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Chronique Livre :
LE POLAR DE L'ÉTÉ de Luc Chomarat

Chronique Livre : LE POLAR DE L'ÉTÉ de Luc Chomarat sur Quatre Sans Quatre

photo : Quatre Sans Quatre


Le pitch

Notre héros est un écrivain de polars. Pas très célèbre, « ses tirages n’atteignent pas les mêmes chiffres que Douglas Kennedy. » En vacances sur l'île de Ré en famille et un couple d’amis, il discute de lectures et alors lui vient une idée ou plutôt une vision : il va écrire un plagiat de Pas de vacances pour les durs, de Paul Terreneuve, un polar hard-boiled des années soixante complètement oublié qui trônait au milieu des livres aux couvertures suggestives dans l’enfer de la bibliothèque de son défunt père.

Ce polar représenta, très tôt dans sa vie, « un idéal impossible à atteindre ». En le modernisant, il ne peut que cartonner, devenir un phénomène de librairie : le polar de l’été. Ne reste plus qu’à retrouver ce livre, indisponible et disparu…Aucune trace sur le net, à croire que ce roman n’a pas existé…Quittant sa famille et ses amis, il part à sa recherche dans la maison familiale où il va affronter sa mère qui ne sait plus ce qu’elle a fait du livre, enquêter sur les traces de son enfance et de l’histoire familiale pour trouver ce satané polar de l’été qui se dérobe à chaque fois à sa quête. Son enquête ou plutôt sa quête, va l’amener à croiser et à se confronter à tous ceux qui ont pu avoir ce livre en main.


L'extrait

« Il y a des livres qu'on dévore, et des livres qu'on a du mal à finir. Ce n'est pas forcément les premiers qu'on préfère, d'ailleurs. On peut trouver des récompenses secrètes et tardives à certaines lectures arides. En tout cas, le bouquin de Terreneuve se situait quelque part entre les deux. Je l'ai lu paresseusement, perdant parfois l'intrigue de vue, ce qui me semblait être également le cas de l'auteur. On avait très nettement l'impression qu'il s'arrêtait en terrasse en même temps que son héros. Par ailleurs il ne s'y passait pas grand chose, les scènes entre le héros et les méchants étaient assez répétitives, ainsi que celles avec les personnages féminins, et ne menaient finalement nulle part.
À nouveau, je vois le livre dans la petite bibliothèque à vitrine de mon père. Sa couverture simple et joyeuse. Je ne sais pas pourquoi cette image du passé revient avec une telle insistance. Plus étrange encore, je ressens une certaine excitation. Comme s'il allait se passer quelque chose d'important. »
(p.32)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Le livre, caché dans les livres, dont l'écrivain a besoin pour écrire son livre...

Pas de quoi déplacer les forces de police et les enquêteurs les plus chevronnés, Pas de vacances pour les durs, de Paul Terreneuve n'est pas un incunable ni même une édition numérotée, juste un polar, un de ces romans de gare des années cinquante que le passager lisait durant le trajet pour l'oublier dans le compartiment une fois arrivé à destination. C'est un peu ce qui s'est passé pour le narrateur, il l'a parcouru bien cet ouvrage rangé dans la partie un peu honteuse de la bibliothèque paternelle bien des années plus tôt, sans y trouver plus que cela de charme et d'intérêt, puis l'a oublié.

Aujourd'hui, en vacances sur l'île de Ré, entre sa nouvelle compagne, Daphné et une amie qui attend son époux, il est persuadé de pouvoir s'inspirer du piètre roman pour en faire un best-seller de l'été. Le polar de l'été raconte un périple, une quête initiatique dans laquelle le héros rencontre tous les personnages qui ont influencé sa vie. Comme dans le bouquin qu'il recherche comme si sa vie en dépendait, il ne se passe pas grand chose. Tout au plus, une suite de déconvenues, de déceptions dans ses recherches qui le conduiront à quitter sa villégiature pour visiter sa mère souffrante, croiser son frère qu'il ne supporte pas, une kiné sachant faire exulter les corps, toute une galerie de personnages symboliques et signifiants pour lui, archétypaux en diable et c'est ce qui donne toute sa saveur à ce délicieux polar.

Le narrateur est porteur d'un péché originel, un péché capital, il a jeté des polars à deux sous dans une benne à ordures quelques années auparavant. Un sacrilège qu'il doit payer dans cette aventure chemin de croix, Pas de vacances pour les durs représentant ces opus ensevelis sous des monceaux de détritus, le prix de son blasphème : la perte de son inspiration, l’impossibilité de pondre un bouquin ayant le tirage d'un des Douglas Kennedy que dévore sa compagne. À la recherche du livre fantôme, sans occurrence sur internet, sans trace à la bibliothèque nationale, l'auteur en panne poursuit inlassablement son enquête en prenant soin d'éviter son ancienne épouse qui a certainement besoin d'argent, elle ne le contacte plus que dans cette intention.

Pas une goutte de sang, pas de crime, pas de vol, viol ou complot, ce polar n'est pas moins totalement captivant, drôle, incisif, nostalgique (pour ceux qui ont connu l'époque des André Caroff, San Antonio, SAS aux couvertures émoustillantes). Luc Chomarat emmène son lecteur dans la quête de son héros sans le renfort d'aucun des effets spéciaux du genre et réussit son pari. Ce polar est une pépite, un exercice de style totalement maîtrisé qui use des pires poncifs habilement pour donner ce côté original et singulier qui fait le charme de ce polar de l'été.

Sans identité connu, le héros de ce récit recherche un livre qui n'existe pas, un mauvais polar pour en faire un bon, un excellent, mais, pour cela, il devra aller au bout de sa quête de lui-même, retraverser son enfance, vivre les situations clichées des romans policiers, accepter de regarder sa réalité en face.

Le polar de l'été est remarquablement écrit, tout en finesse. Un petit bijou de lecture à niveaux multiples, presque une psychanalyse de ce narrateur ayant saisi ce mauvais prétexte du roman perdu pour prendre le temps de revisiter sa vie, la cinquantaine venue, et d'envisager l'avenir sans les faux reflets que lui renvoyait le miroir. Et quel suspense !

Le polar de l'été, à n'en pas douter !


Notice bio

Luc Chomarat a publié son premier roman à l'âge de vingt-deux ans au début des années 80, ce qui lui a valu de figurer aussitôt dans une liste des cinquante auteurs vivants comptant dans le roman policier, établie par Le Magazine littéraire. Il change ensuite de vie avant de revenir à l'écriture avec L'Espion qui venait du livre et Un trou dans la toile, Grand Prix de Littérature policière 2016


La musique du livre

Serge Gainsbourg – Sea, sex and Sun

Fleetwood Mac - Go Your Own Way

Frank Sinatra - The world we knew


LE POLAR DE L'ÉTÉ – Luc Chomarat – La Manufacture de Livres – 203 p. juin 2017

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