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Chronique Livre :
LE RÊVE ARMORICAIN de Stéphane Pajot

Chronique Livre : LE RÊVE ARMORICAIN de Stéphane Pajot sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Une série de décès inexpliqués lors d'un concert de musique classique, le meurtre d'une étudiante vingt ans plus tôt, un acrobate maudit, Willy Wolf, alias Trompe-la-mort, qui disparaît dans le fleuve...

Stéphane Pajot brouille les pistes et nous plonge dans les arcanes de la presse quotidienne locale qu'il connait particulièrement bien pour en faire partie depuis 30 ans.

Les trajectoires de ce sombre et intrigant polar historique se télescopent, se recoupent, se répondent et se complètent dans un univers enfumé, amical et parfois tragique.


L'extrait

« Trois semaines s’écoulèrent, la vie de la rédaction reprit son cours, même si, régulièrement, des journalistes du monde entier débarquaient dans la région pour tenter de percer le mystère de la tragédie. Mathieu souffla un peu mais le moral s’enlisait dans des profondeurs insoupçonnés. Les images du drame le poursuivaient, les cauchemars se succédaient. Par quelle diablerie ces coeurs cessèrent de battre en même temps ? Rien ne filtrait au niveau judiciaire. Les multiples articles qui noircissaient la presse ne faisaient que broder l’éternelle dentelle de la mise en scène, du scénario romancé, du scoop bidon. L’affaire le tourmentait. Mathieu déprima. Sur les conseils de son collègue Pic et l’avis d’un médecin, il opta pour trois jours de repos chez un vieil ami, un érudit et passionné de vieux papiers, de cartes postales du début du XXe siècle. Jean-Claude Lemoine vivait à la pointe du Raz, en Bretagne avec son épouse Annick. Ils acceptèrent avec plaisir de le recevoir. Les retrouvailles furent chaleureuses et bretonnes autour de galettes complètes arrosées de cidre. Dans leur jolie salle à manger, le regard de Mathieu fut attiré par un tableau composé d’une diligence et, juste devant, d’un homme portant un chapeau haut-de-forme. Et puis ce ciel sublime... » (p. 33)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Ah ben, il commence fort Le rêve armoricain : trente-deux morts parmi les spectateurs d'un concert de musique classique au Palais des Congrès de Nantes ! De quoi faire passer le HellFest pour un jamborée... Immédiatement tout le monde pense barbus barbares bombes et tout le toutim. Raté, rien de tout cela. Inexplicable. Pas de fusillade, pas de blessures apparentes sur les victimes, nulle trace de mécanisme diabolique, arme de destruction massive encore plus absente que chez Saddam. À croire que la musique, à elle seule - en plus d'adoucir les mœurs - abrège les souffrances terrestres des mélomanes... Plus qu'un début, on s'aperçoit vite que cette tragédie est un aboutissement, le résultat d'une suite ininterrompue d'événements épars dont Stéphane Pajot nous livre la clé d'assemblage dans ce très original polar, solidement ancré dans sa ville de Nantes à travers les âges.

Le personnage principal, Mathieu Leduc, quarante-huit ans, journaliste de la presse quotidienne régionale, est rapidement sur place. Familier des lieux, ses nombreux contacts lui permettent de prendre même des clichés du drame avant enlèvement des corps – du scoop de compétition ! -, et de constater l'ampleur de l'énigme qui se pose à la police. Immédiatement au cœur des événements, le lecteur partage également les questionnements des reporters sur l'utilisation des images, les difficultés rencontrées dans l'exercice de leur profession, le jeu délicat avec la police ou entre confrères...

Pour y voir clair, le lecteur va devoir prendre son temps et accompagner Leduc dans sa flânerie sur un chemin chaotique, serpentant dans les méandres du passé local. Mathieu, fin connaisseur de la région, pratiquant aussi bien la vieille garde des localiers et des techniciens de la presse, que les technologies actuelles de recherche.

