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Chronique Livre :
LE PEUPLE DE BOIS d'Emanuele Trevi

Chronique Livre : LE PEUPLE DE BOIS d'Emanuele Trevi sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Emanuele Trevi est un critique littéraire et un écrivain italien. Il a aussi travaillé pour diverses maison d'édition. Actes Sud a publié Quelque chose d'écrit en 2013, roman qui a obtenu le prix Bocaccio 2012 et le prix du Livre européen 2012.


L'histoire à toute vitesse

« Toutes les humiliations, si on les accepte avec une certaine dose d'indifférence, deviendront tôt ou tard des armes, des avantages, des opportunités. »

Le Rat, un prêtre défroqué, est l'ami du Délinquant. Tous deux sont des enfants de Calabre, région pauvre, méprisée et soumise à la mafia, personnifiée par les Oncles.

Le Rat a envie de parler de Pinocchio, le personnage inventé par Collodi, dont il sent qu'il représente le peuple calabrais, le peuple de bois. Il va donc diffuser sur les ondes de la station de radio que possède le Délinquant une sorte de prêche hebdomadaire qui exalte les vertus des Calabrais, prenant à rebours le personnage de la marionnette dont on condamne ordinairement les fautes et les manques et qu'il va magnifier, exaltant le peuple calabrais qui devient le symbole du refus de la loi ordinaire, un peuple qui doit être fier de ce que les autres considèrent comme des défauts et qui sont, en réalité, des affirmations identitaires de la singularité calabraise qui ne ressemble à personne d'autre.

Contre toute attente, l'émission devient un succès phénoménal, mais trop d'attention est dangereux...


Pause dégustation

«  Les informations, se dit le Rat, sont une marchandise vendue à des gens prédisposés, par vanité et par faiblesse, à se faire des opinions. Mais avoir une opinion, ça sert à quoi? »

« Un soir de juillet, torride et humide de sirocco, le Rat et le Délinquant se retrouvèrent face à face dans le bureau du directeur artistique de Télé Radio Sirène. Ces virées à Palmi étaient devenues, depuis quelques mois, une habitude parmi tant d'autres. De l'autre côté du grand bureau, le Délinquant s'était déjà sifflé au moins un tiers de la bouteille de vodka qu'il extrayait, toutes les dix minutes, du réfrigérateur placé derrière lui. Par ailleurs, plus d'une ligne de coke avait fait son apparition fugace sur la surface, déserte et luisante, du bureau noir qui, d'après le Délinquant, aurait été conçue spécialement pour sniffer. Du reste, ce meuble semblait n'avoir jamais servi à un autre usage. Le Rat participait à la beuverie et à la snifferie de son ami avec son détachement habituel : il prenait plaisir à lui tenir compagnie et avait une curiosité innée pour tous les rites, mais l'alcool et les drogues ne trouvaient pas en lui, pour ainsi dire, un terrain adéquat pour y prendre racine. Le Rat ne détestait pas voir le Délinquant se mettre dans un état de cuite et de shoot tel qu'il en devenait incapable de parler. Ils se connaissaient depuis plus de trente-cinq ans et ce spectacle, qu'il avait vu un nombre incalculable de fois, lui offrait encore, avec ses variantes inattendues, maints sujets de réflexion sur la misère et la grandeur humaines. » (p. 23 et 24)


Ce que j'en pense

« Entre le Rat et le Délinquant, il n'y avait jamais eu besoin de mots. Ils s'étaient toujours compris par bribes de phrases depuis l'époque où, encore adolescents, ils avaient réussi à se corrompre l'un l'autre de manière définitive et irréversible. »

Le Rat et le Délinquant – ils ne seront jamais nommés qu'ainsi – se connaissent depuis l'enfance. Compagnon de jeu recruté il y a plus de 35 ans par Filomena, la grand-mère du Délinquant, pour son petit-fils orphelin parce qu'il a besoin d'un ami qui le surveille et le guide tant son esprit et sa chair sont faibles. Une chose les réunit d'emblée, bien qu'ils soient on ne peut plus dissemblables car le Rat est intelligent, calculateur, réfléchi et peu sentimental, quand le Délinquant est prompt aux larmes comme à l'étalage de ses sentiments, homo rapidement accro à toute substance, tout alcool, toute marque d'amour : les deux enfants ont perdu leurs parents et sont élevés par leurs grands-mères respectives. Les parents du Rat étaient des junkies minables et ceux du Délinquant des mafieux qui ont payé le prix fort de leur appartenance à la Famille.

