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Chronique Livre :
LE SHAMISEN EN PEAU DE SERPENT de Naomi Hirahara

Chronique Livre : LE SHAMISEN EN PEAU DE SERPENT de Naomi Hirahara sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Rares sont les choses qui enthousiasment plus Mas Arai que les jeux d’argent. Quand il apprend que l’une de ses connaissances vient de gagner un demi-million de dollars grâce à une machine à sous, il est forcément un peu curieux.

Mais la situation prend une tournure dramatique lorsque le gagnant est assassiné. Seul un shamisen, instrument traditionnel japonais à trois cordes, semble pouvoir révéler l’identité du tueur…

Mas découvre bientôt un monde de secrets et de mensonges, qui s’étend des rues de Los Angeles jusqu’aux îles Okinawa.


L’extrait

« Mas aurait bien aimé pouvoir réagir avec autant d’insouciance. Qui avait été tué à Mahalo ? Quand même pas G.I. ? Cela expliquerait pourquoi c’était Juanita, et non son ami, qui l’avait appelé. Mas tripota le tournevis dans sa poche et fit le voeu que toute cette histoire se termine rapidement. C’était normal pour un vieillard de mourir, mais un cinquantenaire ? G.I. était encore dans la fleur de l’âge. Bien qu’un peu vieux pour ça, il pouvait toujours devenir père. Il pouvait encore se faire un paquet d’argent et même aider quelques personnes par la même occasion.
Mas essaya de pousser la porte d’entrée qui s’ouvrit malgré la pancarte FERMÉ. Mais au lieu d’être accueilli par des adolescents souriants aux faux colliers de fleurs, il fut reçu par deux policiers en uniforme aux visages maussades.
« Y faut que j’entre. C’est au sujet de mon ami, G.I. Hasuike. Sa petite amie m’a appelé », leur expliqua-t-il.
L’un des policiers chuchota dans l’oreille de l’autre. Du coin de l’oeil, Mas vit l’hôtesse, Tiffany, le pointer du doigt. Lorsqu’il tourna la tête pour mieux la voir, elle baissa les yeux.
« C’est lui », l’entendit-il dire à quelqu’un en face d’elle. » (p. 39)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Mas est presque - presque - un personnage à la Agatha Christie. Il touche cependant à des thèmes plus généraux et profond qu'Hercule Poirot. Ce vieux jardinier veuf de Los Angeles d’origine japonaise, qui était à Hiroshima le jour où Little Boy est tombé, un de ses titres de gloire, est curieux comme une pie. Un peu dépenaillé, circulant dans un véhicule quasi bon pour la casse, il est une des figures de la communauté d’origine japonaise et n’hésite pas à fourrer son nez un peu partout - à son corps défendant, prétend-il - sur la mort d’un heureux gagnant au jeu qui n’aura pas le temps de savoir si, comme le dit le proverbe, il aurait ensuite été malheureux en amour.

Ce pauvre Randy Yamashiro ne profitera pas de son demi-million de dollars récolté sur la machine à sous sponsorisée par le jambon en conserve Spam, il est assassiné le soir de la fête qu’il organise à son retour de Las Vegas. Randy étant ami avec l’ami de Mas, G.I. Hasuike, avocat de son état, le jardinier, sans trop se faire tirer l’oreille, va assister Juanita, petite ami de G.I., qui a décidé de démasquer le meurtrier. Sur les lieux du crime, à côté du corps, un shamisen brisé qui va immédiatement ouvrir des pistes. Ce n’est pas n’importe quel instrument, c’est un shamisen en peau de serpent comme on en fabriquait dans l’île d’Okinawa, un sanshin. L’occasion pour Naomi Hirahara se nous plonger dans l’histoire des nippo-américains et de leur enfermement dans des camps lors de la dernière guerre mondiale alors que nombre d’entre eux se battaient en Europe sous la bannière étoilée, faisant preuve d’une loyauté sans faille. Celle également de cette île d’okinawa qui fut le théâtre des combats les plus violents de l’archipel japonais, de nombreuses invasions et pillages au cours de son histoire et possède une culture propre, différente du reste de l’archipel nippon.

On retrouve dans le récit de Mas la faculté particulière des Japonais de classifier rigoureusement et de nommer les catégories de citoyens selon, par exemple, qu’ils soient nés au Japon ou de deuxième, troisième génération après l’immigration, présente aussi la fidélité à la culture, aux comportements sociaux traditionnels dans un texte émaillé de mots nippons, recouvrant bien souvent des concepts subtils dont les explications éclairant les réactions des protagonistes. Ces personnages, hauts en couleur, bien que très américains, restent coincé entre deux cultures, deux histoires et conservent des cicatrices causées par les deux parties en présence lors de la dernière guerre mondiale en Asie.

Mas Arai est un rescapé de l’apocalypse nucléaire, un survivant, mais la bataille d’Okinawa, plus conventionnelle a causé autant de pertes civiles que la bombe atomique. Sous ses faux airs d’Hercule Poirot débonnaire ou ronchon, il n’a pas son pareil pour laisser traîner ses oreilles, découvrir des arbres généalogiques obscurs ou des liens de causes à effets tortueux. Il se glisse partout, est toujours au bon endroit au bon moment, sait se faire oublier et mettre en place les pièces de puzzle réellement complexe de cette intrigue qui se noue sur plusieurs continents et des dizaines d’années. Sans bouger de Los Angeles, Mas va traverser l’océan Pacifique, fouiller dans le passé okinawaïen, en particulier la musique traditionnelle, les arts culinaires et les dynasties pour comprendre pourquoi ce pauvre malchanceux de gagnant a été assassiné.

Le shamisen en peau de serpent est un bon polar qui, sous des dehors presque primesautier, traite un sujet grave - la vie des immigrés japonais aux USA pendant le seconde guerre mondiale. Remarquablement traduit, truffé de vocables nippons donnant un côté exotique à ce roman se déroulant à Los Angeles, c’est incontestablement un excellent moment de lecture et une bonne occasion de réfléchir sur les conséquences du passé, celles qui provoquent toujours ici et là des tragédies dont il faut aller chercher les racines loin dans le temps.


Notice bio

Naomi Hirahara, née en 1962 en Californie, est d’origine japonaise. Ses parents ont grandi à Hiroshima. Elle a déjà publié Les malédictions d’un jardinier kibei et Gasa-gasa girl aux éditions de l’aube. Le shamisen en peau de serpent a reçu le prix Edgar Allan Poe.


La musique du livre

Franck Sinatra – My Way

Shamisen Okinawa


LE SHAMISEN EN PEAU DE SERPENT - Naomi Hirahara - Éditions de l’aube - collection l’aube Noire - 318 p. novembre 2017
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Benoîte Dauvergne

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