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Chronique Livre :
LE SÉMINAIRE DES ASSASSINS de Petros Markaris

Chronique Livre : LE SÉMINAIRE DES ASSASSINS de Petros Markaris sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Au retour d’un paisible séjour dans son Épire natale, le commissaire Charitos découvre avec plaisir qu’il est enfin promu directeur intérimaire de son service. Comble de bonheur, Katérina sa fille adorée attend un heureux événement.

Une atmosphère détendue bientôt troublée par un premier meurtre, suivi d’un deuxième, puis d’un troisième. Ces trois crimes semblent connectés : les victimes sont d’anciens professeurs devenus ministres.

Cette fois le projecteur est braqué sur l’université grecque. Charitos est confronté à un monde dont il ignore tout : l’université, dont les faiblesses, compromissions et magouilles malodorantes sont peu à peu exposées au grand jour. Et le commissaire va devoir plonger dans les méandres des technologies nouvelles et autres réseaux mystérieux pour faire la lumière sur cette sinistre affaire.

Au bord de la crise de nerfs, Charitos pourra bien sûr compter sur son antidote de toujours : la chaleur humaine, l’amour familial et l’amitié indéfectibles.


L’extrait

« Je me suis vite rendu. Je rejoins Philotéi par l’avenue Kifissias, et quelques rues plus tard je trouve la bonne. L’immeuble du ministre donne sur la place Drossopoulou.
Pas de garde du corps dans l’entrée, ce qui me rassure : la nouvelle risque moins d’être ébruitée. Une voix féminine à l’interphone me dit de monter au quatrième.
La femme qui m’ouvre, dans les cinquante ans, a les yeux gonflés. D’une toute petite voix elle se présente :
- Clio Rapsani
- Toutes mes condoléances, madame. Nous venons d’apprendre la triste nouvelle et je viens pour savoir ce qui s’est passé.
- Par où voulez-vous commencer ?
- Je voudrais d’abord parler au médecin.
Elle m’introduit dans un vaste séjour. Un homme dans les soixante ans, assis sur un canapé, se lève :
- Kostas Aryiropoulos, médecin. Avant que je vous expose mes soupçons, dit-il, j’aimerais vous montrer la victime.
Je le suis dans le couloir. Je jette un bref coup d’œil dans la pièce d’à côté : un grand bureau aux murs couverts de bibliothèques.
Le médecin ouvre la porte suivante, celle de la salle de bains, et s’efface pour me laisser voir.
Un homme est couché par terre devant la cuvette des W-C, obèse, avec des lunettes et une barbe. Son corps occupe tout l’espace entre la baignoire et le lavabo. Il a vomi, mais s’est écroulé avant de finir : il y en a partout dans la cuvette, sur le sol et sur ses vêtements.
- Connaissez-vous la cause du décès, ou avez-vous au moins des soupçons précis ?
Il s’efforce de rassembler ses pensées.
- En cas de crise cardiaque, soit il aurait eu le temps de téléphoner, soit il se serait écroulé sur place. Donc la crise cardiaque me semble à exclure.
- L’empoisonnement ?
- Oui, mais il ne serait pas alimentaire. Ce genre d’intoxication laisse d’habitude le temps d’aller à l’hôpital. C’est pourquoi j’ai été amené à chercher plus loin. Venez avec moi.
Il m’emmène à la cuisine. La femme de ménage, une quadragénaire, se lève de sa chaise et nous laisse seuls.
Le médecin va ouvrir le frigo.
- Regardez.
En plein milieu, je vois un énorme gâteau. Il lui manque une grosse portion triangulaire. Une carte est posée dessus, où l’on peut lire :

AU MINISTRE KLEARKOS RAPSANIS
POUR SON TRAVAIL INLASSABLE
SES ADMIRATEURS ANONYMES.

La carte sort d’un ordinateur, c’est évident, même pour moi. » (p. 51-52)


L’avis de Quatre Sans Quatre

La situation ne peut guère être plus agréable pour le commissaire Charistos. Un début de polar de rêve puisqu’il est en vacances en Épire, sa région natale, en compagnie de son épouse. Le couple y a rencontré trois charmantes jeunes retraitées pleines d’humour, Aryiro, Kalliopi et Tassia, avec qui il s’est lié d’amitié. Le petit groupe multiplie les excursions, les copieux déjeuners et dîners dans les auberges des environs. Tout le monde s’amuse bien, si l’on excepte le souci qu’a Tassia pour son fils, biologiste, qui ne trouve pas de poste d’enseignant malgré tous ses diplômes, et le troàuble que font naître les files de migrants misérables sur les trottoirs des villes. En fin de séjour, tous assistent au superbe spectacle de jeunes Allemands pratiquants le deltaplane, avant de se séparer en se promettant bien de se revoir souvent à Athènes.

