Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
LE PEINTRE D'AQUARELLES de Michel Tremblay

Chronique Livre : LE PEINTRE D'AQUARELLES de Michel Tremblay sur Quatre Sans Quatre

L’auteur

Michel Tremblay est un romancier, dramaturge et scénariste québécois. C’est un des très grands noms de la littérature québécoise.


Vite fait

Marcel avait 23 ans quand il a mis le feu aux cheveux de sa mère. Il a été interné depuis. Ca fait plus de cinquante ans.

Il peint des aquarelles, a des hallucinations, converse avec un chat qui n’existe pas et fait encore quelques crises d’épilepsie. Il décide de se mettre à écrire son journal pour mettre de l’ordre, peut-être dans ses souvenirs, pour dire ce qu’il n’a jamais encore dit, ou bien encore pour se sentir moins seul.


Un petit peu

« Maman est venue me visiter aujourd’hui. Quand je suis entré dans la maison en tenant mon aquarelle du bout des doigts pour ne pas la salir – j’ai toujours les mains tachées quand je peins-, elle était installée dans mon fauteuil devant la télévision que je laisse allumée toute la journée pour me tenir compagnie. Ses cheveux flambaient. Ils flambent toujours. Ce n’étaient pas des flammes de colère comme lorsqu’elle vient me crier des injures ou me faire les mêmes reproches qu’elle répète depuis plus de cinquante ans, c’était un beau halo jaune et rouge – celui des jours paisibles- qui n’était pas sans rappeler le coucher de soleil que je venais de dessiner. Pour une fois, Duplessis l’accompagnait. Il dormait sur ses genoux. Il flambait, lui aussi, juste un peu de feu, et très pâle, à la surface de sa fourrure. Elle lui grattait la tête avec sa main droite et il faisait semblant de ne pas s’en apercevoir. Je suis convaincu qu’il ne ronronnait pas. Il ne lui ferait jamais ce cadeau.
Ils ont toujours été en conflit. C’est-à-dire que maman ne pouvait pas le supporter. De son vivant à lui parce qu’elle avait peur qu’il me grafigne ou qu’il me donne des puces - « Lâche ce chat-là, Marcel, y va finir par te transmettre des maladies ! »-, quand il a été mort sans toutefois me quitter parce qu’elle ne croyait pas, qu’elle ne voulait pas croire qu’il était là dans mes bras, ou sur mes genoux, pour la simple raison qu’elle ne le voyait pas. Elle l’appelait mon maudit chat imaginaire et se plaignait à tout le monde d’avoir un enfant qui avait des visions. Elle ne savait pas à quel point elle nous faisait de la peine, à Duplessis et à moi. » (p.17 et 18)


Et finalement

« Je ne perds pas la tête. Jamais. J’ajoute des expériences. »

Marcel, un vieux très jeune homme de 73 ans, vit aux Laurentides depuis qu’il a été interné après cet acte brutal, extrêmement violent et qui lui demeure encore parfaitement incompréhensible, cette agression sur sa mère.

Elle lui rend visite, parfois, avec son chat Duplessis, tous deux sont encore en flammes, aucun des deux n’existe pour de vrai mais Marcel, bien qu’il le sache, est obligé de chausser ses verres fumés, dans ces cas-là, afin de se rendre invisible et de supporter sans faire de crise ces moments désagréables.

Il peint depuis des années, sur les conseils du Dr Bazin, des aquarelles à la fois semblables et dissemblables. Les mêmes scènes de montagne ou de plage – bien qu’il n’ait jamais vu la mer -, mais, comme Monet avec la cathédrale de Rouen, les harmonies colorées changent avec la course du soleil dans le ciel, et il aime que le résultat une fois sec soit à chaque fois une nouvelle surprise :

« L’oeuvre que j’ai faite se termine sans moi. »

Elle se vendent très bien, d’ailleurs ses aquarelles. Elles sont même recherchées et la galeriste qui s’occupe des ventes, Colette Dieudonné, lui en redemande.

Marcel navigue dans un monde fluctuant, dont il connaît la part irrationnelle sans pour autant y renoncer. C’est son monde, son seul monde, même, car son existence est extrêmement solitaire. Hormis Madame Dieudonné et un ou deux commerçants, parfois le personnel des urgences quand il a pressé le bouton panique qu’il porte autour du cou, il ne voit personne. Alors la visite de son chat imaginaire – dont il sait qu’il est imaginaire mais il l’accompagne depuis l’enfance, c’est un ami – et de sa mère, même les cheveux en feu, c’est parfois tout ce qu’il a comme distraction : « ...je sais bien que tout ça est faux, même si j’y crois dur comme fer, que c’est vrai et faux tout à la fois - »

Il a l’idée, après toutes ces années, de tenir un journal. Pas un journal comme sa sœur et ses copines en tenaient un, ce n’est pas ce qu’il souhaite, pas de petits secrets amoureux, pas d’épanchements adolescents, pas de contrainte d’ailleurs, à part la lucidité et la sincérité et une écriture sans aucune prétention.

Avant, quand un médecin l’écoutait, il n’arrivait pas à tout dire, il a gardé des éléments de souvenirs et des émotions pour lui, passées sous silence, parce que ça ne regarde personne, parce que c’était pas encore prêt à être dit, pour ne pas être complètement nu, peut-être. Garder un peu de quant à soi. Quelque chose que les médicaments n’ont pas réussi à faire mourir.

