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LE RÔLE DE LA GUÊPE de Colin Winnette

Chronique Livre : LE RÔLE DE LA GUÊPE de Colin Winnette sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Colin Winnette est un écrivain américain qui a déjà publié Coyote chez Denoël également et a reçu de nombreux prix aux États-Unis pour ses romans et nouvelles. Il écrit pour le Believer et Electric Literature, deux magazines publiant, entre autres, des textes de fiction.


Un extrait

« Le soir, on nous servit du porc et des épinards. C’était simple mais l’odeur était alléchante et ça faisait une belle assiette. J’acquiesçais distraitement tandis qu’un des garçons me racontait que, si la viande était si tendre, c’était parce qu’on jetait les nouveaux qui n’arrivaient pas à s’intégrer en pâture aux cochons. Son petit discours était rôdé. Un autre avant lui le lui avait appris, ou il l’avait récité souvent. Je décidai que je le trouvais beau. En dehors de son histoire, il n’avait pas grand-chose à dire et parlait surtout du livre qu’il avait avec lui. Je ne l’avais pas lu, ni aucun des livres auquel il le comparait. Je n’aimais pas particulièrement la fiction, j’avais donc de plus en plus de mal à l’écouter.
« Si ça ne te dérange pas, j’aimerais me concentrer sur mon assiette », dis-je.
Les garçons autour de nous tressaillirent. Il semblèrent siffler entre leurs dents.
« Tu ferais mieux de te concentrer sur ton odeur et d’aller prendre une douche », rétorqua le garçon au livre.
Mes vêtements étaient effectivement humides et boueux, et mon pantalon était déchiré, mais on m’avait ordonné de me rendre directement au réfectoire pour le dîner, donc je n’avais pas eu le temps de me laver ni d’arranger ma tenue.
« Est-ce que tu sais, dis-je au garçon, que nous sommes désormais un de trop ? Le directeur m’a demandé de lui rendre des comptes, et de lui suggérer qui il devait expulser. Quelqu’un qui s’en sortirait mieux dans les rues que dans un établissement civilisé. Le nombre de lits est limité, et le nombre de choses qu’on peut apprendre ici aussi.
- T’es qu’un menteur, dit-il, et une tapette. »
J’acceptai son commentaire, et n’ajoutai rien de plus.
On ne nous avait pas donné de sel. Juste une fourchette et une serviette avec la consigne de ne pas les perdre. La serviette, m’avait-on dit, servirait à protéger du porc et des épinards ma nouvelle tenue une fois que je l’aurais reçue. Cette serviette m’était fournie, mais ce serait à moi de m’occuper de toute tache ou salissure, et un uniforme sale était inacceptable. On prendrait mes mensurations le lendemain matin, et les vêtements arriveraient dans la semaine. La plupart des autres garçons étaient assez fringants. J’avais hâte de recevoir l’uniforme et de m’intégrer.

Une vieille tonnelle recouverte de lierre ou d’une plante grimpante du même type abritait un petit chemin pavé que nous empruntâmes en sortant du réfectoire. Le lierre était chargé de petits bourgeons, qui écloraient sans doute au printemps. Je ne m’y connaissais pas spécialement en plantes, leur nom et leur comportement m’étaient inconnus, mais je les aimais bien.
Nous avions une demi-heure de récréation, que nous étions censés passer sur un petit rectangle de pelouse brunâtre à côté du dortoir. Une rangée d’arbustes délimitait les frontières de cette cour de fortune et un kiosque bleu décrépit en occupait une extrémité.
J’inspectai le lierre et ses bourgeons tandis que les autres garçons se lançaient dans un jeu de plein air où ils couraient beaucoup. Parfois, il se passait quelque chose et l’un d’entre eux était éliminé et envoyé en touche, puis il se passait autre chose et il revenait en jeu. Je ne connaissais pas les règles et personne ne m’invita à jouer, mais je ne me sentais pas exclu. La partie avait commencé tout naturellement, par la force de l’habitude. Je n’appartenais pas encore à leur monde. » (pages 13, 14 et 15)


Seuls, mais ensemble

Un jeune garçon, un peu gros, et surtout très orphelin, arrive dans un établissement qui accueille les jeunes gens dans son cas. Enfin, accueille, si on peut dire, car le garçon a plutôt le sentiment d’être en prison, dans une prison effrayante, loin de tout, un endroit désolé et totalement dénué de la moindre chaleur humaine. Il se murmure qu’on y tue rituellement une personne par an.

Tout y est étrange et déconcertant : le directeur qui le reçoit l’informe que ceci n’est pas une école à proprement parler mais un endroit où les orphelins sont temporairement logés, qu’ils doivent « travailler pour mériter le vivre et le couvert » car la maison n’est pas riche. D’autre part, ils sont déjà 31 pensionnaires au lieu des 30 prévus, ce qui pèse un peu plus lourd sur chacun.

Chaque enfant doit revêtir un uniforme et le faire durer en bon état, chacun doit contribuer aux tâches ménagères et d’entretien, ainsi qu’à la culture du potager. Le ton est donné, il n’est pas question de se la couler douce ni d’attendre qu’on vous aime ou qu’on s’intéresse à vous. À bon entendeur, salut.