Plus qu'une enquête, ce roman nous mène sur un véritable parcours touristique pour voyageur temporel, à travers le passé nantais, ce qui ne gâte en rien sa cohérence et la résolution de l'intrigue. De chapitre en chapitre, des bribes de récits anciens, d'anecdotes, tragiques, poétiques, nostalgiques, apportent leur pierre à l'édifice et bâtissent, peu à peu, le décor de l'énigme. Stéphane Pajot est un conteur, un passeur d'histoires qui n'hésite pas à sauter de la fin du dix-neuvième siècle à un plongeur acrobate polonais du début du vingtième, puis de la seconde guerre mondiale et la résistance au voyage du peintre Turner à Nantes, sans oublier un drame ayant touché de près Leduc, pour finir par en tisser un récit légèrement surréaliste et totalement séduisant.

N'allez pas croire que Le rêve armoricain est un roman du passé, les thèmes qui y sont abordés sont tout ce qu'il y a d'actuel : le rôle de la presse, les différentes strates d'immigration, le désir de célébrité à tout prix qui n'est pas récent, quitte à y laisser sa vie, l'aisance avec laquelle un innocent peut être brisé... À travers des images d'hier, l'auteur nous raconte aussi aujourd'hui, le progrès technologique change le quotidien, il ne modifie pas l'humain.

Comme Leduc a une bonne descente, on passe pas mal de temps au troquet, lieux de mémoire et de rencontre, et il est tout à fait aisé de s'y imaginer, entouré des personnages convoqués par Stéphane Pajot, chacun narrant son aventure, à voix plus basse pour les moments tragiques, aux sonorités plus joyeuses ou mélancoliques à d'autres, plus légers. Au fil de la soirée, l'ensemble de ces faits deviennent signifiant, le patchwork forme une couverture où chaque détail a trouvé sa place.

Mathieu Leduc collectionne, récolte, fouille et compile les nostalgies des anciens et ses propres souvenirs, des lambeaux de la grande histoire du monde et des événements locaux. Il est une des mémoires de Nantes, lui, ainsi que tous ceux qui oeuvrent quotidiennement, ou oeuvraient, dans la presse : les anciens, typos, photographes, développeurs de clichés, archivistes. Des métiers disparus pour expliquer des images du passé éclairant le présent... À l'heure où le discours officiel réfute l'ancien monde, le disqualifie, le méprise, comme il est salutaire de démontrer que le potentiel « nouveau monde » tant vanté ne sort pas du néant.

Intrigue dans l'intrigue, le journaliste est allé en prison. Une sordide affaire dans laquelle une jeune femme a perdu la vie. Un piège dans lequel il est tombé vingt ans plus tôt et dont les tenants et aboutissants viendront, eux-aussi, s'amalgamer à l'intrigue en cours. Comme si le personnage central ne pouvait s'exclure de l'univers dans lequel il évolue, l'observateur devant impérativement être acteur.

Au fil des pages, le lecteur change d'époque, de personnages, de perspectives, chaque chapitre est une découverte qu'il importe de regarder avec soin afin de comprendre par quel biais celle-ci s'intrique dans un ensemble, telle la multitude d'affluents qui alimentent la Loire, dont un des ponts a une importance fondatrice pour l'intrigue. Le rêve armoricain ne répond pas à la définition du roman-fleuve, et pourtant c'est l'image qui lui colle le mieux à la peau. Et aux eaux...

Érudit, fort bien écrit, un polar mystérieux, peuplé de personnages pittoresques et originaux, une balade dans le passé nantais et un régal de lecture.


Notice bio

Stéphane Pajot est né à Chantenay en 1966. Journaliste à Presse-Océan, il est également collectionneur de photos et de cartes postales, fouineur d'archives toujours à la recherche d'anecdotes inédites et de témoignages, il se passionne pour l'Histoire et la petite histoire. On lui doit une petite dizaine de romans : Les Vacances de Monsieur Tati, La Mort de Jacques Vaché, Tout ce temps perdu avant de grandir et Le Livre est meilleur que le film, adapté au théâtre.
Il vient de publier, en collaboration avec le photographe Romain Boulanger, un beau-livre de photographies contemporaines : Nantes, la ville aux mille visages.


La musique du livre

Alain Bashung – Vertige de l'Amour

Motörhead – In the Black

Try Yann – La Jument de Michao


LE RÊVE ARMORICAIN – Stéphane Pajot – Éditions D'Orbestier – collection Bleu Cobalt – 151 p. mai 2018

illustration : Château et Cathédrale de Nantes (détails) - 1828 - Joseph Mallord William Turner

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