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Chronique Livre :
LE MAGICIEN de Magdalena Parys

Chronique Livre : LE MAGICIEN de Magdalena Parys sur Quatre Sans Quatre

Magdalena Parys est née à Gdansk. Elle émigre à l’âge de 12 ans avec sa famille en Allemagne, tout comme son personnage Dagmara, et vit désormais à Berlin. Son précédent roman, 188 mètres sous Berlin, a reçu le prix littéraire de la ville de Quimper et Le Magicien le Prix de littérature de l’Union européenne en 2015.


«  Ils le rouaient de coups de crosse, le bombardaient de coups de pieds, au ventre et au visage. Je voyais ses yeux encore ouverts, mais déjà curieusement voilés. Je me suis mis à vomir. Je savais maintenant qu’ils allaient venir vers moi. Dans l’attente du coup fatal, je ne ressentais aucune peur, plutôt une sorte de léthargie. Un des bourreaux s’est retourné. Il n’était pas très loin, à deux mètres environ. Ses grosses chaussures se dirigeaient vers moi, elles écrasaient les feuilles mortes qui exhalaient une forte odeur. j’ai reçu la semelle en pleine figure et j’ai senti un goût sucré dans la bouche. Ma jambe blessée ne me faisait plus mal. La nouvelle douleur a remplacé la précédente.
- Regarde, cette loque est en train de dégueuler, ont hurlé les chaussures au-dessus de moi à l’intention de la crosse noire qui continuait à battre le corps raidi et recroquevillé de Boszewski.
La crosse était tout près maintenant.
- Tu as pris ses papiers ?
- Non !
- Prends-les, ils vont être tout sales.
- C’est répugnant, il est couvert de vomi.
La crosse a pris son élan, puis ç’a été le noir complet.
Toujours ce même cauchemar où il raconte sa mort à quelqu’un.
Frank Derbarch s’assied sur son lit. Il regarde autour de lui. Dans la grisaille matinale, il aperçoit des formes floues et quelques objets imprécis. Il se lève et fait son lit. Il aime l’ordre. Cela lui procure de l’assurance, ce dont il manque toujours cruellement. En lissant le bord rebelle de la couverture, il s’imagine avec dégoût toutes les personnes qui ont dormi ici avant lui.
Il allume la lampe de chevet et s’approche de la petite fenêtre.
Il fait à peine jour, il doit être six heures tout au plus. Il entend le miaulement d’un chat dans la cour ténébreuse, puis le fracas étourdissant du couvercle métallique d’une poubelle. La cuisinière de l’hôtel est en train de jeter des sacs remplis d’ordures. Début de journée ordinaire dans une grande ville.
Quelqu’un toque à la porte. Frank Derbach ne fait pas un geste, ne dit pas « entrez ! », surpris simplement de voir arriver de si bonne heure la personne qu’il attend.
- C’est toi ? demande-t-il doucement à travers la porte.
- Qui d’autre ? répond, impatientée, une voix féminine.
Il ouvre et la laisse entrer.
Il la regarde se diriger d’un pas assuré vers la fenêtre. Elle baisse les stores, s’assied dans l’unique fauteuil avant de s’adresser à lui, impassible :
- Je t’écoute.
- Ce sera l’affaire de ta vie.
- On verra bien, dit la femme sans l’ombre d’un sourire. » (p. 6 et 7)


2011 qui n’en finit pas de garder le parfum des années de guerre froide jusqu’à la chute du mur.
- Quel mur ?
- Oh, ça va les jeunes, hein.

Côté RDA, côté communiste, côté Stasi et toutes les envies de s’enfuir qui peuvent démanger la jeunesse. A l’ouest : le mur, à l’est : la Bulgarie. A peine moins dangereux, puisque les garde-frontières bulgares, en accord avec le régime est-allemand, arrêtent les fuyards et servent, aussi, à éliminer les opposants politiques qui tenteraient de se faire la belle. Nom de code Le Magicien : quelque chose de magique qui fait mystérieusement disparaître ceux qui se rebellent. Ils sont là et abracadrabra, ils ne sont plus là !

C’est comme ça que les deux fils de Burkhard Seidel sont morts : assassinés en 1985 à la frontière bulgare alors qu’ils cherchaient à quitter l’Allemagne de l’Est. Avec sa femme, il a essayé de savoir ce qui s’était passé et d’obtenir des explications, mais en vain. Il a remué ciel et terre, a porté plainte après l’effondrement du mur, quand c’était moins dangereux de revenir sur ces années-là. Mais rien. Il vit avec ses souvenirs, les photos de sa famille et de ses deux magnifiques garçons un peu partout autour de lui. Ses archives, il les a confiées à un ami, Gerhard Derbach qui, lui aussi, recherche un disparu en Bulgarie en 1980, un Polonais, Piotr Boszewski. S’il veut savoir ce qui lui est arrivé, c’est aussi parce qu’il vit désormais avec celles qui étaient sa femme et sa fille et qui vivaient en Pologne. Elles sont toutes les deux venues en Allemagne s’installer une fois qu’il était clair que Piotr ne reviendrait pas, elles ont tout laissé derrière elles pour recommencer à zéro. Ça ne leur a pas si mal réussi, et Dagmara, la petite fille, est devenue une journaliste reconnue. Mais Gerhard n’a cessé d’enquêter sur la mort de Piotr et il vient de comprendre ce qui lui est arrivé exactement, comment il a été sournoisement attiré à la frontière bulgare et assassiné.

