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LE QUARTIER de Joakim Zander

Chronique Livre : LE QUARTIER de Joakim Zander sur Quatre Sans Quatre

Joakim Zander est un écrivain suédois qui a vécu en Syrie, en Israël et aux États-Unis. Il travaille au Parlement européen et à la Commission européenne à Bruxelles, autant dire qu’il a des renseignements et des informations de première main à injecter dans ses intrigues !
Il a publié, en 2015, Apnée, chez Actes Sud.


«  Bergort, automne 2000
Cet endroit s’appelle Bergort. Donnez-lui le nom que vous voulez, on s’en fout. De toute façon, on n’arrive pas bien à le prononcer. Et sur ce point on est déjà meilleurs que le plupart des gens. Maintenant on le sait, que ceux qui nous ont amenés ici, nos parents, n’arriveront jamais à se faire comprendre. À l’extérieur de ces murs, ils seront muets, pires que muets, puisqu’ils essaieront de s’exprimer. Ils articuleront mal, bredouilleront, croiront qu’appuyer sur les consonnes et faire chanter les voyelles, ça suffit pour s’en sortir. Que bégayer et avancer à tâtons, ça suffit pour obtenir ce qu’on veut. Mais ça ne suffit pas. Ça ne suffira jamais. Ils gesticulent avec leurs bras, leurs regards sont fuyants, leurs pantalons de costume noirs sont démodés et élimés, ils portent des châles, des bijoux. Comment ça pourrait suffire ? Nous, on le sait depuis le premier jour. Comment ça a pu leur échapper à eux. Qu’ici, nous sommes des étrangers. Que nous ne serons jamais plus que la somme de nos limites. Que pour les gens comme nous, ça ne suffira jamais de faire du mieux qu’on peut.
Alors nous prenons la décision ici. Sur le vieux parquet de la salle à manger de notre nouvel appartement vétuste, avec des gribouillis d’enfants sur les placards de la cuisine et nos souvenirs ridicules encore rangés dans des cartons de déménagement empilés contre un mur, attendant que quelqu’un se charge de tout déballer, de nous trouver une place, ne nous trouver une place, de nous intégrer dans toute cette nouveauté. Assis par terre, nous décidons que nous ne sommes pas comme les objets dans ces cartons, que nous ne pouvons attendre l’aide de personne, que nous ne pourrons jamais nous fier à ceux qui se trouvent actuellement dans la cuisine, à ceux qui nous ont fait venir jusqu’ici et qui ont ensuite capitulé. Ils ne sont rien de plus que de vieux vêtements, de vieilles pensées, une vieille langue. 
Nous restons assis en silence. Nous les entendons murmurer dans la cuisine, se plaindre du tahini de la boutique sur la place, des tomates qui sont trop acides, du persil, de l’huile d’olive, des légumes qui ne sont pas dignes de porter leur nom. Nous nous regardons et tu me souris, tu me caresses la joue, tu enlèves une boucle sur mon front. Tu m’as appris un mot trop marrant. Wienerschnitzel. c’est quelque chose qu’ils nous ont servi à la cantine. C’est grisâtre et ça contenait peut-être de la viande. On ne doit pas manger de porc mais on s’en fiche. Il y avait aussi des pommes de terre. Ici il y a toujours des pommes de terre. » (p. 27 et 28)


Yasmine est une chasseuse de tendances, elle gagne bien sa vie et entretient David, artiste fauché et pas très créatif, qui la remercie en dépensant tout en drogue et alcool et en lui filant occasionnellement des torgnoles.

Pourquoi accepte-t-elle tout cela ? Parce qu’elle a fui la Suède avec David, un copain, fui la ville de Bergort, la cité HLM minable dans laquelle elle vit avec son frère et ses parents, fui les conséquences des conneries de son frère et de ses copains. Ils ont déjà fui une fois tous ensemble pour se retrouver là, en Suède, en sécurité oui, mais déclassés, parqués avec tous les autres indésirés, qu’on accepte par charité mais qu’on regarde de haut. Et ceux-là, élevés au bon lait du mépris social pourrait bien un jour mordre la main qui les nourrit.

« La nuit finit par tomber. Des mères crient aux gosses sur le terrain qu’il est temps de rentrer. Quelque chose dans leur ton fait que les enfants obéissent aussitôt. Ce n’est pas un soir à rester dehors. Ce n’est pas un soir à désobéir à ses parents si on ne fait pas déjà partie des ombres, des voyous, des cas désespérés.
Yasmine sait que si Fadi et elle avaient fait partie de ces enfants, personne ne les aurait appelés. Elle revoit le visage fatigué de sa mère avec ses yeux fatigués et encore vêtue de ses habits de travail. Jamais elle ne les appelait. Jamais elle ne leur demandait de rentrer à la maison. Elle travaillait puis rentrait et faisait en sorte qu’il y ait à manger sur la table et que leurs habits soient rangés dans la penderie. Yasmine se sent partagée entre deux affirmations : sa mère n’a jamais été là pour eux. Sa mère a toujours été là pour eux. »

Elle a coupé les ponts, elle regarde de temps en temps les pages Facebook des uns et des autres mais ne donne pas de nouvelles : honte, gêne et pas envie d’être à nouveau prise dans les rets de la survie-débrouille-délinquance de Bergort.
Et puis voilà qu’elle apprend que son frère Fadi est mort.
Fadi, le petit frère chéri, celui qu’elle a protégé, recevant les coups du père à sa place, lui tenant la main pour l’aider à surmonter sa peur, faisant corps avec lui quelque soit la situation. Ces deux enfants-là étaient inséparables, mais Fadi a fait une connerie de trop qui a cette fois mis Yasmine en danger et l’a résolue à mettre le plus de distance possible entre elle et Bergort. Oui, mais sans elle, Fadi va à la dérive.

