Quatre Sans Quatre

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LE PAYS DES OUBLIÉS de Michael Farris Smith

Chronique Livre : LE PAYS DES OUBLIÉS de Michael Farris Smith sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Abandonné à la naissance, Jack est passé d’orphelinats en foyers, avant que Maryann, une lesbienne mise à l’écart par la bonne société de Louisiane, le prenne sous son aile.

Aujourd’hui celle-ci vit ses derniers jours et sa propriété est menacée par les banques. Jack, qui veut à tout prix conserver cet héritage, doit trouver l’argent nécessaire. Mais, le corps cassé par une vie de combats, ravagé par de multiples addictions, il ne se sent plus la force d’avancer.

D’autant plus qu’il doit aussi affronter Big Momma Sweet, qui règne sur cet empire du vice qu’est le delta du Mississippi.


L'extrait

« Le Boucher, dit-il en se regardant dans le rétro. Le boucher.
Il se massa la tempe et remua sur son siège, et à chaque mouvement il les sentait. Il sentait les vingt et quelques années de poings de granit et de jointures de doigts noueuses cognant ses tempes et l'arête de son nez, son front et l'arrière de sa tête. Les pointes acérées des coudes dans ses reins et dans les muscles durs de ses cuisses et dans sa gorge., et la pression des genoux contre les siens et dans le bas de son dos, contre ses oreilles et sa mâchoire. Il sentait la torsion des bras et des jambes et des poignets et des tee-shirts, retournés et tirés d'une manière pour laquelle Dieu ne les avait poas conçus. Il sentait ses dents qui se brisaient et le sang dans sa bouche, les doigts gonflés et les yeux gonflés et le sifflement dans ses oreilles et le grillage écrasé contre son visage. Il sentait les cicatrices et sa langue fendue et les petits nœuds sur son corps qui avaient poussé mais jamais totalement disparu, et il sentait la rouille dans ses articulations quand il bougeait les doigts ou tournait la tête ou levait les bras pour enfiler une chemise. L'impact de son corps heurtant le sol dur ou l'un des quatre poteaux d'acier dans les coins de la cage. Il sentait la douleur dans sa tête à cause des innombrables commotions cérébrales et vivait dans le monde brumeux d'un esprit ébranlé. Il sentait des pointes de douleur dans ses yeux et sa colonne vertébrale et des explosions de lumières vives et les bruits perçants et inattendus du monde moderne qui hurlaient dans son cerveau. Doigts brisés, rotules luxées, entorses cervicales et crâne ouvert, et encore et encore et encore les poings et les jointures des doigts, les genoux et les coudes, et il sentait tout ça comme si chaque coup qu'il avait reçu et chaque coup qu'il avait donné continuaient d'exister dans un nuage de douleur invisible qui l'enveloppait et le retenait comme une âme migrante à la recherche de sa maison. Les années qui passaient et son corps qui rouillait et son esprit tel un gigantesque espace dégagé avec des vents hurlants et tournoyants et des tourbillons de souvenirs qui ne faisaient pas la différence entre maintenant et avant, et il sentait tout ça. » (p. 22-23)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Il a son compte, Jack Boucher, le type portant un nom qui signifie quelque chose en français. Rincé le gars, couturé de partout, plus de chimie pharmaceutique et d’alcool dans les veines que de sang, les synapses qui font des noeuds et des dettes qui l’enfoncent tellement profond qu’il voit plus la lumière du jour. Pas n’importe qui son créancier, Big Momma Sweet, la caïd du Delta du Mississippi, organisatrice de combats à mains nues, maquerelle, dealeuse, mêlée à tout ce que qui peut rapporter le moindre dollar, surtout si c’est criminel. Elle a la mauvaise habitude de marquer au fer rouge les malheureux présentant un retard de paiement, et ce n’est là que le premier avertissement, le second est définitif, aucun appel possible. On peut aisément imaginer cette femme noire, énorme, coupe afro gigantesque dressée sur le crâne, assise sur un trône, un vautour perché sur chaque accoudoir, présidant chaque soir une espèce de cour des Miracles où grouillent tous les traîne-lattes de la région en quête de paris, de came ou de filles à vendre.

