Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
LE PARISIEN de Jean-François Paillard

Chronique Livre : LE PARISIEN de Jean-François Paillard sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Narval a été de tous les théâtres d’opérations : Congo-Brazzaville, Bosnie, Irak… Jusqu’au jour où les séquelles physiques et psychologiques de la guerre du Golfe mettent fin à sa carrière de soldat.

Reconverti en porte-flingue pour un clan corse basé à Paris, il ronge son frein. Et saute sur l’occasion quand on lui propose une mission à Marseille : intégrer la protection rapprochée du maire, menacé par un dealer de la Castellane. Mais c’est un traquenard : « le Parisien » n’a été embauché que pour porter le chapeau d’un règlement de comptes…

Déterminé à se venger, Narval se lance dans une course-poursuite effrénée du Vieux-Port à Belsunce en passant par les Goudes et le stade Vélodrome, aidé par la belle Djamila et par Jean-No, ancien docker connaissant Marseille comme sa poche.


L'extrait

« Fin 2003, après mon retour de Côte d'Ivoire, je tombe malade. Maux de tête, perte de mémoire, poumons en capilotade. J'ai d'autres soucis aussi. Ceux-là moins avouables. En novembre, je craque. Je demande à voir un psy. En décembre, on me diagnostique une tuberculose.
En 2006, après trois ans de longue maladie, c'est la retraite anticipée.
Retraite anticipée ? À trente-six ans ? Quelle retraite anticipée ?
Motus, on me répond ? Classé cosmique défense.
Grande muette oblige.
Et tous ces anciens potes de l'artillerie qui crachent eux-aussi leurs poumons. Ceux-là ont manipulé des munitions siglées DU (depleted uranium). Un certain nombre d'entre eux sont morts sans que l'État le reconnaisse. Paraît que ceux qui ont témoigné ont eu des problèmes...
Bon Dieu, chaque fois que j'y pense, ça me fout la rage.
Qui se souvient d'As Salman ?
As Sal-quoi ? Me direz-vous.
J'ai beau me répéter que j'ai remonté la pente. Qu'il y a belle lurette que j'ai quitté ce cirque. Que tout ça ne me concerne plus. Me voilà pris d'une belle envie de gueuler en descendant la Canebière direction le Vieux-Port.
Une belle belle belle envie de gueuler. Malgré le ciel bleu, malgré le soleil, malgré les cagoles en jupette.
À tirer le long de la Canebière ma valise à roulettes. » (p.18)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Maux de tête, maux de ventre, poumons en capilotade et glycémie aléatoire, Narval a ramené pas mal de souvenirs de ses expéditions militaires, principalement de la guerre du Golfe. Celle de 1991, quand Bush père a décidé de récupérer les puits de pétrole koweitiens avec l'assistance de ses affidés. Mais il en a grappillé quelques-uns en Afrique aussi, ou en ex Yougoslavie. Outre un ennui comme on n'en connaît peu ailleurs que perdu dans un désert de sable à attendre interminablement que l'armée ennemie soit réduite en une bouillie confuse par des semaines de carpet bombing. Il a manipulé des obus à l'uranium appauvri, respiré le désert pollué par cette saloperie et a été horrifié par les résultats des préparations d'artillerie et l'efficacité de l'aviation. Conséquence évidente, le voilà en retraite à trente-six ans. Et la mauvaise sensation de s'être fait avoir par ses officiers et son pays.

Petits boulots dans la sécu pour des cercles de jeux, et donc, forcément, fréquentations du milieu et d'un clan corse tenant lesdits cercles. Pas folichon, mais ça paie les factures. Aussi, lorsque son patron lui propose d'aller renforcer le service de sécurité du maire de Marseille, il n'hésite pas trop avant d'accepter. Surtout que la demande est appuyée par un de ses anciens compagnons d'arme qui lui doit beaucoup. Un filou, voleur, qu'il a sauvé de la cour martiale ne saurait le trahir... normalement. Un autre camarade le met en garde, mais il s'ennuie trop à faire le planton, la sentinelle comme il l'a tant fait et fonce vers la cité phocéenne.

