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Chronique Livre :
LE PRINCIPE DE PARCIMONIE de Mallock

Chronique Livre : LE PRINCIPE DE PARCIMONIE de Mallock sur Quatre Sans Quatre

photo : la gare Saint-Lazare à Paris inondée lors de la crue centennale de 1910 (Wikipédia)


Le pitch

Une explosion en pleine nuit de septembre dans la salle du Louvre où est exposée la Joconde. La vitre de protection a été soufflée et le tableau a disparu. Le seul témoin, Ivo,un célèbre artiste qui réalisait une œuvre contenant une copie de Mona Lisa, est retrouvé inconscient, une balle dans la poitrine. Le vol est bien vite revendiqué via internet par un certain Ockham qui se donne l'apparence d'un polichinelle grotesque, affublé d'un masque au long bec et entièrement recouvert de latex rouge. Il menace de passer son rasoir sur le plus célèbre tableau du monde et d'en réexpédier le bois mis à nu au musée. L'affaire est grave et secoue jusqu'au plus haut sommet de l'état.

Le commissaire Amédée Mallock est furieux, il aurait préféré largement pouvoir bénéficier d'un peu de discrétion pour débuter son enquête. Mais Ockham est parti pour une croisade dingue où il projette de découper et raser tous les aspects inutiles et vains de notre société. Il poursuit son œuvre en rasant la chevelure d'un cuistre, philosophe auto-proclamé des plateaux télévisés, coupant les doigts d'un pédophiles pour les ranger comme des cornichons dans un bocal... Multipliant les forfaits, de plus en plus graves, Ockham va peu à peu provoquer de sentiments paradoxaux dans la population., soutien, rejet, psychose.

Amédée reçoit très régulièrement des bocaux renfermant des doigts, des scalps et autres petits plaisirs, présentés comme des recettes artisanales. Il devra faire appel à toutes les ressources de son équipe triée sur le volet, à son expérience, voire à des chemins un peu plus artificiels, conduisant éventuellement à des paradis baudelairiens, pour débusquer la vérité sous les masques.

Ça urge, l'eau monte, la Seine semble partie pour une crue centennale qui va sérieusement compliquer les investigations, transformant l'enquête sur le Polichinelle en carnaval vénitien...


L'extrait

« L'homme aime avant tout les certitudes. La vérité ou la découverte, le ciel, la mer, l'amour même, ne viennent que bien après. Les abîmes du doute ne sont pas faits pour lui. Bien au contraire. Ce sont ses certitudes, petites croyances ou grandes convictions, qui l'empêchent de trembler le matin et lui permettent, à la nuit venue, de s'allonger et de fermer les yeux.
Alors, parce qu'il en manque, l'homme s'en fabrique. Le Titanic ne peut pas couler, le Concorde est le roi du ciel, les tours de Manhattan sont imprenables et la Joconde, dans sa prison de verre, est protégée à jamais des attaques des brigands.
Ce mardi-là, la dernière des quatre certitudes, comme ses sœurs en leur temps, s'effondra.

C'était l'une de ces journées où, dissimulés derrière les nuages, des bataillons de gouttes s'arment et complotent avant de s'abattre sur l'aridité des cités. Sur la parvis de Notre-Dame, parapluies et citadins tentaient d'échapper à leurs destins mouillés. Mallock était sorti de chez lui, redoutant bien autre chose que la pluie. Pour lui, mi-Breton, mi-Béarnais, le danger ne viendrait jamais de la nature elle-même, mais de son absence têtue au cœur des villes.
Commissaire visionnaire, ours bipolaire, anarchiste défendant l'ordre, Mallock était un grand encombrement d'états d'âme : violent et pacifique, humble et orgueilleux, sage et irascible. Animal paradoxal à griffes rétractiles, il était emprisonné dans un mélange de mélancolie et de colère contre une humanité qu'il défendait tant qu'il pouvait, tout en continuant à la considérer comme indéfendable. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Mallock fluctuat mais ne mergetur pas du tout !

Enquête sous la flotte, dans l'eau, noyé, submergé, il en a jusque-là Amédée des ondées, averses, déluges et sales coups d'Ockham et de sa bande. À patauger en bottes ou circuler sur des rafiots de toutes sortes dans les artères de la capitale, il est forcé de nager à contre-courant pour retrouver le fil de son affaire plus que sombre. Il faut dire que si Amédée, le commissaire, barbote, Mallock, l'auteur, s'amuse. À croire qu'il en a marre des baudruches hypertrophiées des médias, des intellos bobos cupides-stupides auto-encensés ou des faiseurs d’esbroufe de l'art contemporain, plus onéreux qu'intéressant et qu'il a trouvé un plaisir jubilatoire à les abandonner au rasoir du psychopathe de service.

