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LE PAYS DES HOMMES BLESSÉS d'Alexander Lester

Chronique Livre : LE PAYS DES HOMMES BLESSÉS d'Alexander Lester sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Alexander Lester est un peintre et un écrivain britannique, né en 1967 et qui a grandi au Zimbabwe.
Il a obtenu pour ce roman le prix Tibor Jones Pageturner en 2015


C'est à quel sujet ?

Rhodésie, 1972.

Wayne, Patrick, leur mère Fay et leur père Stewart vivent dans une immense plantation de tabac. C'est une vie à la fois très dure et merveilleuse de liberté, d'espace et de beauté pour les enfants. Ils sont blancs dans un pays noir et l'heure est à la contestation nationaliste. La guerre civile éclate, le noyau familial aussi, Wayne et Patrick vont suivre des chemins différents, se retrouver parfois, s'affronter souvent.

La guerre et ses atrocités, commises de chaque côté. Y a-t-il une paix possible ?


Un petit morceau ?

«  Les souvenirs de mon enfance à Msasa sont nets, parfaits, des images bordées de cristal. Ils sont frais, comme l'air qui les a caressés. Tout ma vie, je me rappellerai ce lieu vert, frais et luxuriant. Car tout ce dont je me souviens réellement, ce sont les pluies, et l'immense soupir de soulagement que poussaient secrètement les adultes lorsqu'elles arrivaient.
Une année supplémentaire de survie aux caprices divins.
Une rangée de hautes collines dormait la limite sud, on aurait dit l'échine d'un cheval à bascule. Autrefois, les bushmen vivaient là. Leurs poteries brisées et leurs érections peintes y étaient toujours et, quand j'étais enfant, avant d'entendre parler de la ZANLA, j'allais souvent voir les groupes de familles silencieuses, suivre leurs dessins du bout de mes doigts et m'émerveiller devant leurs éléphants. Autrefois, des éléphants étaient bel et bien passés par ici, et ils avaient été peints par ces drôles de créatures. Ils étaient parfaits. Condamnés. Les éléphants et les bushmen.
Sur le seuil de leurs tristes grottes, je pouvais compter les acres, observer le riche sol rouge et jaune que j'avais dans le sang, mon héritage. Mon père estimait que cultiver les champs était une forme d'art aussi élevée que ces chasseurs au membre dur peints par les bushmen. Il pouvait se dresser au milieu d'un champ de tabac retourné comme s'il avait été sur le ventre de la Terre et souligner sa forme, repérant les coins les moins productifs et se reprochant des choses auxquelles il ne pouvait rien. Sa ferme était un art. C'était une religion. Il y avait fait pousser sa femme et ses deux fils, une foi inébranlable dans la valeur d'un homme seul, et ses bottes s'enfonçaient dans la terre pour y imprimer la marque d'une détermination sans faille. Il laissait derrière lui un sillage de fertilité, et ses ouvriers secouaient la tête lorsqu'il caressait le sol ou humait une poignée de terre, ils faisaient claquer leur langue s'ils osaient. Quand il marchait, ses pas s'enfonçaient en profondeur, car il était massif et pesait cent dix kilos. » (p. 24-25)


Alors ?

Une tragédie, une vraie tragédie avec le destin qui vient mordiller ici et là les personnages, la mort en maraude, jamais loin, recherchée, donnée, fuie, chaque acte pesant lourd, entraînant des conséquences auxquelles il faudra faire face, un jour, avec courage, sans baisser les yeux. Le personnage principal ici, c'est la Rhodésie, un corps magnifique qu'on ne cesse de vouloir posséder, indifférent aux gestes insignifiants des hommes, à leurs petits désirs ridicules, à leur mort minable.

Wayne et son frère Patrick sont les fils d'un géant, un descendant d'Anglais, les colons depuis toujours, même à présent que la Rhodésie est indépendante. On est dans les années 70. Indépendante, certes, mais seuls les Blancs sont puissants. Leur mère Fay est une femme très belle, très sexy, très alcoolique, très frustrée et qui s'ennuie affreusement, au point d'aller de temps à autre coucher ici et là avec d'autres hommes, revenant toujours auprès de son mari avec qui elle entretient une relation passionnée et orageuse...

