup des Cordeliers s’inscrit dans la lignée de L’Apothicaire, son plus grand succès.


La musique du livre

Il pleut, il pleut, bergère, écrite par Fabre d'Églantine qui apparaît dans ce roman.


LE LOUP DES CORDELIERS – Henri Loevenbruck – XO Éditions – 540 p. octobre 2019

Illustration : La Prise de la Bastille, par Jean-Pierre Houël (1789) - détail - Wikipédia

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