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Chronique Livre :
LE POIDS DU MONDE de David Joy

Chronique Livre : LE POIDS DU MONDE de David Joy sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Après avoir quitté l’armée et l’horreur des champs de bataille du Moyen-Orient, Thad Broom revient dans son village natal des Appalaches. N’ayant nulle part où aller, il s’installe dans sa vieille caravane près de la maison de sa mère, April, qui lutte elle aussi contre de vieux démons. Là, il renoue avec son meilleur ami, Aiden McCall.

Après la mort accidentelle de leur dealer, Thad et Aiden se retrouvent soudain avec une quantité de drogue et d’argent inespérée.

Cadeau de Dieu ou du diable ?


L'extrait

« Pendant les années où Thad avait été absent, Aiden avait été jaloux. D'autant que c'était en partie la faute de son ami s'il n'avait pu partir lui aussi. Quand l'agent de sécurité et une unité cynophile avaient un matin passé au crible les couloirs er le parking du lycée de Smoky Mountain et découvert 50 grammes d'herbe dans la voiture d'Aiden, la vérité était qu'il appartenaient à Thad. Mais c'était la bagnole d'Aiden, et il n'avait pas bronché. Avec son passé de bagarreur, sans parler de la fois où il avait planté un rapporteur dans l'épaule du chauffeur de bus du collège, il était un coupable idéal, et l'administration n'avait pas sourcillé. Il avait assumé et accepté le renvoi, les travaux d'intérêt général et le cours sur les méfaits de la drogue. Thad et lui n'étaient que deux fumeurs de joints, mais l'État déterminait la sévérité de la sanction, et toute quantité supérieure à 25 grammes était passible d'une condamnation. Ç'avait été le début de son casier judiciaire, et la raison pour laquelle il n'avait pas pu s'engager dans l'armée. Mais vu dans quel état Thad était revenu, il ne savait trop lequel des deux en avait le plus bavé ? Ils s'étaient tous deux fait tirer le tapis de sous les pieds, et ils se retrouvaient comme ds cons.
Le Thad qui s'était barré avec enthousiasme à dix-huit ans, prêt à buter des enturbannés qui avait jeté des avions sur des gratte-ciel, n'était pas le même que celui qui était rentré clopin-clopant quatre ans plus tard avec un disque fissuré à la base de la colonne. Mais les séquelles mentales étaient encore pires que les physiques., car il était désormais constamment sur le qui-vive, et ses rêves le plongeaient dans un état de panique. Quand il avait quitté le comté de Jackson, Thad n'était qu'un gamin qui ignorait tout du monde, mais il était revenu estropié et endurci par l'amertume et la colère. Et c'est ce Thad qui franchit soudain la porte de k'hôpital avec un compte à régler. » (p.23-24)


L'avis de Quatre Sans Quatre

David Joy avait déjà frappé très fort l’an dernier avec Là où les lumières se perdent qui fut, sans aucun doute, une des belles découvertes de mon été 2017. C’est donc avec gourmandise que je me suis jeté sur Le poids du monde, dans l’attente de la confirmation du talent de cet auteur. L’atmosphère est là, la cambrousse des Appalaches, la came, l’avenir qui n’est qu’un horizon bouché et le passé, ce fameux poids du monde, qui pèse dans le sac à dos que chacun des personnages trimballent, les thèmes aussi : les familles fracassées, la douleur des deuils successifs de vies du mauvais côté de la barrière de l’argent, le libre-arbitre résumé à sa plus simple expression, la violence comme exutoire... Du passé à base de prison pour AIden, de guerre et de morts violentes pour Thad, de déceptions pour Alice. Le premier pour un délit qu’il n’a pas commis, le second pour une patrie qui n’a pas su le remercier d’être allé se traumatiser définitivement sur les champs de bataille du Moyen-Orient, la dernière parce que les hommes sont ce qu’ils sont, qu’ils soient amants ou fils, il n’y a pas grand-chose à en attendre...

Entre eux deux, c’était à la vie à la mort depuis l’enfance, depuis que Thad a évité les services sociaux à Aiden, depuis qu’Alice, la mère de Thad, l’a recueilli et abrité dans une caravane sur son terrain, enfin sur le terrain de son patron-amant qu’elle a réussi à se faire léguer, ainsi que le rente versée en compensation de l’antenne haute-fréquence qui y est installée, brouillant peut-être les esprits ou dérègle les neurones. Aiden est pour lui la figure du grand frère, le plus raisonnable des deux, celui aussi qui a payé à sa place.