Très vite, le narrateur, ce garçon dont on ne connaîtra ni le passé ni le prénom, est mis à l’épreuve. Le tailleur lui livre un uniforme ridicule et inconfortable – il met ce défaut sur le compte de la silhouette grassouillette du garçon, allant jusqu’à douter qu’il soit orphelin, vu son tour de taille -, puis son voisin de derrière le pique derrière l’oreille en pleine classe, à la suite de quoi il est réprimandé et le fautif disparaît. Il sent qu’il n’est pas accepté par les autres et préfère de toute façon la solitude à leur compagnie. Se mêlant peu au groupe, quoique désireux de trouver sa place parmi eux, il n’en est pas moins pris pour cible.

Un drôle de bonhomme, ce narrateur. À la fois extrêmement lucide et calme, très peu émotif, capable d’analyser les événements et de s’y adapter, calculateur, froid, distant… Incapable de reconnaître les visages des autres pensionnaires qui lui semblent toujours inconnus, il ne cesse de donner le sentiment d’évoluer dans un monde mouvant, celui des cauchemars qui vous fait tenter de cavaler dans des sables mouvants ou vous empêche de glisser la bonne clé dans la serrure de votre porte d’entrée. Parfois désespérément à la recherche d’un ami, puis d’un allié, de quelque chose à quoi se raccrocher face à son environnement totalement fou et dangereux, il peine cependant à émouvoir ou à se rendre sympathique, comme s’il s’agissait d’un langage inconnu de lui qu’il échoue à apprendre.


Sables mouvants, réalité aléatoire

Autour de lui, le monde est incompréhensible, obéissant à des règles qu’il peine à deviner et auxquelles il cherche laborieusement à se plier cependant. Le directeur l’accuse de crayonner des dessins érotiques, et les dessins se matérialisent effectivement dans sa chambre, mais qui les y a mis, qui les a faits ? On lui cherche noise, on l’humilie avec toute l’assurance, la méchanceté, la malveillance toute-puissante de ceux qui sont en groupe et s’attaquent en meute à un seul dont ils flairent la vulnérabilité, ou la dangerosité, peut-être.

Les incidents étranges et inexpliqués se multiplient, le narrateur ne réussit jamais, malgré la politesse dont il fait preuve, à se faire des amis ni même à entamer le début d’un dialogue sans endurer de violence de la part des pensionnaires.

Le paysage lui-même est violent et hostile, recelant des dangers partout, nature en décomposition, odeurs de pourriture et de charnier, boue, pluie, orages et guêpes agressives.


Sa Majesté des Mioches

Bien sûr, on ne peut s’empêcher de penser à Sa Majesté des mouches : même besoin d’un chef, même obéissance au plus fort, même cruauté, même affranchissement de toutes les règles sociales, peur et violence confinant au sadisme. Les garçons sont livrés à eux-mêmes tant la présence des adultes est peu prononcée, avancent en groupes mouvants à peine vêtus, à peine nourris, en grappes terrifiées par l’orage, par les soudaines disparitions de certains, par les cadavres aussi, qui se multiplient à grande vitesse.

Prêt à se résigner à son sort, le narrateur s’offre presque tout d’abord en victime expiatoire, manière de hâter ce qui ne saurait être évité, puis il se rebelle, tout d’un coup conscient de la violence qu’il a envie d’exercer, lui aussi, et de façon plus maligne que les autres. Il cherche à comprendre qui tue et pourquoi, suspecte le directeur, puis certains enfants, sans réussir à percer les mystères auxquels il est confronté, lentement envahi par le mal et par l’atmosphère délétère de ces lieux.


Un bon fantôme est un fantôme mort

Rien n’est fiable dans le monde de Colin Winnette, rien n’est certain, tout vogue sur le peut-être et le je ne sais pas, rien de cohérent ne se lit sur les visages, les actions les plus contradictoires en apparence, à la logique interne improbable, se succèdent en dépit de toute attente raisonnable. Impossible d’anticiper, impossible de ne pas être systématiquement pris au dépourvu, les règles connues ne s’appliquent jamais, il faut y substituer d’autres qui changent encore dès qu’on croit les saisir… Impressions marécageuses et oppressantes, entrelacs qui entravent l’esprit, situations macabres racontées avec un sang-froid impeccable, le roman est un pur cauchemar mâtiné de gothique, puisque les enfants cherchent à éliminer l’un d’entre eux, celui qui est dangereux parce que fantôme. Les vivants sont nettement plus à craindre, il me semble, et l’aveuglement collectif, la façon dont un leader prend le contrôle d’une foule et la mène à franchir tous les interdits au nom du bien collectif aussi.

Cruauté, violence, étrangeté, la conscience rationnelle n’est d’aucune utilité, elle n’ouvre aucune porte, elle n’est d’aucune aide, le monde reste opaque, le mal a pris le dessus, rien ne peut le faire reculer.

La fin, inattendue et parfaitement logique cependant, est un moment de pure angoisse surnaturelle.


LE RÔLE DE LA GUÊPE - Colin Winnette - Éditions Denoël - collection Sueurs froides - 256 p. septembre 2018
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Robinson Lebeaupin

photo : Pixabay

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