Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
LE POINT ZÉRO de Seichô Matsumoto

Chronique Livre : LE POINT ZÉRO de Seichô Matsumoto sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

À Tokyo, Teiko accepte d'épouser Kenichi qu'elle connaît à peine. De dix ans son aîné, il lui a été présenté par un entremetteur. Dans le Japon en pleine mutation des années 50, Kenichi exerce un métier nouveau : publicitaire. Il dirige l'agence de Kanazawa, au bord de la mer du Japon.

Promu au siège tokyoïte, il doit faire un dernier voyage pour passer le relais à Honda, son successeur. Teiko l'attend. Il ne revient pas.

La jeune femme prend le train pour Kanazawa et débarque dans un pays de neige aux ciels couleur de plomb. Elle contacte sans succès la police. Bientôt, des révélations sur le passé de son mari l'incitent à démarrer sa propre enquête. Ému voire séduit, Honda lui prête main-forte. Sôtarô, le frère de Kenichi, arrive lui-aussi à Kanazawa, mais son comportement se révèle des plus étranges.

Au fil de ses investigations le long d'une péninsule oubliée du monde et battue par les vents, Teiko rencontre Hisako, dont le compagnon vient de se jeter d'une falaise. Elle contacte également l'industriel Murota, un excellent client de son mari, et sa nouvelle femme.

Qu'est-il arrivé à Kenichi ? Quel était son lien avec le concubin de Hisako ? Pourquoi malgré son caractère sombre était-il si proche des élégants Murota ? Les questions s'accumulent, l'hiver devient de plus en plus agressif, mais Teiko tient bon. Lors d'une enquête tenace durant laquelle trois personnes disparaîtront, elle en apprendra plus sur les cicatrices laissées par la guerre et le prix du pouvoir. Il lui faudra cependant remonter jusqu'au « point zéro » où tout s'est enclenché.


L'extrait

« Cet automne-là, Teiko Itane épousa Kenichi Uhara, un homme qui lui avait été recommandé par un entremetteur. Elle avait 26 ans, et lui trente-six. Leur différence d'âge n'était pas un problème, mais pour des esprits conventionnels, cette union arrivait un peu tardivement. « Un célibataire de 36 ans a forcément eu des aventures », lui avait fait d'emblée remarquer sa mère lorsque la proposition de mariage leur était parvenue. Sa réflexion ne manquait pas de bon sens ; personne n'aurait osé la contredire en affirmant qu'un homme pouvait avoir vécu jusque-là sans aucune liaison féminine, et bien sûr, Uhara serait passé pour un menteur en essayant. En réalité, il fit l'impression de quelqu'un de délicat à Teiko, laquelle avait une expérience professionnelle et connaissait bien le monde masculin du travail. Réfléchissant à cela, elle découvrit même qu'elle n'aurait éprouvé qu'un sentiment proche du dédain pour un homme resté chaste ; plutôt que de la pureté, elle n'aurait vu chez lui qu'une faiblesse physique, un manque d'énergie.

Elle pensait donc que c'était assez positif que son partenaire ait entretenu une relation. Lui demander q'il avait déjà vécu maritalement avec quelqu'un serait certes désagréable, mais ne passerait pas pour un reproche si le lien avec cette personne était bel et bien rompu. En bref, à condition qu'il ait laissé derrière lui et qu'aucun ennui futur ne soit envisageable, tout se présentait au mieux. » (p. 7-8)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Teiko pensait avoir trouvé la stabilité en épousant Kenichi, la voie d'une épouse dévouée, celle toute tracée par la société et qu'elle suivrait sans rechigner jusqu'à la fin. Surtout que son époux lui avait même témoigné des sentiments lors de leur voyage de noces, fait assez rare pour un mariage arrangé. Dans le Japon en pleine reconstruction, la guerre a laissé de nombreuses cicatrices mais, vaille que vaille, le pays se redresse et de nouveaux métiers apparaissent, tel celui du mari de Teiko qui est publicitaire. Il ne travaille pas à Tokyo mais à Kanazawa et ne passe qu'une semaine par mois dans la capitale. Il a refusé plusieurs fois des mutations à Tokyo, son sens du devoir le poussant, apparemment, à faire encore prospérer un moment la clientèle de l'agence locale. Pourtant, une fois marié, il est promu à la capitale, et son voyage à Kanazawa sera le dernier, dans trois semaines, il sera définitivement de retour et pourra vivre avec sa jeune épouse.

