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LE RÉVEIL DE LA BÊTE de Jacques Moulins

Chronique Livre : LE RÉVEIL DE LA BÊTE de Jacques Moulins sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Pour le commandant Deniz Salvère, de la direction antiterroriste d’Europol, une nouvelle menace plane sur l’Europe. Selon ses informateurs, un mouvement d’ultra droite projette une série d’actions violentes partout sur le continent.

Quand une de ses sources est retrouvée égorgée dans son appartement parisien, Deniz se saisit de l’enquête dans l’espoir de mettre au jour les ramifications du réseau ultranationaliste que la jeune femme avait infiltré.


L’extrait

« Dans l’avion, Deniz eut la bonté de lui exposer les faits. La victime, Maryam Binebine, était âgée de trente-quatre ans. Égorgées chez elle, dans son lit. Cela remontait à trois jours. Une amie qui détenait le double des clefs de son appartement était passée à son domicile, inquiète qu’elle ne réponde pas à ses appels répétés, car elles avaient convenu d’aller ensemble voir une exposition. Il était environ 15 heures lorsqu’elle avait découvert le corps allongé nu dans son lit, une plaie béante en travers du cou, d’une oreille à l’autre. L’amie, Salima Duval, avait dit n’avoir touché à rien avant de prévenir la police depuis son téléphone portable. Elle avait attendu sur place. Après avoir constaté le décès, le fonctionnaire du commissariat d’arrondissement avait aussitôt prévenu la police criminelle.
- Par chance, la commissaire Annick Lebèque était de permanence. Nous avons fait nos études ensemble. C’est elle qui est chargée de l’enquête.
- Un crime donc. Qu’avons-nous à y voir ?
- Rien, c’est pour cela que notre présence est, pour l’instant officieuse.
Genre de réponse qui agaçait profondément Elsa. Elle n’avait pas besoin qu’on lui répète cent fois « leur présence officieuse » comme si elle n’était pas capable de tenir sa langue. Et cette manie quasi perverse du commandant de vous obligeait à poser trois fois la même question avant d’obtenir un semblant de réponse l’horripilait. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi il agissait de la sorte. Surtout dans ce cas d’entorse manifeste à la procédure qui supposait au moins qu’elle sache où elle allait mettre les pieds. Elle réagit en terme plus mesurés que sa nature impulsive ne lui inspirait.
- C’est quoi le problème ? Ma question n’est pas assez précise ?
Ilse tourna vers elle, visiblement étonné par la véhémence du propos. Puis il éclata de rire.
- J’ai pris connaissance du crime par la presse parisienne. Le nom de la victime ne
m’est pas inconnu. Il apparaît dans le dossier d’une organisation que Brenner soupçonne de hacking. Cybercriminalité qui relève de sa direction, pas de la nôtre. Sauf que je la suspecte d’activités terroristes, conclut-il en se replongeant dans la lecture de son journal.
Inutile de poser d’autres questions, il n’en dirait pas plus. Si Brenner était dans le coup, Salvère voulait être sûr de le devancer et prenait le risque d’agir à chaud. Quelles que soient les chausse-trapes qui se tramaient au niveau de ses supérieurs, Elsa était ravie de mener enquête à Paris, une ville qu’elle connaissait suffisamment pour avoir envie d’y revenir. Elle ne parlait certes pas aussi bien le français que l’anglais, mais elle pouvait sans difficulté mener une conversation, voire un interrogatoire. » (p. 21-22-23)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Son indic assassiné, voilà de quoi mettre sérieusement en alerte un flic. Certes, le crime peut être un hasard, une coïncidence, mais beaucoup n’y croient pas, surtout lorsqu’ils sont arrivés à un poste aussi élevé que le commandant Deniz Salvère, policier français, responsable de la division antiterroriste au siège d’Interpol à La Haye. Surtout s’il travaille sur un dossier, tentaculaire et explosif, lié à cet indicateur et que tout concourt, sans preuve tangible à lui faire penser qu’il est sur le point de mettre un coup de pied dans une énorme fourmilière... peuplée de fourmis avec des croix gammées sur le dos.

Maryam Binebine, son indicatrice, a été retrouvée égorgée chez elle, à Paris, par une amie qui s’inquiétait de ne pas avoir de ses nouvelles. La jeune femme, douée en informatique, piratait certains sites nationalistes et transmettait ses trouvailles sur une boîte sécurisée, ouverte par les services de Deniz. Depuis quelques temps, le commandant observe l’agitation accrue de certains groupes d’extrême-droite à travers l’Europe de l’est. Manifestement, ceux-ci cherchent des fonds, et ne reculent devant aucune magouille pour s’en procurer, favorisant ainsi l’élection d’une des leurs en Slovaquie, quelques campagnes haineuses ailleurs, mais Salvère suspecte également la constitution d’un trésor de guerre en vue de commettre des attentats...

En compagnie de son adjointe italienne, Elsa Minetti - un sacré duo, il est aussi fermé qu'elle est extravertie - il part pour Paris, où il réside, afin de suivre, de façon tout à fait officieuse, les avancées de l’enquête confiée à une de ses connaissances, la commissaire Annick Lebèque. Les renseignements fournis par la victime touchant plutôt les domaines financiers, il aurait été plus logique que le service dédié du commandant allemand Brenner prenne la main, mais Salvère « sent » que l’affaire peut déboucher sur des actions violentes. Il va devoir jouer très finement car un changement de poids vient de survenir, une nouvelle directrice, l’Autrichienne Maria Kaltbrunner a été nommée, une femme psychorigide, très à cheval sur le code de procédure. Le moins que l’on puisse dire c’est que leurs rapports ne sont pas simples, et la guerre entre les services n’est toujours pas une légende.