Pour le Rat, cet orphelin si démuni et affamé, être introduit dans le cercle de la Mafia représente une chance à saisir et il se débrouille si bien que Filomena lui paye ses études de séminariste, sans aucune illusion pourtant sur sa vocation réelle, un seul regard lui ayant suffi à comprendre que le Rat est un être dénué de morale chrétienne et de compassion, incapable d'aimer sauf, par une exception miraculeuse, Rosa, la femme avec qui il se marie, et pour qui se défroque, dans tous les sens du terme. Rosa, c'est tout ce qui compte vraiment pour le Rat, son grand amour. Elle est obèse, elle passe son temps à regarder des imbécillités à la télévision, elle ne sait rien, ne connaît rien mais elle est l'expression la plus pure de l'humanité, selon lui. Elle n'est dévoyée par rien, elle est comme lumineusement innocente, une simple d'esprit dont il admire la beauté sans apprêt et auprès de qui la vie est une joie sensuelle et une satisfaction intellectuelle parfaite justement parce que la civilisation n'en a rien altéré. Elle est comme la première femme de l'humanité, elle ne sait rien, elle n'a pas acquis l'intelligence qui biaise et truque le monde. Pour lui qui a appris, au contact des Oncles, à observer la comédie humaine sans rien dire, Rosa est le seul être humain qu'il puisse aimer.

Il est devenu livreur de légumes pour vivre avec elle, dans une maison dont seul le rez-de-chaussée est terminé, passant des prêches au mutisme presque total, puisqu'il vit la plupart de sa journée dans sa tête. Il est toujours l'ami du Délinquant qui en est l'amoureux transi et qui lui donne parfois un peu d'argent. L'argent, le Délinquant n'en manque pas, les Oncles sont là pour y veiller, dans un mélange de respect pour le sang versé par ses parents – tués parce que membres de la mafia – et de pitié condescendante pour ce rejeton incapable de faire quoi que ce soit de propre et qu'on empêche ainsi de faire encore pire.

On est à Rosarno, dans la province de Reggio où, en 2010, des habitants ont tiré sur des travailleurs venus d'Afrique, ouvriers agricoles logés dans des conditions misérables (baraques sans eau ni toilettes ni électricité) et dont la paie est largement amputée par la mafia locale, la Ndrangheta toute puissante et invincible, puissance de l'argent, des offres truquées, des marchés falsifiés, au comportement de seigneur (saigneur aussi) médiéval. Le Rat sait ce qu'il doit aux Oncles et comment se conduire face à eux, son amitié avec le Délinquant est un levier à utiliser avec parcimonie et prudence. Etre connu d'eux apporte, sans qu'on y puisse rien faire, la meilleure des protections ou la pire des punitions.

calabre

image de Calabre

Le Rat a envie d'animer une émission à Télé Radio Sirène que possède le Délinquant ; ce sera une sorte de prêche, centré sur Pinocchio de Carlo Collodi, qui devient la métaphore du peuple calabrais, le peuple de bois. Sans savoir vraiment ce qu'il va dire, le Rat se lance et est surpris de ses propres paroles comme s'il était plus spectateur de lui-même, auditeur de sa propre voix qu'acteur. Le Délinquant est ravi, amoureux fou, admiratif et prêt à tout pour son ami. Il est comme ça, le Délinquant, d'une générosité folle avec le Rat, ancien complice de frasques, l'homme qu'il aime en vrai, mais dont il sait qu'il n'est pas aimé, pas dans ce sens-là du moins. Toujours enthousiaste, grand buveur, grand fumeur, grand amateur de toutes substances, il est l'inverse du Grillon moralisateur et empêcheur de s'amuser en rond, c'est un jouisseur sentimental et gentil, un vrai cœur tendre autant que faible et qui partage avec Rosa un penchant pour les chansons sentimentales et les séries niaises et stupides qui passent à la télévision et dont le Rat n'a que faire.

Selon le Rat, le peuple calabrais doit retrouver sa fierté, se débarrasser du sentiment d'infériorité et revendiquer son âme telle qu'elle est. Au rebours de celle des autres ? Et alors ? Pinocchio se détourne de l'école et il a raison car qu'y apprend-on, sauf à devenir esclave ? Les chemins moraux et intellectuels donnés en exemple, tout tracés par les élites ne sont pas écrits pour le peuple calabrais, le peuple de bois, qui ne fait rien comme les autres, qui choisit systématiquement la mauvaise route, celle qui est à l'opposé de la morale consensuelle. Pour le Rat, le peuple de bois doit assumer et même revendiquer d'être un crétin comme Pinocchio, car celui qui est un crétin, celui qui refuse d'apprendre ne peut être détroussé ni dupé, il n'y a rien à lui prendre, il est invincible : « Nous, nous ne sommes pas nés pour ressembler aux autres. Entre deux choses à faire, nous faisons toujours celle qu'il ne faut pas. »

« Nous, nous n'avons pas été créés pour être intelligents. Nous, nous n'avons nullement besoin de quelqu'un qui viendrait améliorer notre vie. Notre vie est un mystère, un objet cassé qui ne se répare pas, la conséquence d'une tromperie. » dit-il encore. La dignité et la fierté des Calabrais est de refuser le progrès et l'intelligence qui ne sont pas pour eux mais qui sont diffusés par l'école, les journaux, la télévision. Refuser d'y adhérer est le véritable destin des Calabrais, une manière de reprendre leur vie en main, loin de tout ce qu'on peut ériger en modèle et qui ne leur convient pas parce que méprisant leur véritable nature de peuple de bois, un bois dur qui ne se laisse facilement ni abattre ni sculpter.