Les jours passent et Kenichi ne revient pas, malgré le délai largement dépassé. Désemparé la jeune femme se lance alors, seule, dans une vaste enquête à travers la ville où exerçait son mari. Les propos rassurants de sa mère et de sa belle-soeur ne la satisfaisaient pas, Kenichi ne l'aurait pas laissée sans nouvelles. L'entreprise lui adjoint celui qui remplace Kenichi à Kanazawa, Honda, qui va se dépasser tout ce que son employeur attend de lui pour aider la charmante Teiko. Le frère de Kenichi arrive en renfort, il ne comprend pas non plus ce qui a bien pu se passer mais commence des recherches de son côté comme s'il possédait un élément que les autres n'ont pas.

Le meilleur client de Kenichi, Murota, un fabricant de briques, met son réseau à la disposition de Teiko, son épouse l'assure de sa coopération et l'accueille avec beaucoup de sympathie. Au siège de la compagnie, l'enquêtrice amateur rencontre l'énigmatique Hisako, dont le compagnon, ouvrier de la fabrique vient de se suicider et à qui Murota a confié un poste d'hôtesse d'accueil. teiko remarque pourtant qu'Hisako parle un anglais très particulier, celui des femmes ayant fréquenté les GI's, les "pan-pan girls", Teiko commence à comprendre qu'on lui cache des choses...

Malgré le temps neigeux de Kanazawa, l'affaire se révèle brûlante, pourtant la police ne se décide pas à venir réellement à la rescousse de Teiko. Un mort, puis deux, Kenichi qui ne réapparaît pas, tout se déroule comme si un abominable secret ne devait jamais être dévoilé. La jeune épouse va remarquer des élénements troublants dans le sillage de la belle Hisako qui ne semble pas être celle qu'elle prétend être. Désemparée, elle va faire montre d'une grande détermination afin d'aller au bout de ses investigations qui la mèneront quelques années en arrière, à la fin de la guerre et à l'époque de l'occupation par les troupes américaines de l'archipel nippon.

Le point zéro, paru en 1958, est un excellent polar, original par le sujet et son très beau personnage principal féminin. Un livre immergé dans son époque de profonde transformation du Japon d'après-guerre et sa réalité sociale. Le pays avait déjà beaucoup évolué depuis la fin du dix-neuvième siècle, l'arrivée des troupes américaines, sur un territoire ravagé par les bombardements et la défaite, accéléra encore le mouvement. Il fallu tout d'abord survivre, et pour cela tous les moyens étaient bons, ensuite s'adapter aux exigences de l'industrie et aux nouveaux métiers, la société traditionnelle était totalement bouleversée. La place de la femme s'en trouva sensiblement modifiée, Teiko se démène afin de retrouver les traces de son mari dans ce moment charnière et l'on sent bien qu'elle manque de repères dans ce monde mouvant.

Déterminée, intelligente, fine analyste, Teiko tient le roman de bout en bout sur ses épaules, elle se fait un devoir de suivre elle-même le chemin jusqu'à son terme, de poursuivre ses investigations et de connaître le fin mot de l'histoire. Honda ou son beau-frère lui prête la main, mais c'est elle qui dirige la manœuvre de bout en bout. L'occupation du Japon par les GI's et le cortège qui accompagne toutes les troupes d'invasion, prostitutions, combines, ou les suites d'une guerre, pertes des documents officiels, absence de réglementation, sont omniprésentes et Seichô Matsumoto sait à merveille faire vivre les émotions et les aventures de cette jeune femme perdue dans un pays en plein désarroi.

Un classique du polar japonais, une très bonne traduction de Dominique et Franck Sylvain, Le point zéro est un roman à découvrir par tous les amoureux de bonnes intrigues !


Notice bio

Seichô Matsumoto naît en 1909 à Kyûshû, la plus méridionale des quatre îles principales du Japon. Après avoir travaillé comme serveur, puis apprenti dans une imprimerie, il intègre un bureau local du quotidien Asahi. L'une de ses nouvelles, Saigosatsu, est sélectionnée dans la liste finale du prix Naoki. En 1953, avec son roman Un certain journal écrit à Okura, il reçoit le prix Akutagawa. Mais c'est la parution de Ten to sen (Le rapide de Tokyo), en 1958, qui le propulse au-devant de la scène littéraire. D'emblée, Matsumoto innove en apportant une dimension sociale au roman policier nippon. Créateur prolifique, il s'essaie également au roman historique, et connaît sa vie durant un grand succès critique et public. Il décède en 1992.


La musique du livre

Sado Okesa

Michiya Mihashi - Esashi Koishi Ya


LE POINT ZÉRO – Seichô Matsumoto – Atelier Akatombo – 261p. Octobre 2018
Traduit du japonais par Dominique et Franck Sylvain

photo : Pixabay

Chronique Livre : TERRES FAUVES de Patrice Gain Chronique Livre : L'HEURE DE NOTRE MORT de Philippe Lescarret Chronique Livre : LA DANSE DE L'OURS de James Crumley