Parallèlement aux investigations très mouvementées de Salvère, Elsa et Lebèque, on suit la vie d’une bande de zonards, issus d’un quartier pauvre de Bratislava en Slovaquie, travaillant pour des politiciens nationalistes. Parmi eux, Milosz, le plus malin de la bande, doué en informatique, amoureux de la belle Lenka, jeune fille intelligente, survivant de boulots minables et, peut-être, d’un peu de prostitution. Deux ans auparavant, Milosz a été nommé responsable du terrain de football d’une équipe (fantôme, elle n’existe que sur le papier afin de générer des mouvements financiers) et s’en est plutôt bien tiré.

Le don de Milosz pour les ordinateurs amène ses employeurs à lui confier des tâches de piratage informatique, et à précipiter son départ pour Dresde, où l’attendront de nouvelles missions... La guerre en Syrie, en Afghanistan ou en Irak ayant provoqué de vastes déplacements de populations, ces migrants forment des cibles de choix pour les dirigeants des partis nationalistes et fascistes, il suffit de leur faire endosser toute la responsabilité du chômage, de la précarité, de l’absence de logements sociaux, de la misère dans laquelle vivent Milosz et ses amis afin de recruter des bras. Pourtant le mélange entre des gars comme Milosz, des tueurs tels son ami Pet, et les petits bourgeois qui les dirigent ne se fait pas sans heurts...

Ce n’est pas le seul à aborder le sujet du terrorisme d'extrême-droite, mais ce polar est le bienvenu. Avec talent, Jacques Moulins explore un autre versant du terrorisme, loin d’être marginal, et il le fait de façon magistrale. Le terrorisme nationaliste d’extrême-droite, raciste, xénophobe, fait des ravages, il suffit de rappeler la tuerie de Christchurch ou Anders Behring Breivik pour en prendre conscience. C’est dans les failles entre les services de police, dans certaines complaisances de policiers aux idées nauséabondes, dans les préjugés, dans les antagonismes personnels, ou les béances créées par des organisations de renseignement rigides que se glissent les terroristes fascistes. Salvère l’a bien compris et risque sa carrière à ne pas jouer le jeu, seul le résultat lui importe : traquer l’argent, pister ceux qui le manipulent, analyser et frapper avant qu’ils ne frappent. Pour rester dans la partie, il doit s’entourer d’un luxe de précautions pas toujours comprises par Elsa Minetti qui se sent mise à l’écart, mais saut pouvoir compter sur toute son équipe.

Jacques Moulins donne la parole à chacun de ses acteurs, à tour de rôle, que ce soit la première victime, son amie Solima, ou Milosz, Elsa et les autres. Chapitre après chapitre, les principaux protagonistes exposent leurs actions, leurs réflexions, parlent d’eux, également, tous pris dans le tourbillon des stratégies dissimulées des chefs des sections Interpol ou des dirigeants de la mafia fasciste. L’auteur a trouvé un superbe équilibre entre l’intime des personnages et les événements liés à l’intrigue, voilà une équipe que l’on aura plaisir à retrouver !

L’argent, voilà ce qu’il faut traquer, selon Salvère, et, pour devenir réellement efficace, cela demanderait une coopération absolue entre les différents services d’Interpol, mais aussi de ces services avec les polices des pays concernés. Le fric navigue si vite que la moindre hésitation dans l’échange des informations dilapide un temps qui aurait pu servir à coincer les coupables. Faire tomber les barrières entre les brigades, que ce soit stupéfiant, criminalité informatique, trafics d’armes, d’êtres humains, infractions sur les paris sportifs, les transferts de joueurs, ou sur les billetteries, tout est lié, et Deniz milite pour la création d’une instance ayant une vision globale des activités susceptibles de générer du cash ou de servir au blanchiment. En attendant, il va devoir faire avec les faiblesses du système pour découvrir s’il a eu la bonne intuition ou pas, et si les différents groupuscules nationalistes montent une affaire d’envergure européenne...

À travers l’Europe, des cités les plus pauvres de Pologne ou de Slovaquie à la riche La Haye, et encore dans Paris, cette enquête hallucinante reflète, hélas, la triste réalité. Focalisées, non sans raison, sur le terrorisme islamique, les directions centrales tendent à négliger et lâcher la bride aux officines nationalistes, souvent étroitement intriquées avec les mafias locales et les puissances financières, sympathisantes de ce type d’idéologie mortifère de plus en plus présente aujourd’hui. Salvère poursuit avec obstination son intuition, assisté d’une équipe soudée, prête à tout, et elle va être mise à rude épreuve dans ce polar où la tension ne se relâche pas une seconde.

Une formidable intrigue au cœur des milieux nationalistes d'Europe de l'est, une équipe de flics évoluant à la marge de la procédure, face à des gars paumés embarqués dans une affaire qui les dépasse par des manipulateurs extrémistes... Superbe polar !


Notice bio

Né à Montpellier, Jacques Moulins a passé son enfance à Marseille. Il a été vice-président de l'Unef, puis journaliste dans un quotidien marseillais avant de devenir rédacteur en chef d'une agence de presse spécialisés dans l'info générale européenne. Le Réveil de la bête est son premier roman à paraître à la Série Noire.


La musique du livre

Georges Brassens - La Ballade des Cimetières


LE RÉVEIL DE LA BÊTE - Jacques Moulins - Éditions Gallimard - collection Série Noire - 375 p. septembre 2020

photo : markusspiske pour Pixabay

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