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Chronique Livre :
LE MYSTÈRE SAMMY WENT de Christian White

Chronique Livre : LE MYSTÈRE SAMMY WENT de Christian White sur Quatre Sans Quatre

C’est le premier roman de Christian White, auteur et scénariste australien. Le Mystère Sammy Went est en cours d’adaptation cinématographique aux États-Unis et a reçu en 2017 le Victorian Premier’s Literary Award.


« Melbourne, Australie
Maintenant
« Ça ne vous dérange pas si je m’installe ici ? » demanda l’inconnu.
Il avait la quarantaine, l’air aimable et un accent américain prononcé. Il portait une parka ruisselante de pluie et des tennis d’un jaune éblouissant qui devaient être neuves car elles couinaient dès qu’il bougeait les pieds. Il s’assit à ma table avant que j’aie eu le temps de répondre et me lança : « Vous êtes Kimberley Leamy, c’est bien ça ? »

Je faisais une pause entre deux cours au TAFE de Northampton Community, où j’enseignais la photographie trois soirs par semaine. D’ordinaire la cafétéria était pleine d’étudiants mais ce soir-là, elle était aussi vide et sinistre que si l’Apocalypse avait eu lieu. La pluie n’avait pas cessé depuis six jours mais le double vitrage étouffait son crépitement.
« Vous pouvez m’appeler Kim », répondis-je, vaguement irritée.
Ma pause n’était pas très longue et j’étais heureuse de me retrouver un petit moment seule. Quelques jours plus tôt dans la salle des profs, j’étais tombée sur un vieil exemplaire de Simetierre de Stephen King qui calait le pied d’une table, et j’étais plongée dedans depuis. J’ai toujours été une grande lectrice, avec un penchant marqué pour les histoires d’épouvante. Amy, ma sœur cadette me regardait parfois d’un air un peu vexé avaler trois livres d’affilée tandis qu’elle peinait à en finir un. Je lui ai déclaré un jour que le secret pour lire vite, c’est d’avoir une vie ennuyeuse. Amy avait un amoureux et une fille de trois ans. Moi, j’avais Stephen King.
« Je m’appelle James Finn », dit l’homme.
Il posa une enveloppe en papier kraft sur la table entre nous et ferma un instant les yeux, comme un champion olympique qui s’apprête à plonger.
« Vous êtes étudiant ? demandai-je. Ou enseignant ?
- Ni l’un ni l’autre, en fait.
Il sortit une photo de l’enveloppe et l’avança vers moi. Ses mouvements avaient quelque chose de mécanique, à la fois mesurés et assurés.
La photo montrait une petite fille assise sur une pelouse d’un vert luxuriant. Elle avait les yeux d’un bleu intense et une tignasse de cheveux bruns en bataille. Elle souriait, mais se forçait visiblement, comme si elle n’avait pas eu envie qu’on la prenne en photo.
« Elle vous dit quelque chose? me demanda-t-il.
-Non, je ne vois pas. Pourquoi ? Elle devrait ?
- S’il vous plaît, regardez-la un peu mieux. » (p. 9-10)


Kimberley Leamy est une jeune femme de trente ans qui donne des cours de photographie à Melbourne. Elle vit une vie toute simple, célibataire, sans enfant. Elle n’est ni déprimée, ni alcoolique, ni larguée, non, rien de tout cela. Sa mère est morte il y a quelques années d’un cancer foudroyant, et elle leur manque, à sa sœur, son père et elle. Mais, hormis cette blessure qui peine à cicatriser, Kim est une jeune femme plutôt heureuse, qui ne ressemble pas à une héroïne de roman.

Mais, alors qu’elle est en train de prendre une pause à la cafétéria, elle est abordée par un homme qui lui est totalement inconnu et qui lui présente la photographie d’une petite fille d’environ deux ans, en lui posant la question qui va ouvrir tout grand la porte du mystère : « Elle vous dit quelque chose ? »
Et, bien entendu, cette enfant brune aux yeux bleus assise sur une pelouse, un sourire un peu forcé plaqué sur les lèvres, ne dit absolument rien du tout à Kim. En tant que photographe, elle en enregistre les détails mais ce visage lui est parfaitement inconnu.

L’homme entreprend alors de lui dire qui est cette petite fille, et la vie de Kim bascule. Cette enfant, c’est elle, affirme-t-il, il y a 28 ans, quand elle s’appelait Sammy Went et vivait aux États-Unis.

D’abord totalement incrédule, choquée et révoltée par cette idée qui ferait de sa mère une voleuse d’enfant, qui reviendrait à dire que toute son existence serait bâtie sur un mensonge et elle refuse cette possibilité dévastatrice.
Et puis, bien sûr, la curiosité l’emporte…

L’inconnu se présente maintenant comme son frère, Stuart, et elle aurait une sœur, une mère et un père aux États-Unis qu’il ne tient qu’à elle de connaître, maintenant. Il a fait faire des analyses ADN et il peut prouver ce qu’il dit.
Kim est partagée entre l’effroi de ce qu’elle peut découvrir de son histoire familiale et des traumatismes que cela peut engendrer dans sa famille - enfin, dans celle qu’elle se connaît jusqu’ici !-. Et justement, la première réaction d’Amy, sa sœur, est de pleurer et de s’alarmer du fait qu’elles ne seraient peut-être pas de « vraies » sœurs, finalement. Et puis que penser de leur père ? Que sait-il ? Pourquoi ces mensonges ?