Il a d’ailleurs rendez-vous avec un ami, Frank Derbach, qui vit à Berlin et a travaillé 20 ans à la Stasi pour le compte d’un fou furieux : Christian Schlangenberger qui a pas mal de sang d’opposants politiques sur les mains. Mais figurez-vous que le sang se dilue fort bien avec l’eau du temps qui passe car, en 2011, Christian Schlangenberger a le vent en poupe, des responsabilités politiques tout à fait convenables et a réussi à conserver intacte la loyauté de ses protégés d’antan qui, désormais, s’emploient plus à lui trouver de jolies femmes qu’à cribler de balles les rebelles anti-communistes.

Il n’est pas le seul, quasiment toutes les ordures de la Stasi ont trouvé le moyen de se faire ripoliner l’auréole – Christian a fait disparaître les archives officielles dont il conserve cependant un double car on ne se méfie jamais assez de ses amis - et entament avec une jolie confiance dans le manque de mémoire de leurs concitoyens une carrière politique rétributrice et sans toutes ces exécutions qu’il fallait bien ordonner, ou accomplir soi-même, le petit personnel étant ce qu’il est. Christian en sait quelque chose, son chauffeur, un pauvre type bas du front qu’il a sorti, comme tous ses protégés, d’un orphelinat, lui a bousillé une mission, dans le temps… et s’est retrouvé cantonné illico au volant de la voiture.

Enfin, si, un petit problème vient troubler la quiétude de Christian : il reçoit des photos, anonymement. Des photos qui l’incriminent salement dans le meurtre d’un opposant politique, jadis. Lui qui pensait avoir réussi à faire disparaître toutes les archives, le voici harcelé jusque chez lui par quelqu’un qui a décidément, au contraire des autres, la mémoire bien longue. Ça ferait vraiment tache si on s’apercevait que l’élite de l’Allemagne réunifiée est composée en grande partie des bourreaux d’antan...

Gerhard, Seidel et Frank se connaissent et tentent de démasquer les anciens tueurs de la Stasi, parmi lesquels figurent Schlangenberger. Ils unissent secrètement leurs forces quand Frank est enlevé dans la rue. Gerhard, depuis Sofia où il enquête, contacte Seidel qui lui enjoint de rentrer chez lui au plus vite et lui donne un contact : Waldemar Tschapieski, dit Le Bouledogue. Le danger est imminent, Gerhard se sent épié et a juste le temps de contacter cet homme dont il ne sait rien avant de mourir dans la rue d’une crise cardiaque.

À Berlin, dans un squat de Roms, on trouve, dans un très sale état, le cadavre de Frank… C’est le commissaire Kowalski, un type mélancolique, qui s’occupe de l’affaire mais qui en est rapidement et inexplicablement écarté au profit des services secrets. Rien de tel pour susciter en lui un regain d’intérêt, bien entendu.

Belle leçon d’histoire, assurément, dans ce Berlin où elle affleure partout, témoignages visibles jusque dans le nom des rues. La mémoire des pères et des amis est sans faille, pressés par la mort qui rôde follement autour d’eux, ils n’hésitent pas à prendre tous les risques pour qu’on sache enfin la vérité. Comme le mensonge est commode, comme l’oubli est agréable et comme les morts comptent peu, finalement ! Les opposants tchèques, polonais, hongrois, est-allemands qu’on a attirés en Bulgarie pour les faire disparaître, toutes ces vies volées à l’histoire, tous ces crimes dont les auteurs ont expurgé leurs biographies… comment accepter le silence et le mensonge ? La classe politique allemande est remplie de Schlangenbergers, alors comment croire un instant à leur sincérité ? C’est le goût du pouvoir et de l’argent qui les motive, rien de plus, et peu importe s’il faut faire allégeance au capitalisme maintenant et plus au communisme, les idéologies passent mais l’appétit de puissance est éternel.

Malgré ce sujet grave, le roman est souvent drôle (personnages magnifiquement campés et situations parfois de pure comédie), satirique, moqueur et plein de rebondissements, espionnage, chantage, trahisons, secrets et sueurs froides sont au rendez-vous.


Musique

Krzysztof Komeda - Lullaby (Rosemary's Baby - 1968)

Dead Kennedys - Kill the Poor

The Vibrators – Baby Baby


LE MAGICIEN - Magdalena Parys - Éditions Agullo – collection Agullo Noir - 512 p. janvier 2019
Traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez

photo : Visual Hunt

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