De petits délits en grosses bêtises, l’esprit torturé par la perte de Yasmine qui ne lui a presque rien expliqué, dans la précipitation, et rongé par la culpabilité, le voilà qui trouve soudain une sorte de rédemption, de regain de confiance en lui-même et d’énergie par la foi musulmane qu’il pratique désormais avec ferveur.

Fadi rencontre un imam qui l’aide à s’engager toujours plus avant et, petit à petit, le voilà qui se retrouve à caresser l’espoir de partir en Syrie lutter avec Daech. Faire le jihad. Sauver ses frères.
« Nous prions ensemble dans sa mosquée et les hommes là-bas me serrent fermement la main tout en me répétant qu’Allah m’a accordé une faveur en me donnant la possibilité de mourir pour ma foi. »
Donner sa vie en martyr.

Il n’est pas le seul jeune homme à avoir été recruté ainsi : « Nous sommes cinq hommes d’à peu près le même âge, dispersés dans le bus. Je les regarde et je me vois. Nous sommes cinq jeunes hommes venant d’un peu partout en Europe. Mais nous avons la même indifférence étudiée inscrite dans le regard, les mêmes souvenirs de matraques de police et d’appartements froids. Nous avons volé les mêmes jeans à l’étalage, nous avons brûlé les mêmes voitures, nous avons fait les mêmes rêves. Nous venons de villes différentes mais nous venons tous des mêmes quartiers. »

Naïf, idéaliste, désireux de se racheter et de donner un sens à sa vie, Fadi tombe dans un piège insoupçonnable.
Mais une explosion a eu lieu là où il se trouvait, en Syrie, et il est réputé mort.

Mais Yasmine reçoit un message de sa mère, accompagné d’une petite vidéo sur laquelle on voit Fadi, à Bergort, en chair et en os.
Pour Yasmine, c’est le moment de revenir et de retrouver son frère, de remettre de l’ordre dans sa vie et d’affronter le passé, quoi qu’il en coûte. Très vite, elle est menacée et agressée. Raison de plus.

« Depuis la voie de chemin de fer surélevée, en arrivant de Gatwick, Londres apparaît comme une ville du futur. L’horizon, hérissé de gratte-ciel majestueux étincelant dans l’obscurité du début de soirée, semble saturé de diamants et de cobalt. Mais sous sa ligne futuriste serpentent toujours des rues et des ruelle qui, comme les escaliers à Hogwarts, prennent une direction différente de celle qu’on avait prévue. Le surpeuplement, le saleté, la fumée. Les visages pâles des passagers dans la lumière glauque des bus avec un sachet de chips sur les genoux pour unique dîner. Des Ukrainiens sous-payés et des Grecs se réfugiant sur les trottoir pour laisser passer les limousines des Chinois. Londres, c’est Dickens remixé par un oligarque. »

Parallèlement, à Londres, Klara Waldéen, une jeune femme qui a subi un épisode traumatique un an et demi auparavant (Klara est le personnage principal d’Apnée, précédent roman de Zander) et qui travaille sur un rapport pour les gouvernements de l’Union Européenne sur les conséquences d’une privatisation éventuelle de la police et de la sécurité, sujet hautement sensible et vers lequel lorgnent nombre de lobbyistes, comme on peut l’imaginer. C’est qu’il y aurait beaucoup d’argent à se faire, à n’en point douter.

Elle est agressée, son ordinateur lui est volé et elle voit un de ses collègues se faire jeter sous le métro londonien. Elle se met donc à enquêter et à douter de la probité de ceux qui l’emploient et soupçonne une machination, dont elle serait un rouage innocent, et une corruption de très grosse ampleur.
Loin de renoncer, elle fonce.

Pendant que des émeutes soigneusement orchestrées prennent place à Bergort, Yasmine se rend compte que ses amis d’enfance jouent un jeu très dangereux dans lequel elle risque sa vie. Klara, elle, n’a que peu de temps pour déjouer les plans de ceux qui veulent faire main basse sur nos libertés. Les deux femmes, inévitablement, vont se rencontrer et s’épauler.

Le monde que décrit Zander, par la bouche de ses trois protagonistes, fait frissonner : corruption qui s’infiltre partout, gangs ultra violents payés pour faire régner la terreur qui légitimera le recours à l’ultra-sécurisation des quartiers, trahisons et complots, argent qui domine et fait danser le monde…

Les immigrés jamais vraiment intégrés, déclassés, victimes de racisme par la police, entassés dans des cités pourries : leur ressentiment est tel qu’il nourrit colère et violence aveugle.
Il y a plus d’un duo Yasmine-Klara à trouver pour remettre notre société en état de marche.


Musique :

Snoop Dogg - Gin and Juice -

Snoop Dog - Gangsta Gangsta

Britney Spears - ...Baby One More Time

Aline Khalaf - Wayed Wayed

Mendez - Razor Tongue

Craig David - 7 Days


LE QUARTIER - Joakim Zander – Éditions Actes Sud – collection Actes Noirs - 416 p. avril 2019
Traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy

photo : Alep en ruine - Wikipédia

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