« C'est une avalanche de mots à laquelle cette école prétend nous faire croire, et à la fin elle y arrive, c'est-à-dire qu'elle sait mieux que nous ce que nous sommes, quels sont nos vrais désirs, ce qui est le mieux pour nous. Et cette chose qui est le mieux pour nous a toujours été la même : faire semblant, le plus possible, de ressembler aux autres. Nous appelons ça être civilisés, être modernes, être européens : une race d'hommes pâle et mollassonne, où les droits et les devoirs sont les mêmes pour tous, pour la seule raison que tous les devoirs et tous les droits se réduisent à l'obéissance et à l'hypocrisie des laquais. »

Au-delà de l'exaltation de l'esprit calabrais, il y a le refus du mépris dont on accable la Calabre, parent pauvre, simple d'esprit ridiculisé pour sa pauvreté et sa misère.

On ne peut s'empêcher de penser aux mouvements politiques populistes et anti-establishment qui foisonnent ces temps-ci, qui rejettent la culture dominante comme une oppression de plus et qui valorisent le repli sur les « valeurs » identitaires spécifiques à un peuple...

L'émission bouleverse le Délinquant, elle donne un sens à sa vie, entre coke et vodka, et elle bouleverse et dope aussi une masse d'auditeurs toujours croissant, qui manifestent leur approbation et leur adhésion aux émissions du Rat qui devient, à son corps défendant, une star. On écrit même une thèse sur lui ! Les Oncles les récompensent par une invitation à déjeuner et de l'argent, ce qui fait peur au Rat maintenant officiellement dépendant d'eux. Une protection et un parrainage dont il se serait bien passé, le coût étant nécessairement hors de ses moyens.

Les choses finissent, bien sûr, par mal tourner. On lui incendie sa fourgonnette et le Délinquant lui révèle qu'il a reçu des menaces de mort... Les Oncles lui fournissent une planque d'autant plus volontiers que ces attaques sont une publicité excellente pour Télé Radio Sirène. Puis un article paraît dans un grand quotidien national, qui le critique et le qualifie d'anti Saviano, faisant apparaître sans l'ombre d'un doute ses liens avec la Ndrangheta...

La Mafia n'aime pas qu'on s'attaque à elle... il va falloir sévir.

La pensée du Rat est empreinte d'un désir d'authenticité et d'envie de retrouver les valeurs populaires, loin de l'Europe qui sacrifie toutes les cultures sur l'autel de la rentabilité et de l'uniformisation stérilisante. Lui-même connaît l'humiliation depuis la prime enfance, fils de junkies miséreux incapables de s'occuper de leur enfant. Il redonne, au travers de ses émissions radiophoniques, fierté et esprit aux Calabrais qui retrouvent ainsi le sens de leurs valeurs idiosyncrasiques, leur ADN en quelque sorte. Refus des maîtres, refus d'être soumis à des diktats incompatibles avec leur culture propre, revendication de la crétinerie du peuple de bois, sa liberté d'être stupide, son inculture comme une forme d'art supérieur à l'image de la grosse Rosa qui ne pense rien et ingurgite sans discontinuer des images mièvres et imbéciles à la télévision qu'elle n'éteint jamais.

Bien sûr que ça rappelle des épisodes du passé, et hélas d'autres qui se profilent à l'horizon, d'autant plus que cette prétendue recherche des valeurs authentiques s'accompagne de l'omniprésence et de l'omnipotence de la Mafia, jouissant de son pouvoir et se vautrant dans son fric et sa saloperie, son arrogance cruelle, hypocritement prude, absolument vulgaire, totalement inculte mais capable de tenir tout le monde par le fric et la bite avec une sorte d'expertise psychologique désespérante d'acuité.

Et malgré tout, cet homme qui fait entendre sa voix à la radio, qui raconte ses rêves, qui lutte à sa façon, touchant ainsi au cœur des milliers de gens, cet amoureux fou, cet ami indéfectible est d'une pureté troublante. Insensible à l'argent, au succès, aux pressions, il ne cherche qu'à dire sa vérité, sans modèle ni emprunt, sans autre intention que de s'exprimer à voix haute, résister par le verbe au conformisme et à l'uniformisation des esprits.

Une vraie réflexion sur les mouvements anti Europe et séparatistes, le refus de la domination d'un groupe au mépris de l'âme du peuple.


La musique

« Les chansons, de l'avis du Rat, étaient l'outil de soumission et d'obscurantisme spirituel le plus puissant du monde. Si tu avais la maîtrise des chansons, tu n'avais pas besoin de la bombe atomique. Un océan de faussetés, de besoins et d'urgence factices qui s'introduisaient dans les oreilles, engendrant l'illusion, chez les abrutis qui les écoutaient, qu'à l'intérieur d'eux-mêmes existait effectivement quelque chose de similaire, au lieu du néant en lequel consiste le cœur humain. »

Queen - Don't Stop Me Now


LE PEUPLE DE BOIS - Emanuele Trevi - Éditions Actes Sud - 285 p. septembre 2017
Traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli

photos : Pixabay

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