Pour en avoir le coeur net, Kim accepte la proposition de Stuart de venir aux États-Unis rencontrer sa famille biologique. Elle est à la fois intriguée, désireuse de connaître la vérité et très angoissée par ce qu’elle va trouver, et ce que ça peut entraîner comme conséquences dans sa vie.

On peut penser qu’elle a raison de s’en faire car sa famille est étrange, vraiment très très étrange.

Stuart a passé toute sa vie à chercher à percer le mystère de sa disparition, il en est complètement obsédé, assure sa femme. Leur sœur, Emma, vit dans une caravane avec ses trois garçons, dans un trailer park. Le père est loin, absent, distant, froid et la mère est complètement siphonnée. Elle refuse catégoriquement de reconnaître en Kim son enfant disparu et se montre quasiment hostile avec elle.

Le roman se déroule à deux époques, maintenant et autrefois, ce qui permet au mystère entourant Sammy Went de se dissiper petit à petit.

On fait la connaissance des protagonistes à l’époque de la disparition de Sammy, en avril 1990, à Manson, dans le Kentucky, quand la mère Molly était une fervente adepte de l’Église de la Lumière Intérieure, une sorte de secte qui resserre son emprise sur ses fidèles et dont les rituels impliquent des manipulations avec des serpents venimeux conservés à cet effet dans des vivariums.

Son mari aussi était un fidèle, mais il s’est détaché de la communauté et n’assiste plus aux offices. Il garde les trois enfants, prétextant que les serpents sont bien trop dangereux pour eux et on peut lui donner raison étant donné le nombre de fidèles qui se font mordre, certains en meurent même. La raison de ces rites se trouve dans la Bible, bien sûr, et c’est un signe de l’amour de Dieu de ne pas succomber à une morsure. Mais, bien entendu, pour savoir si on mérite de vivre, il faut bien accepter le danger d’être mordu…

Molly a changé après la naissance de Sammy. Elle a perdu sa gaieté et sa tendresse, elle est devenue intransigeante et exigeante, facilement énervée, tendue, désagréable. Personne ne comprend son attitude avec Sammy, c’est comme si elle n’avait jamais réussi à l’aimer, elle s’en plaint sans cesse et se montre bourrue et impatiente avec elle.

Emma, la plus grande, trouve refuge hors de la maison en compagnie de son amie Shelley et expérimente les champignons hallucinogènes avec elle, ainsi que le désœuvrement propre aux adolescents. À la maison, il faut bien l’avouer, règne une atmosphère le plus souvent délétère. Quant au père ? Eh bien il ne réussit plus à communiquer avec sa femme qui se détache de lui chaque jour un peu plus et recherche de plus en plus souvent une consolation dans les bras de son amant, Travis Eckles, son jeune voisin issu d’une famille que tout le monde évite tant elle a eu de démêlés avec la justice. Mais pas Travis, contrairement à son frère Patrick qui purge une peine de prison pour violences.
Travis est très amoureux de Jack, mais ce dernier n’est pas prêt à tout quitter pour le suivre ailleurs, là où deux hommes peuvent s’aimer sans peur.

Et puis, un jour, au moment où Molly vient chercher sa fille après la sieste, elle a disparu. Manson est une petite ville, les commérages vont bon train, et on accuse un peu tout le monde, mais surtout Travis, parce qu’il s’appelle Eckles, un nom qu’on ne peut qu’associer au crime. Et si ce n’est pas lui, eh bien c’est la mère, elle est bizarre et fréquente trop assidûment cette église bizarre…

Kim va devoir affronter le passé si elle veut comprendre ce qui s’est passé et pouvoir envisager un avenir serein avec ses deux familles.

Un roman qui se lit d’une traite, qui se dévore, disons-le, tant on meurt d’envie d’avoir la solution de l’énigme ! C’est aussi l’occasion de poser un regard – horrifié pour ma part – sur les pratiques sectaires de l’Église à laquelle appartient Molly, sa violence et son autoritarisme.


Musique :

Dead Kennedys - Holiday In Cambodia

Circle Jerks - I Wanna Destroy You

Black Flag - Nervous Breakdown

The Ramones - She's The One

Sex Pistols - Pretty Vacant

Morrissey - Everyday is Like Sunday


LE MYSTÈRE SAMMY WENT - Christian White – Éditions Denoël – Hors collection - 417 p septembre 2019
Traduit de l'anglais (Australie) par Pierre Ménard

photo : Crotale - Pixabay

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