Marcel raconte sa vie d’aujourd’hui, simple, très répétitive, rassurante, dans la maison que lui ont légué son psy, le Dr Loiselle, et sa femme. Et tant mieux car l’hôpital était géré par des curés, les frères Mets-ta-main comme les appelle Marcel, des gens cruels, sadiques, pervers qui l’ont placé, tout jeune homme, chez un couple d’éleveurs, sans le payer, juste nourri-logé, un couple qui l’utilisait comme bon à tout faire, levé à quatre heures et sans jamais de congés. Complètement annihilé par les médicaments, car c’est le seul soin qu’on lui prodigue, hormis les entretiens avec les psychiatres, les années se succèdent sans que Marcel ressente grand-chose. Camisole et castration chimiques, parce qu’ainsi les malades deviennent plus faciles à gérer pour le personnel, la vie de Marcel s’estompe, devient translucide, même pas triste, pas désespérée, car alors ce serait encore l’indice qu’une capacité émotionnelle subsiste, non, le rien du tout : « un ruban de temps gris ».

Le Dr Loiselle et sa femme mettent un terme à cette vie de servage en lui offrant de vivre chez eux, comme s’il était leur fils. Belles années, enfin, de douceur et d’affection, d’ouverture sur l’art, sur le monde qui l’entoure.

Cependant, même au Dr Loiselle il n’a pas tout dit. Il ne lui a pas parlé de son amour impossible pour Mercedes, la chanteuse vedette du Coconut Inn où travaillait sa sœur Thérèse et où elle l’emmenait en cachette, faisant croire à leur mère qu’il allait au cinéma. Il a tout connu de l’amour, de ses délices et de ses souffrances là, au Coconut, en écoutant chanter Mercedes. Il n’a jamais fait l’amour, Marcel, jamais connu de femme, trop jeune, trop timide, juste pas les bonnes circonstances, et puis les médicaments ont fait le reste. Libido morte, « corps sans désir » accessibles à ceux des frères Mets-la-main…

C’est trop tard, hein, qui voudrait d’un vieux bonhomme comme lui. Il aura tout loupé de la jeunesse et de l’amour. Il n’aura eu qu’un geste, un seul geste d’une violence qu’il ne s’explique toujours pas et qui l’aura privé du reste de sa vie. Sa mère : une bouche qui lui aboie dessus, qui lui répète qu’elle ne voulait pas de lui, qu’il n’aurait pas dû vivre, qu’il était un bébé laid et insupportable et qu’il est un garçon bizarre, avec son chat qui n’existe pas, un fou, un dingue. Elle revient de temps en temps le voir, les cheveux en feu, et il doit mettre ses verres fumés, toujours pas de taille à l’affronter. Jamais de taille, même si elle est morte depuis longtemps.

« Savez-vous quoi, madame Dieudonné ? Des fois j’aurais envie d’arrêter de prendre mes médicaments. De sauter volontairement d’un monde que je trouve ridicule à un autre qui me rend malade, qui me rend fou, mais qui a la grande qualité de me faire vivre des choses que personne d’autre que moi peut imaginer. »

Ces derniers temps, cependant, les choses changent un peu. Il a envie d’espacer les médicaments, pour voir, malgré la peur et bien qu’il sache que sa mère et Duplessis reviendront le voir s’il baisse les doses. « Vivre malade mais vivre ». Et puis un jour il se dessine au bord de la plage, petite silhouette devant l’immensité colorée, puis Mercedes, avec sa jolie robe bleue. Première fois qu’il y a une présence humaine dans ses aquarelles ! Un progrès, c’est sûr !
Et d’ailleurs, signe infaillible que tout va mieux : Duplessis vient seul et lui parle gentiment, comme avant…

« On écrit son journal pour aller à l’essentiel, j’imagine, et on finit toujours par l’occulter. »

La voix de ce vieil homme est lucide, sans amertume, plein d’humour et de rêves, d’une honnêteté et d’une simplicité désarmantes, bouleversantes. Il se raconte, pour la première fois, enfin. Son monde à cheval sur le fantasme et la réalité prend forme, un monde qu’il veut ainsi, auquel il n’est pas question de renoncer car c’est le seul qu’il ait. Il a suffisamment été assommé, à l’isolement des autres et de lui-même. A 76 ans, Marcel veut vivre, même au prix de crises, pas simplement exister quelque part, mais vivre sa vie d’homme, égaré peut-être, fou, disons le mot, inconvenant au regard des normes sociales.

Un roman magnifique.


Musique

Outre la sélection ci-dessous, vous trouverez dans ce roman : La Palma, Tico Tico, Les Cinq étages, Nini Peau d’Chien, La Complainte de la Butte, Mon Légionnaire, Le Lac des Cygnes

Berthe Sylva - Les roses blanches

Cesaria Evora - Besame Mucho

Fréhel – La Coco

Rina Ketty – J'attendrai

Édith Piaf - Mon homme

Édith Piaf - Sous le ciel de Paris


LE PEINTRE D'AQUARELLES - Michel Tremblay - Éditions Leméac/ Actes Sud - 160 p. juin 2018

photo : Pixabay

Mondaylphine #14 : Les lundis de Delphine Chronique Livre : SOUS LE CIEL VIDE de Raphaël Nizan Chronique Livre : UN SOUPÇON DE LIBERTÉ de Margaret Wilkerson Sexton