Premier jour de reprise du travail, autre bonne surprise : Charitos apprend que Guikas, son directeur, prend finalement sa retraite, lui-même n’en est plus très loin, et qu’il est enfin nommé à sa place, en attendant que la hiérarchie prenne une décision définitive. Comble de bonheur, Katérina, sa fille lui annonce qu’il devrait être bientôt grand-père. Pourtant le ciel va vite s’assombrir avec un premier assassinat étrange, celui, toujours très problématique, d’un membre du gouvernement en exercice, Klearkos Rapsani, brillant ex-professeur d’université, aujourd’hui ministre de la Réforme administrative. L’arme du crime : un gâteau empoisonné. Rien de plus facile que d’appâter ce politicien boulimique, passant ses journées à avaler toute nourriture à sa portée. L’énorme bonhomme, coincé dans les toilettes, n’a pas su résister à la pâtisserie déposée par un ou une inconnue. Sur la scène de crime, les enquêteurs découvrent une inscription rendant hommage à un illustre professeur d’université, disparu depuis des années.

Charitos va bien entendu être gêné par tout ce qui entoure la mort d’un notable aussi éminent : le secret, l’aspect politique que peut prendre les événement alors que le pays est en plein marasme économique, les pressions diverses, les médias... Mais ce ne sera pas le seul obstacle : lui-même n’a pas fait d’études supérieures et se sent totalement étranger à ce milieu. Les campus grecs post crise de la dette ressemblent à des no man’s land, sur lesquels des étudiants, potentiellement violents, hostiles à la police et aux autorités gouvernementales et universitaires qui les ont abandonnés à leur sort, sans moyens et sans professeurs bien souvent, tentent, souvent en vain, de poursuivre leurs cursus. Autre épine dans le pied du policier, les indices désormais se dénichent autant sur le terrain que sur les réseaux sociaux auxquels il ne comprend rien, les fils Twitter et les commentaires Facebook lui semblent bien plus hostiles et étrangers que les pires quartiers louches d’Athènes, heureusement qu’il peut compter sur son équipe...

Le commissaire passe ses journées à courir après des indices, à explorer des pistes dans les méandres périlleux de la faculté, délaissés par des pouvoirs publics ruinés, agonisant sous la tutelle de la « troïka » européenne chargé de restructurer la dette abyssale du pays. Le soir, épuisé, il ne parvient pas à goûter un repos bien mérité, pressé de sortir par son épouse et les trois amies de vacances qui multiplient les invitations à dîner et le bombardent de questions sur les avancées de l’affaire, ce qu’il abhorre.

D’autres meurtres, aux scénarios identiques vont suivre, des notables liés à l’enseignement supérieur et au gouvernement, des messages cryptiques inscrits sur les scènes de crime, confirmant à Charitos que la solution est à découvrir dans le milieu universitaire et ses nombreuses dérives, tant morales que financières. Au fur et à mesure qu’il va remonter les pistes, le commissaire va prendre conscience de l’état déplorable de l’éducation en Grèce, à l’image de tout le reste, faire le constat d’un pays exsangue où se poursuivent toutefois malversations, pantouflages et passe-droits. Comme partout, la grande purge financière touche avant tout les classes populaires et les services publics, magouilles et corruptions se portent à merveille.

Sous des dehors de comédie, ce roman débuté sur un ton léger, une atmosphère de vacances agréables, laisse, peu à peu, place à un constat terrifiant sur les institutions d’un pays de l’Union européenne dans lequel toute la jeunesse est vouée soit à un chômage de masse, soit à suivre des études lacunaires, sans espoir d’un diplôme réellement qualifiant. Petros Markaris désigne clairement les responsabilités politiques de cette faillite et du creusement des inégalités, il s’en prend sans détour aux petits arrangements entre amis minant la société. Son évocation de la Grèce antique, de ce pays qui fut un des berceaux de notre civilisation est prétexte à démontrer à quel point celle-ci a sombré, victime de l’affairisme et d’un système politique pernicieux. Ce roman est celui d’un homme en colère, se retenant de vitupérer afin de donner plus de force encore à son regard acerbe.

Heureusement pour le commissaire, la retraite n’est pas si loin, il lui reste les petits plats d’Adriana, le futur enfant de sa fille et son amitié avec Zissis, le vieux communiste aux analyses si pertinentes, pour oublier quelques instants toutes ces histoires tragiques.

Un excellent polar, un réquisitoire implacable sur les malversations dans le système éducatif grec, et les conséquences de la crise de la dette, déroulées tout en finesse par un grand écrivain.


Notice bio

Petros Markaris, né en 1937 à Istanbul d’une mère grecque et d’un père arménien, vit à Athènes. Il est auteur dramatique, traducteur de Brecht et de Goethe, scénariste de Theo Angelopoulos. Sa série d’enquêtes du commissaire Charitos connaît un grand succès dans un certain nombre de pays.


LE SÉMINAIRE DES ASSASSINS - Petros Markaris - Éditions du Seuil - collection Cadre Noir - 276 p. juin 2020
Traduit du grec par Michel Volkovitch

photo : Le portique des Caryatides par Walterssk pour Pixabay

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