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Chronique Livre :
LE NEUTRINO DE MAJORANA de Nils Barrellon

Chronique Livre : LE NEUTRINO DE MAJORANA de Nils Barrellon sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Au début du siècle dernier, en Italie, Ettore Majorana, jeune savant de la trempe d’Einstein, partage sa fougue et sa passion entre les particules et Emilia, une jeune étudiante argentine.

Bien des années plus tard, au CERN – le plus grand accélérateur de particules du monde –, 600 millions de protons se heurtent chaque seconde pour faire jaillir du vide la matière telle que nous la connaissons. L’univers, les étoiles, la terre, la mer, les arbres, les plantes, les êtres vivants... Ainsi que les cadavres.

Quand le corps de Sabrina Marco, chercheuse dans le prestigieux laboratoire, est découvert, le crâne fracassé, aux abords du complexe, après la sidération de tous, les questions vont très vite s’enchaîner. Qui ? Pourquoi ?

Le meurtre ayant eu lieu sur la frontière, c’est en « parfaite » coopération, que la police française et la police suisse vont devoir mener l’enquête. Et aller de surprise en surprise…


L'extrait

« Le petit point bleu clignotait sur la ligne noire matérialisant la frontière franco-suisse. Neaume jubila :
- T'sais, c'est comme dans la série télé où y a une femme qui est retrouvée dans le tunnel sous la Manche et elle est coupée en deux et quand les mecs, ils la soulèvent, y'a un bout qui part en France et l'autre en Angleterre... Délire... Tu vois de quoi je parle ?
- Non.
Boudier ne voyait pas et s'en foutait complètement. Le seul truc qu'il voyait était que personne, à part les TIC et eux, ne serait jamais au courant de ce hasard. Car le fait que le cadavre fût à cheval sur une ligne imaginaire, que rien ne matérialisait à part le plan de la multinationale américaine, ne pouvait être qu'une malheureuse coïncidence. Il décida aussitôt de ne pas s'en préoccuper. Elle ne pouvait que créer des complications inutiles. Restait à convaincre le major.
- C'est précis à combien votre GPS ? Demanda-t-il à Amram.
- Euh... J'sais pas... Trois quatre mètres, je dirais.
- OK. Donc, cette femme pourrait tout aussi bien se trouver en France. Intégralement.
- Ou en Suisse, fit remarquer le major, un petit sourire malin au coin des lèvres.
- Ou en Suisse convint Boudier. Mais alors, on confie ça à la police suisse et vous venez de bosser deux heures pour rien du tout.
Le gendarme réfléchit un instant avant de se rallier au point de vue du directeur d'enquête :
- Vous avez raison, mon lieutenant. Faisons comme si...
- Je crois que c'est mieux.
- Mais...
- Mais ?
- Les photos de mes gars... Si quelqu'un de tatillon se penche dessus, il pourrait bien faire la même découverte que moi !
- Ben, on la déplace d'un mètre. Vous refaites les photos et basta ! suggéra Neaume.
Les trois hommes se regardèrent mais leur silencieuse concertation fut soudain interrompue :
- Messieurs ? Messieurs ?
Ils se retournèrent. Un homme se tenait face à eux. Vêtu d'un pardessus noir assez près du corps, d'un pantalon de costume gris, il était assez grand, très longiligne et possédait un visage anguleux à la mâchoire bien marquée. Il portait des Richelieu noires brillantes et une paire de lunettes assez austère. Sur sa tête était vissé un curieux chapeau de paille orné d'un élégant ruban de soie noire.
- Je cherche le lieutenant Boudier, annonça-t-il.
- C'est moi.
- Bonjour, dit l'homme en tendant la main vers le lieutenant. Je suis l'inspecteur principal Mark Zellweger de la police cantonale genevoise. » (p. 15-16)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Le lieutenant de gendarmerie Loïc Boudier et son adjoint, l'adjudant Neaume, sont prêts à trafiquer légèrement une scène de crime afin de simplifier le casse-tête qui se pose à eux. Le cadavre de femme, qui a été découvert au petit matin par l'employé d'un complexe sportif, repose exactement de part et d'autre de la frontière franco-suisse, et il serait d'usage de partager l'enquête avec la police helvète, ce dont ils se passeraient bien. Manque de chance, ils n'en ont pas le temps, un inspecteur de la police genevoise, Zellweger, apparaît, mis au courant par le directeur du complexe. Chacun essaie de tirer la couverture à soi, puis on parvient à un accord de travail en équipe. Qui ne sera pas respecté, évidemment...