Thad n’est plus le même depuis son retour du conflit, il héberge en lui comme une bête furieuse qui ne demande qu’à exploser, qui lui bouffe les tripes. Aiden non plus, n’est plus celui que le jeune militaire a quitté. Cette absence a permis aux causes de la tragédie de se mettre en place, le temps que les personnages fassent le plein de la saloperie du monde jusqu’à en modifier la perception qu’ils pouvaient tous en avoir. Les rôles se sont inversés : Alice et Thad ne sont plus la famille de substitution d’Aiden, celui-ci couche avec Alice et c’est le propre fils d’Alice qui est devenu l’élément extérieur. Les liens entre la mère et le fils ne peuvent guère être pires que ce qu’ils sont, et la liaison avec Aiden ne semble pas l’affecter plus que cela.

Les deux amis, surtout Thad, retrouvent vite le goût de la défonce et de la fête, les filles faciles, les dealers de troisième zone, les petites arnaques. D’embrouilles en accident stupide, ils se retrouvent, presque, par hasard, en possession d’un paquet de fric et d’une cargaison conséquente de came. Largement de quoi assouvir leurs envies d’ailleurs, se faire la belle vie et réaliser leurs rêves. Sauf qu’ils ne sont pas armés, ni l’un ni l’autre, pour gérer cette quasi divine providence. Thad suit ses pulsions, Aiden essaie de limiter la casse, Alice, pas au courant de l’aubaine, veut vendre et partir loin, le clan doit exploser et cela ne peut se faire que dans la déchirure, si tant est que cela soit possible, il y a trop longtemps que les caravanes et ceux leurs occupants sont bloquées ici...

C’est bien sûr compter sur la mélasse qui semble agglomérer ces losers entre eux. Sans les couches de malchances et d’imprudences, de disputes, de colère et de reproches, sans toutes les rancoeurs qui se sont empilées et ne demandent qu’à s’exprimer. En équilibre permanent entre espoirs fous et déprime totale, les personnages de David Joy sont profondément humains avant tout, à fleur de coeur et de peau, sans filet de sécurité, chaque erreur se paie cash, chaque lueur est vouée à s’éteindre les plongeant un peu plus chaque fois dans l’obscurité.

Le poids du monde, ici décrit dans les Appalaches, est sans doute le même à San Francisco ou à New York, Paris, Londres ou Tokyo. Thad, Aiden, Alice et les seconds rôles de ce roman peuvent être situés n’importe où sur la planète, c’est de condition humaine dont il est question ici, pas d’une particularité locale, l’isolement rend juste tous ces éléments plus intenses.

David Joy est de cette race d’auteur qui vous déroule une histoire sur quelques kilomètres carrés, un petit paquet de personnages aux biographies chaotiques et finit par raconter le genre humain et la planète entière, ses angoisses et ses échecs, ses errances et ses destins sur lesquels les êtres ont bien peu de libre-arbitre, même s’ils ont les doigts crispés au bord de la falaise à s’en arracher les ongles, leurs prises finissent immanquablement par lâcher.

Un roman noir étouffant, d’une intensité rare, une tragédie, au sens littéral du terme, la rédemption n’est pas au programme...


Notice bio

David Joy est un jeune auteur américain né en 1983 à Charlotte en Caroline du Nord. Titulaire d’une licence d’anglais obtenue avec mention à la Western Carolina University, il y poursuit naturellement ses études avec un master spécialisé dans les métiers de l’écrit. Il a pour professeur Ron Rash qui l’accompagnera et l’encouragera dans son parcours d’écrivain. Après quelques années d’enseignement, David Joy reçoit une bourse d’artiste du conseil des Arts de la Caroline du Nord. Il se met à écrire pour le Crossroads Chronicle et pour lui-même. Son premier roman, Là où les lumières se perdent, remporte un franc succès et est finaliste du prix Edgar du meilleur premier roman en 2016.

David Joy est également l’auteur d’essais. Growing Gills : A Fly Fisherman's Journey a été finaliste de deux prix littéraires : le Reed Environmental ainsi que le Ragan Old North State for Creative Non Fiction. Il vit aujourd’hui à Webster en Caroline du Nord au beau milieu des Blue Ridge Mountains et partage son temps entre l’écriture, la chasse, la pêche et des travaux manuels.


La musique du livre

Bill Monroe – My Last Day on Earth

Drive-By Truckers – Puttin' People on the Moon

Drive-By Truckers - Goddam Lonely Love

Dolly Parton – Just Someone I Used to Know

Dolly Parton -My Blue Ridge Mountain Boy


LE POIDS DU MONDE – David Joy – Sonatine Éditions – 310 p. août 2018
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau

photo : Pixabay

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