« À mes yeux, mon père incarnait une sorte de Genèse sous les traits d'un homme. Il aurait pu faire pousser des orangers dans le désert et jaillir les premières pousses à la surface de la Lune. »

Le père, Stewart Roberts, est un colosse magnifiquement amoureux de sa terre sur laquelle il cultive du tabac. C'est un homme qui a l'habitude de la mort et de donner la mort, un homme debout qui se bat. Sa ferme, sa plantation de tabac , il l'a arrachée à la terre envahie de broussailles et de mauvaises herbes, une terre vierge, jamais travaillée encore. Parti très tôt de chez ses parents, très croyants et farouchement opposés à la colonisation, totalement acquis à la cause des Noirs, plaçant ainsi leur fils dans la situation impossible à accepter d'être rejeté de toutes les communautés puisque n'appartenant à aucune, il a décidé de fabriquer de toutes pièces ce paradis incroyablement riche et fertile. C'est un démiurge, le père, il crée, il fait exister l'ordre et l'harmonie là où régnait le chaos. Il est aimé et respecté de ses ouvriers noirs, sur qui il veille et qu'il protège dans la tradition paternaliste et colonialiste habituelle. Stewart Roberts est l'équivalent d'un demi-dieu pour ses employés et pour ses deux fils.

Le racisme ? Oui bien sûr, mais sans mépris, sans aucune haine, plutôt une vision hiérarchisée de la société. Lui est Blanc, possédant, c'est le chef. Les autres sont ses employés, inférieurs socialement évidemment, dépendants de lui, rétribués et punis aussi, s'il le faut. Abraham est son homme de confiance, un Noir, mais presque son égal, une égalité qu'il a conquis par son travail, sa loyauté, mais aussi parce qu'il a fait naître Wayne, le premier-né, en incisant à temps le ventre de sa mère, épargnant ainsi la vie et de la femme et du fils.

Les rapports entre les Noirs et les Blancs sont complexes et codifiés. Wayne joue et vit une partie du temps avec les familles des Noirs employés par son père, il joue avec les enfants, il est leur semblable, il parle leur langue, le shona. Comme toujours, l'enfance est le lieu de la perméabilité, de la possibilité, les règles ne s'appliquent pas encore. Ainsi, Wayne passe de l'un à l'autre monde, des huttes à sa maison, des familles noires à la sienne sans éprouver la moindre difficulté. Il n'est pas encore le maître, il n'est qu'un enfant parmi d'autres. Madison, le fils d'Abraham, qui a le même âge que lui, est son ami, ils sont inséparables. Ils partagent tout, savent tout l'un de l'autre, sont plus proches l'un de l'autre que de leurs propres frères.

« Mais j'étais le fils de Stewart Roberts, le demi-dieu blanc de la ferme Msasa, et cette nuit-là, celle de mes quatorze ans, je fus banni du village, délicatement et respectueusement. »

La déchirure est décidément l'acte fondateur du roman. Comme Wayne est né d'une blessure, son passage au statut d'adulte, à quatorze ans, est ritualisé par le bannissement du territoire noir. Il n'y est désormais plus le bienvenu, et Madison l'appelle Baas, pour la première fois, marquant ainsi sa soumission à l'ordre social. Wayne en est fier, il accède enfin au statut tant envié d'adulte, il n'a aucun regret. Sa fierté d'être enfin adulte se double du ravissement de pouvoir enfin travailler à cette plantation de tabac florissante, sa passion

Ce jour-là est celui de la rupture décisive, la fin de l'innocence pour tous, puisque les rebelles communistes commettent leur premier crime à Msasa, tuent et torturent un employé, David.
Le sentiment d'invulnérabilité est chassé de leur existence pour toujours.

Patrick et Wayne ne se ressemblent pas, deux frères presque ennemis tant l'univers de l'un est étranger à l'autre. Autant Wayne veut ressembler à leur père, il chérit Msasa et se sent parfaitement en symbiose avec cet univers, autant Patrick, lui, le défie ouvertement, préférant lire et se fondre dans la nature sauvage comme un léopard. Il finit par épouser la cause des Noirs et des rebelles, demandant à son père de renoncer à ses privilèges de colon blanc, prêt à abandonner totalement la vie à Msasa telle qu'il l'a toujours connue.

« Au lycée, un gars m'a prêté Newsweek, j'ai lu que partout dans le monde les gens sont prêts à nous laisser nous noyer dans notre propre sang de racistes. », explique-t-il à son frère médusé. Raciste, eux ? Il n'y avait jamais pensé.

À partir de là, rien ne sera jamais plus harmonieux, tout ne sera plus que lambeaux, mort et arrachement. La menace ne cesse de se rapprocher de Msasa, et toutes les protections et loyautés n'y pourront rien. Le père a un plan, faire creuser un tunnel pour permettre aux siens de s'échapper en cas d'attaque, 500 mètres sous terre. Un plan dingue. Car depuis quand un tunnel a-t-il permis de se soustraire à son destin ?
Même Abraham, le très fidèle alter ego noir de Stewart parle d'égalité entre les Noirs et les Blancs, un monde où les Noirs auront enfin des droits et seront chez eux dans leur pays.