La victime, Sabrina Marco, est une physicienne, une brillante expérimentatrice du CERN, le célèbre collisionneur de particules, construit sous la frontière, situé à cheval sous les deux pays. Trois flics, trois personnalités très différentes, Français et Suisses ne comptent en réalité pas vraiment mettre en commun l'ensemble de leurs trouvailles, chaque service espère bien résoudre l'affaire seul et en tirer les lauriers. Boudier est fragile psychologiquement, handicapé par des sautes d'humeur et des crises d'angoisse qui le paralysent, mais se révèle être un enquêteur de premier plan, Neaume, grande gueule ne prend pas grand-chose au sérieux, ou, du moins, le laisse-t-il penser par son attitude, Zellweger, discret, mais efficace, compile les renseignements et sait progresser en silence par de judicieuses déductions.

Ce crime est l'occasion de visiter le colossal collisionneur, les entrailles du CERN, puisque les policiers vont devoir interroger tous les collègues de la scientifique, se pencher sur ses travaux et sa vie privée. Celle-ci se révèle être réduite à la portion congrue. Née en Argentine, Sabrina Marco ne possède pas de famille en France, pas de mari, de compagnon, de liaison connue. Ses travaux, bien qu'importants, ne peuvent, a priori, constituer un motif d'assassinat, le mobile manque cruellement afin d'orienter les recherches et la hiérarchie s'impatiente...

Parallèlement, Nils Barrellon raconte la vie d'Ettore Majorana, un physicien italien de génie, né en 1906 à Catane et disparu mystérieusement en 1938. Ce personnage, tout à fait réel, fut un des plus brillants esprits de la première moitié du vingtième siècle. Ses intuitions et ses calculs révolutionnèrent pendant de longues années la physique des particules et sont encore pour beaucoup utilisés aujourd'hui. Majorana travaille tout d'abord dans l'ombre de Fermi, puis part à Leipzig, ensuite à Copenhague. Il collabore avec les plus grands physiciens du moment : Heisenberg, Niels Bohr, Georges Placzek, les stupéfie par ses éclairs de génie. Malheureusement, en avance sur son temps, il fut peu compris à son époque, de plus Majorana était d'une nature réservée et ne cherchait que peu la lumière des projecteurs. À cette réalité historique, l'auteur mêle une intrigue amoureuse avec la superbe Emilia, une étudiante qui le séduit autant par sa beauté que par ses capacités d'analyse. Idylle secrète, séparations contraintes par les travaux d'Ettore, la situation politique terrible de la fin des années trente, tout concourt à des amours contrariées, voire tragiques...

Vous vous doutez bien qu'il n'y a pas deux romans en un, que la biographie enjolivée de Majorana et l'enquête sur le meurtre de Sabrina Franco se rejoignent. Une évidence. Nils Barrellon a su y mettre la manière, d'abord parce que son histoire de la physique des particules est passionnante et très instructive, ensuite parce qu'il a très habilement su intégrer fiction et réalité historique afin de donner une vraie crédibilité à son intrigue policière. Les deux fils du roman se suivent avec autant d'intérêt. Le lecteur se surprend à anticiper la conclusion, qui n'est pas d'une difficulté majeure, même si on n'en perçoit pas aisément tous les aspects. La construction du récit est une réussite ; les personnages, particulièrement ceux de la partie historique, ma préférée, ont une vraie épaisseur.

Perdu dans ses équations quantiques, Majorana ne perçoit pas les terribles événements se déroulant autour de lui, aussi bien en Allemagne qu'en Italie. Pire, il les approuve même d'une certaine manière en louant l'efficacité allemande et le calme revenu dans les rues alors que la chasse aux citoyens juifs est déjà lancée. L'imagination de l'auteur a le grand mérite de donner une belle solution à l'énigmatique disparition du scientifique de génie. L'enquête au sein du CERN n'est pas à dédaigner, il s'y déroule des rebondissements surprenants et les diverses personnalités des policiers animent fort agréablement les investigations.

Un très bon polar, mêlant fiction et réalité, dans le temple de la physique nucléaire, original et solidement documenté. Une intrigue policière subtilement traitée et un mystère historique résolu de belle manière.


Notice bio

Nils Barrellon est né en 1975 à Bron. Des parents professeurs et une enfance paisible dans la banlieue lyonnaise… Avant d’obtenir le Capes de Sciences Physiques à 21 ans. Puis c’est l’exil en région parisienne pour ses premiers postes d’enseignant. Il enchaîne avec le conservatoire d’art dramatique puis se met à écrire, tout d’abord des comédies avant de se lancer dans la littérature, la noire ! Il est déjà l'auteur de plusieurs ouvrages, dont La lettre et le peigne, également paru chez Jigal Polar en 2016.


La musique du livre

Boston – More Than a Feeling

Radiohead – Karma Police

AC/DC - Let There Be Rock


LE NEUTRINO DE MAJORANA – Nils Barrellon – Éditions Jigal Polar – 284 p. septembre 2019

photo : Tunnel du LHC avec le tube contenant les électroaimants supraconducteurs - Wikipédia

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