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Chronique Livre :
LE PRINTEMPS DES CORBEAUX de Maurice Gouiran

Chronique Livre : LE PRINTEMPS DES CORBEAUX de Maurice Gouiran sur Quatre Sans Quatre

photo : François Mitterrand en campagne - 1981 (Wikipédia)


Le pitch

Mai 1981, entre les deux tours de l'élection présidentielle, Mitterrand est aux portes du pouvoir. Les nantis se carapatent, les pauvres se prennent à rêver. Il flotte une drôle d'atmosphère sur la France, entre trouille panique absurde et espoir qui n'ose encore dire son nom. Louka, jeune étudiant en informatique marseillais ne se sent pas vraiment concerné, il a besoin de thune rapidement. Il a bien une petite combine maligne qui lui rapporte un peu mais il vise plus gros.

Ce n'est pas sa famille qui va pourvoir à ses besoins, il n'en a pas. Sa mère a laissé tomber il y a longtemps et son père a fait une indigestion de plomb policier durant un braquage, la place est vacante depuis longtemps. Sa grand-mère ? Et encore, à part être scotchée devant sa télé et écouter de la musique hors d'âge...

Sans lâcher ses études, il découvre par hasard dans un journal l'affaire Papon, ce notable qui a tant à cacher et de bien répugnant. Une idée fait alors son chemin dans la tête de Louka, peu à peu il met au point une arnaque juteuse à souhait. Tout au moins le pense-t-il.

En ce monde, rien ne tourne jamais comme on le veut, malheureusement...


L'extrait

« On s'était rencontrés deux ans auparavant. Je venais tout juste de m'inscrire en fac, à Luminy. J'avais passé mon enfance dans des foyers et des familles d'accueil, et ma scolarité dans des internats. Je venais de décrocher mon bac. La fac était devenue, pour moi, synonyme de liberté.
Lors de l'inscription, j'ai tout de même senti que j'étais irrémédiablement condamné à l'échec aux yeux du scribouillard vérifiant les pièces de mon dossier. À cause de la fiche de renseignements. Père ouvrier (je ne pouvais tout de même pas indiquer braqueur) décédé, mère sans profession en cavale on ne sait où, une douzaine d'années de DDASS...
Tu parles d'un CV !
J'ai appris très tôt que, dès notre naissance, nous sommes catalogués dans le regard et le discours des autres. En ce qui me concerne, je ne me suis jamais senti appartenir vraiment à ce monde où il faut justifier continuellement son existence. Bien entendu, lorsque je me suis inscrit à la fac, on ne m'a pas dit « T'es qu'un va-nu-pieds, un gosse de l'assistance... T'as rien à branler ici, rentre chez toi ! », alors que je n'avais même pas de chez moi, mais on me l'a fait sentir. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Allons bon, voilà que Maurice Gouiran a laissé tomber Clovis Narigou, son ex reporter détective-malgré-lui a dû vouloir rester planqué à la Varune. Une petite surprise donc, mais aucune déception, loin de là. Quel plaisir de retrouver l'ambiance de cette semaine un peu folle où la Gauche, enfin, parvenait au pouvoir après tant d'espérances vaines. Ce qu'il advint pas la suite est une autre histoire, sur le coup, il n'y avait que l'excitation de la transgression possible, un autre monde en vue. Toujours est-il que la France friquée était dans les starting-blocks, celle qui ficelait comme elle pouvait ses fins de mois dans l'expectative, n'osant trop y croire. Le suspense était à son comble entre les deux tours, l'improbable devenait possible, enfin.

C'est donc dans cette atmosphère délétère et un peu dingue que le jeune Louka magouille comme il peut. Précurseur, il a déjà pigé que l'informatique était potentiellement une source de revenus non déclarables, illégale, certes, mais moins risquée que le classique casse arme au poing, et que le monde appartient aux malins. Il a un passé en charpie et un avenir pas gagné d'avance, une hérédité en forme de mise en accusation achève peut-être de le mener sur le chemin mal balisé de l'arnaque. Pourtant, à y regarder de plus près, il a un peu la fibre Robin des bois, le brave jeune homme, ceux qu'il s'apprête à soulager forment, si l'on peut les décrire ainsi, l'élite de la saloperie. Faut dire qu'il a trouvé l'idée en voyant le curriculum de Papon, ministre sous Giscard, exécuteur des basses oeuvres sous les autres gouvernements où il a servi. La fibre, c'est tout. Pour le blé, il a tendance à le garder pour lui, faut pas exagérer non plus.