« Quand ce pays a sauté du giron de l'Empire en jappant tel un jeune chiot impertinent, notre sort à tous a reposé sur des hommes comme vous, Roberts. Inévitablement.»

La Rhodésie va connaître une de ses pages les plus tourmentées, puisque la guerre civile est déclarée. La ZANLA avec Mugabe à sa tête veut prendre le pouvoir et chasser les Blancs, redonner aux Noirs la souveraineté. La guerre prend de l'ampleur parce que les Britanniques refusent d'abord de négocier et assimilent les nationalistes à des terroristes, sans accepter de prendre en compte la légitimité des revendications des Noirs maltraités, dépossédés de leur terre et de leurs richesses. Petit à petit, un gouvernement modéré et multiracial se met en place mais la lutte de la ZANLA persiste et devient de plus en plus menaçante. Les maigres concessions obtenues ne sont pas suffisantes et radicalisent encore un peu plus le nationalisme et les méthodes douteuses de la ZANLA, dont le chef est Mugabe, le futur président.

Mais ce serait un tort de penser que les choses se divisent entre Noirs et Blancs. Au sein des Blancs, deux camps s'affrontent, ceux des Boers et ceux des descendants britanniques. À l'université où il est parti faire ses études, Wayne, le britannique, est défié, détesté, battu par les Blancs de l'autre camp. Plus de 70 ans après la fin de la guerre des Boers, les tensions sont encore fortes entre les Blancs, deux mondes s'y affrontent, irréconciliables. Quand il rentre chez lui, Wayne découvre que la ferme est menacée, les rebelles sont partout et attaquent souvent. Abraham rejoint les communistes, la vie devient précaire et dangereuse. Il faut se défendre ou fuir. Peut-être même les eux. Et tout perdre.

Wayne va s'engager dans l'armée afin de lutter contre les rebelles communistes, d'abord pour pouvoir être sûr de récupérer Msasa et puis pour venger la mort ignoble infligée à son père et l'enlèvement de son frère par la ZANLA. C'est le tournant de son existence, on ne se confronte pas à la mort et à une telle violence sans en être profondément transformé. Les unités de combat auxquelles il appartient sont terribles. Pour commander, pour diriger et être obéi, il faut aimer ses hommes au-delà de la mort à laquelle on les envoie parfois consciemment.

Il devient vite un militaire intrépide et aimé de ses hommes, il poursuit les rebelles avec acharnement et acquiert une renommée glorieuse. Son frère est lui aussi engagé dans la guerre, finalement, dans un corps d'élite, secret et extrêmement dangereux.
Mugabe arrive finalement au pouvoir, corruption et incompétence, répression et violence s'abattent sur le pays. Les ressources agricoles sont mal exploitées, Mugabe ne nourrit pas son peuple mais cherche à extraire du sous-sol tout l'or possible pour financer sa puissance.

« J'avais déjà retourné un sol vierge par le passé et je savis que dessous reposait une âme qui épouserait la mienne. Cette terre n'était pas ruinée. Elle avait somnolé.
Et à présent, elle se réveillerait. »

« Je suis un Africain », dit Wayne à Madison. Peu importe la couleur de sa peau, la Rhodésie est son pays, et son alter ego, rencontré à la guerre, son frère d'arme et de cœur, est noir. Sa peau blanche disparaît petit à petit sous les cicatrices et les coutures dont elle se pare, prix à payer pour avoir le droit de cultiver sa terre.
L'esprit de Msasa chevillé à l'âme, Wayne veut retrouver le paradis de son enfance dans sa ferme maintenant pillée et dévastée par les rebelles. Il y réussira presque.

Comme dans toute bonne tragédie, les jeux sont déjà joués et les fautes du passé ne se solderont que dans le sang. Comme dans toute tragédie, la fraternité et l'amour s'écrivent haine et meurtre. Tout se paie, et cher.

Dois-je vraiment ajouter que j'ai intensément aimé ce roman haletant, palpitant, pour son regard jamais simple ni réducteur sur les Rhodésiens pris dans la double tourmente de l'inégalité raciale et de la guerre, pour sa célébration des paysages, de la nuit, de la solitude et pour son immense générosité envers l'être humain, tout imparfait et cruel qu'il puisse être ?


La musique.

Louis Armstrong - When The Saints Go Marching In

Hymne de Rhodesian African Rifles - Sweet Banana


LE PAYS DES HOMMES BLESSÉS - Alexander Lester - Éditions Denoël - 490 p. août 2017
traduit de l'anglais (Zimbabwe) par Vincent Raynaud.

photo : Rhodesian African Rifles

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