Mal lui en prend. Il va très vite comprendre, dès le premier soir en fait, qu'il est là pour servir de coupable idéal dans le meurtre d'un caïd de la Castellane. Narval en a un peu marre de se faire rouler dans la farine, entre les mafieux et l'armée, ça fait beaucoup pour une demi-vie. Alors, aidé par Djamila, la réceptionniste de l'hôtel où la mairie devait le loger et où il devait se faire piéger, et d'un ami de celle-ci, Jean-No, ancien docker, mémoire du milieu marseillais, il entreprend de châtier ceux qui l'ont pris pour une bille une nouvelle fois.

Entre cavale pour échapper aux tueurs à ses trousses et enquête, Le Parisien fait la part belle également à la mémoire de Narval, ses souvenirs de troufion paumé dans le désert avec sable à tous les repas et attente interminable façon Désert des Tartares. Loin de Rambo, son régiment a passé en revue des montagnes d'acier et de chairs brûlées et déchiquetées. Sans participer aux combats, il a tout de même été blessé à chaque respiration par l'uranium contenu dans les munitions américaines, nombre de ses amis de l'époque sont déjà morts au début du récit, sans que quiconque s'en émeuve.

Narval et Jean-No, ce sont deux mémoires affligées, deux êtres injuriés par la vie qui vont vite se comprendre. Une complicité de vétérans floués, deux types abusés par leurs rêves et les circonstances qu'ils ont croisés. Le docker a un peu roulé sa bosse aux marges du milieu, connaît Marseille et son histoire mieux que sa poche, voit dans la mésaventure de Narval l'occasion de donner un peu de piment à sa vie et, aussi, de se faire du fric dont il manque tant. Deux losers réunis ne font pas un vainqueur. Ces types sont faits pour se faire avoir comme d'autres pour triompher de tout. Djamila, la surprenante alliée du premier jour, ne les lâchera pas non plus, mais son rôle n'est-il pas un peu plus trouble ? Quelles peuvent bien être ses motivations ?

Trafics divers, came par camions, mafieux, politiciens, affairistes, Narval va croiser toute la faune louche marseillaise et ses productions locales, des amas de fric louche, des tueurs déterminés et des traîtres inattendus. Alternant passages mémoriels et actions trépidantes, ce polar se lit d'une traite, pressé d'en connaître l'issue, pour le moins surprenante. Ça flingue beaucoup, ça ruse, ça dézingue à tour de bras – il ne faut pas traîner avant d'interroger un potentiel témoin, sinon... -, de belles scènes de filature, d'espionnage, de fusillades. Contrairement au héros au Koweit, pas un instant d'ennui tout au long d'un récit qui construit intelligemment son dénouement et sait faire vivre ses personnages en les intriquant dans leur époque, tout en décrivant le chemin qui les a amenés là.

Narval, la bonne pâte, le brave gars, fidèle en amitié et loyal envers ceux qui lui font confiance n'a peut-être pas compris assez vite que le monde a changé pendant qu'il s'encroutait dans les sables du Sahara, Jean-No, même constat, compte sur des valeurs d'hier n'ayant plus cours chez les premiers de cordée de la mafia d'aujourd'hui. Le Parisien est un roman mené à fond de train qui n'oublie pas pour autant de regarder en arrière et de donner de la chair à ses protagonistes.

Un très bon polar marseillais, mais pas que, loin des clichés, un destin d'homme, de guerrier perdu, malmené par de plus sauvages que lui...


Notice bio

Jean-François Paillard est né à Paris en 1961. Il a grandi en grande banlieue parisienne et aux États-Unis, et il vit actuellement à Marseille. Journaliste et vidéaste, il est également écrivain, actif dans plusieurs genres : essai, théâtre, récits, poésie, romans (Le Rouergue). Le Parisien est son premier polar.


La musique du livre

Un roman Asphalte, donc avec playlist de l'auteur sur le rabat de la quatrième de couverture, dix titres dont voici une sélection :

Nirvana – Smells Like Teen Spirit

Chant Parachutiste – Oh la Fille

Anthrax & Public Ennemi : Bring the Noise

Portishead – Mysterons

Marilyn Manson – Get Your Gun

The Cramberries - Zombie


LE PARISIEN – Jean-François Paillard – Asphalte Éditions - 231 p. mai 2018

photo : guerre du Golfe - Wikipédia

Chronique Livre : STAVROS de Sophia Mavroudis Quatre Sans Quatre : Actu #8 Août-septembre 2018 Chronique Livre : LA BELLE DE CASA d'In Koli Jean Bofane