Amédée, c'est un personnage, un roman à lui tout seul. C'est Maigret qui se défonce comme Sherlock, un fauve qui prend des rougeurs quand il lui faut mettre ses sentiments sur la table. Il n'y a que lui qu'il ne ménage pas, il surpasse ses limites, bouscule son équipe, force doucement la main de sa hiérarchie, quand il a un but, rien ne peut le faire renoncer.

La Joconde disparue, d'entrée, imaginez un peu ? Mallock nous refait le coup du génie des énigmes insolubles en vase clos dont il nous avait déjà régalés dans Les Larmes de Pancrace. Il possède le secret de monter un crime impossible, une énigme ébouriffée, pour ensuite nous ébahir des déductions, loin d'être scientifiques, de son flic préféré. Il faut dire qu'il se sert de tout ce qui est à sa portée, Amédée, des ficelles les plus pointues du métier de flic aux rives obscures du chamanisme opiomane, il ratisse large et bien lui en prend, l'adversaire est retors.

Ockham est certes immonde, pas de doute. Par contre les victimes ne sont pas de blanches colombes, il y a forte ambiguïté. Un jeu parfait entre l'immunité des guignols qui déversent leur sottise par tombereau sur les ondes ou par l'image et polluent les cerveaux et les exactions du personnage de carnaval qui veut en débarrasser la société. Mallock s'attaque aux symboles, il les nomme, les ridiculise quelque peu (beaucoup), les met dans une perspective pathétique avec une joie non dissimulée. Le très vilain Ockham s'applique remettre un peu de logique, même dans sa folie, dans notre société qui manque cruellement de jugeote, délaissant l'évident bon sens pour aduler des marionnettes sans profondeurs.

La prégnance du déluge et la montée des eaux donnent au récit une dimension quasi biblique. Le châtiment divin est en cours, rien ne peut l'endiguer, pas les ridicules efforts des hommes. La crue rythme comme une marée le déroulement de l'enquête et les crimes d'Ockham, elle nettoie autant qu'elle salit les trottoirs en se retirant. Mallock a toujours de sacrées références.

Il y a évidemment toujours présentes dans l'écriture la truculence, la profusion, l'outrance sans lesquels Amédée ne serait plus que l'ombre de lui-même. La part fragile aussi, celle de l'ours qui aime, doute, bute sur des détails, danse avec sa folie pour forcer sa pensée à saisir les bribes s'échappant de son inconscient pouvant l'aider dans ses recherches. Le commissaire entouré de sa solide équipe n'hésite pas à se salir les mains, remettre sur le tapis ses certitudes ou poser de côté sa propre appréciation sur les victimes d'Ockham, là, c'est Mallock qui se fait plaisir, Amédée poursuit sa quête, obstinément, rageusement, absolument pas refroidi par le flot de la Seine qui emporte l'écume des rues dans sa fugue.

Vif, drôle, haletant, ce polar touche avec humour des sujets sensibles, le commissaire Amédée est au sommet de sa forme, Mallock a un peu trempé sa plume dans l'acide nitrique afin de remettre quelques totems tordus d'aplomb et c'est une sacrée bonne idée. L'énigme est tortueuse comme on les aime, la solution lumineuse. À noter d'ailleurs que celle-ci révélée, l'intrigue n'en est pas finie pour autant, comme une fusée à plusieurs étages, la mise en bouche des crimes initiaux se poursuit par toute une série de coups de théâtre plus éblouissants les uns que les autres.

Plongez dans les eaux troubles de la Seine avec Amédée !


Notice bio

Amédée Mallock, en plus d'être un héros de polar, est le pseudonyme de Jean-Denis Bruet-Ferreol, peintre, photographe, designer, inventeur, directeur artistique, compositeur et donc écrivain, doit juste manquer plombier et agriculteur à la liste... Il a publié quatre autres polars, Les Visages de Dieu, Le Massacre des Innocents, Le Cimetière des Hirondelles et Les Larmes de Pancrace en 2014.


La musique du livre

Averse torrentielle oblige, Amédée et les Parisiens trouvent refuge dans les cafés, même les membres d'un choeur qui entonne L'Amour est un Oiseau Rebelle par Maria Callas, tiré de Carmen de Bizet. Le vent et les intempéries aidant, la foule grossit et s'essaie à Carmina Burana de Carl Orff, O Fortuna. Le commissaire préfère s'éclipser.

Une des victimes d'Ockham se nomme Nolita, contraction, pense Amédée, de Lolita et de la chanson Non Ho L'Eta de Gigliola Cinquetti.

Rien de tel pour accompagner une petite pipe d'opium qu'un concerto pour hautbois. Vu la crue, l'ambiance vénitienne, Vivaldi s'imposait, Concerto pour 2 hautbois RV 535

LE PRINCIPE DE PARCIMONIE – Mallock – Fleuve Éditions – 540 p. 11 février 2016

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