Le combat sans limite, c’est justement la spécialité de Jack, il en a fait son gagne-pain, à en avoir le corps en vrac et la mémoire qui tourne à vide. Il a bien un carnet sur lequel il note les étapes importantes, mais il écrit si mal désormais, avec ses mains qui ne lui obéissent plus vraiment, qu’il faut de la patience et beaucoup de chance pour déchiffrer ses gribouillis. Tout ne semble pas si noir, au début, puisque Boucher a gagné au jeu, il a l’argent pour rembourser Big Momma, enfin la vie lui sourit ! Elle ne l’a pas fait souvent d’ailleurs : enfant abandonné, il a multiplié les familles d’accueil et les orphelinats. Difficile, instable - on le serait à moins -, Maryan, à ses 13 ans, lui a ouvert sa porte et l’a accueilli dans sa maison, l’a soutenu, l’a aimé et protégé. Tout cet amour désintéressé ne l’a pas mené sur le bon chemin, il y avait peut-être déjà trop de dégâts, mais il reste la seule chose de bien qu’a croisé Jack dans sa vie.

Aujourd’hui, Maryan est atteinte de la maladie d’Alzheimer, elle agonise lentement en maison de retraite, et la banque est sur le point de faire main basse sur sa demeure. Boucher n’a qu’une idée en tête : se débarrasser de la menace de Big Momma en payant sa dette, récupérer sa mère adoptive et l’emmener mourir chez elle, ainsi qu'elle le souhaitait. Il lui doit bien ça.

En chemin pour s'acquitter de son dû, Jack va bien sûr se faire dépouiller, par naïveté, par sottise, à cause de sa pauvre tête qui ne fonctionne plus aussi bien qu’avant… Peut-être un peu tout cela et aussi parce que rien ne pourra jamais être simple pour lui. La mafieuse lui met un marché en main : s’il combat une dernière fois et remporte la victoire, elle efface sa dette. Quelques rounds encore, avec ses mains cassées, son corps qui n’en peut plus, son cerveau qui menace de se débrancher au prochain gnon un peu fort. Jack n'en veut pas, mais aura-t-il le choix ?

Le hasard - ou, pour une fois, la chance ? - va placer sur sa route Annette, une superbe jeune fille, tatouée sur tout le corps, artiste performeuse, employé dernièrement par un petit cirque particulier au sein duquel tous les membres sont d’anciens taulards. Annette n’a jamais connu son père et aurait aussi bien fait d’en faire autant avec sa mère. Cahin-caha, elle s’est fabriquée une espèce de religion-philosophie toute personnelle l’aidant à guider ses pas et ses décisions. Jack et la jeune fille ne tarde pas à faire équipe…

Deux paumés, sans racine véritables, à la dérive dans le Delta du Mississipi, se retrouvant à faire route ensemble afin d’affronter l’adversité, voilà qui rappelle furieusement Nulle part sur la terre, du même Michael Farris Smith, qui continue dans ce nouveau roman de tracer son sillon. Son écriture résonne toujours comme du blues, du blues du Delta, naturellement, sans orchestre ni effets, une musique sobre, dénuée d’artifice, qui va au plus court pour toucher son lecteur. Ce couple de personnages principaux est on ne peut plus attachant, on frémit tout du long aux déboires de Jack, aux coups du sort qui jamais ne l’épargnent, on guette la prochaine avanie et les réactions d’Annette, si singulière qu’elle en est imprévisible... Suspense et actions ne manquent pas, ils sont là pour souligner, pas en buts principaux, ce qui compte, au fond, c'est de savoir si la destinée va s'acharner jusqu'au bout sur ces deux êtres ou si un semblant de paix pourrait survenir avant qu'il ne soit trop tard.

Le pays des oubliés est un conte. Pas un conte pour enfants, les choses qui y sont décrites ne sont pas assez horrifiantes, elles ressemblent trop à la vie des pauvres et des blessés de l’existence, celles qui se racontent d’une voix rocailleuse, brisée comme les os des mains qui ont cogné durant des décennies des visages ou des murs refusant de s’abattre. Des mains qui attendent une Annette, capable de s’emparer d’elles pour les réchauffer et leur montrer ce qui pourrait ressembler à une issue.

Michael Farris Smith est un auteur à suivre, il propose une voix originale, une écriture dépouillée propre à faire surgir l’émotion vraie qui poursuit longtemps son lecteur une fois le livre refermé. Jack et Annette sont des héros mal en point, fragiles, au bord de la rupture, ce qui ne les empêche pas d’être des personnages forts dans une magnifique intrigue.


Notice bio

Michael Farris Smith vit à Oxford, Mississippi. Après Une pluie sans fin (Super 8 éditions, 2015), Sonatine Éditions a publié son deuxième roman, Nulle part sur la terre.


La musique du livre

Howlin' Wolf - The Red Rooster

Muddy Waters - Hoochie Coochie Man


LE PAYS DES OUBLIÉS – Michael Farris Smith – Sonatine Éditions – 249 p. janvier 2019
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau.

photo : Pixabay

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