Coincé entre une liaison torride avec une voisine, se révélant pénible à la longue, une grand-mère qui ne l'a recueilli qu'après ses années de galère dans les services sociaux, Louka sait qu'il doit s'en sortir tout seul, il ne doit compter que sur son instinct et son intelligence. Il y a bien « l'Ouncle », ce substitut paternel, qui le guide, pas vraiment sur le chemin des écoliers, pas vraiment un éducateur. En y regardant bien, il s'en est vraiment tiré avec les honneurs Louka.

Maurice Gouiran nous propulse avec art dans cette époque si particulière, ceux qui comme moi l'ont connue, s'y retrouve totalement. Il a fait construit un héros attachant, un peu balloté par des événements qu'ils ne contrôlent pas, même s'il a la certitude de dominer les situations, pourtant capable de se raccrocher aux branches les plus improbables pour s'en sortir. Il a l'habitude de l'adversité, les coups durs stimulent sa créativité, même s'il commet des erreurs de débutant, il ne se décourage pas pour autant. Il utilise ce formidable changement annoncé pour mettre son nez dans les archives, les dossiers poussiéreux n'étant pas destinés à refaire surface. Toujours cette part d'ombre de l'Histoire qui est commune à tous ses polars, l'exploration des moments sombres de notre beau pays.

C'est un roman noir, l'action, le suspense, les rebondissements sont là, du début à la fin, le lecteur vit en phase avec l'existence frénétique de Louka, voyou sympathique entré dans un univers qui l'est beaucoup moins. Ça meurt un peu autour de lui, violemment, les papiers enterrés sont encore pires que les momies, malheur à qui les expose à la lumière, ou menace de le faire. Les archives départementales, c'est un cimetière indien, la malédiction peut s'abattre à tout moment sur celui qui profane le lieu. On apprend toujours des tas de choses en lisant Maurice Gouiran, Le Printemps des Corbeaux ne fait pas exception, il confirme la règle, et quel conteur ! Impossible de lâcher le texte.


Notice bio

Maurice Gouiran est né au Rove, près de Marseille, dans une famille de bergers. Il en a gardé une passion totale pour la rude nature des collines arides de son enfance, le respect de la culture populaire et de l'authenticité. Tombé amoureux de Marseille depuis le lycée, il obtiendra un doctorat en mathématiques et se lance dans l'aventure balbutiante de l'informatique début des années 70 après avoir vécu intensément les sixties. Il est devenu un des grands spécialistes des systèmes d'information sur les incendies de forêts et devient consultant pour l'ONU. Outre son activité d'auteur pour le moins prolifique - environ vingt-cinq polars au compteur - il enseigne à la fac de journalisme, se passionne pour la peinture, la poésie, le sport et l'histoire taboue du XXème siècle qu'il relate dans ses polars engagés et documentés. Déjà chroniqués sur Quatre Sans Quatre : L'Hiver des Enfants Volés (2013) et La Mort du Scorpion (2014), Les Vrais Durs Meurent Aussi (2015) ou Maudits Soient les Artistes (2016), tous parus chez Jigal Polar.


La musique du livre

Un bon petit coup de poker qui tourne bien et Louka sifflote Let It Be des Beatles.

Sa grand-mère, un peu moins rock, écoute du Jean Lumière, Le Chaland Qui Passe, ou du Reda Caire, Dis-moi Que Tu M'Aimes

C'est vrai qu'on a toujours l'air un peu con avec un bouquet de renoncules, Louka ne déroge pas à la règle, ça lui fait penser à Brassens et à Marinette. En parlant de botanique justement, plus loin dans le récit, l'autoradio de l'étudiant crache Kaya de Bob Marley.

Le bar des Micocouliers, un endroit sinistre dans lequel Louka pense avoir trouvé le lieu où Rezsö Seress composa Sombre Dimanche.


LE PRINTEMPS DES CORBEAUX – Maurice Gouiran – Jigal Polar – 244 p. septembre 2016

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