Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LE SICILIEN de Carl Pineau

Chronique Livre : LE SICILIEN de Carl Pineau sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Nantes, 1995. Une jeune albanaise est assassinée dans des conditions particulièrement sauvages. Dario, gérant de discothèque d’origine sicilienne, fait figure de principal suspect : on a retrouvé le cadavre dans le coffre de sa voiture !

Greg  Brandt, policier madré, est chargé de l’enquête, et dresse une liste bien plus étoffée de coupables potentiels, au premier rang de laquelle on trouve quelques mafieux, fraîchement débarqués d’Europe de l’Est, des notables aux curieuses fréquentations, des truands locaux et quelques hommes de main russes…


L'extrait

« Je me suis réveillé au même endroit, la porte de la discothèque était ouverte, la brune avait disparu. Incapable de savoir ce qui s'était passé à son départ, je me suis senti minable et souillé. Mes sinus me faisaient un mal de chien. Il m'a fallu dix minutes pour vérifier les mégots dans les cendriers et comptabiliser la recette : presque huit mille francs dont trois mille en billet que j'ai collés dans une enveloppe.
J'ai planqué l'enveloppe dans la doublure de mon Perfecto en cuir marron, puis j'ai bu un ultime whisky servi au doseur, espérant que ça m'aiderait à retrouver la mémoire. Au lieu de ça, la pièce s'est mise à tourner, je me suis allongé sur le sol pour ne pas vomir. Au plafond, les cristaux du lustre sont partis en vrille. J'ai à nouveau fermé les paupières...
Lorsque je suis sorti du Château, le soleil n'éclairait pas encore la ville endormie. Un crachin nantais arrosait les pavés de granit. J'ai respiré de grandes bouffées, l'esprit en feu, laissant l'eau ricocher sur mon crâne, ruisseler sur mon visage et ma barbe naissante. Mon vieil Espace m'attendait dans une ruelle à côté de la cathédrale. Au moment d'introduire la clé dans la serrure, j'ai réalisé que la roue était à plat. Pestant contre la fatalité, je me suis fendu d'un rapide tour de la caisse. Les autres pneus avaient été lacérés, la fatalité a pris les traits de la jeune Albanaise en colère.
Abruti ! me suis énervé, j'ai envoyé mon poing dans le rétroviseur qui me retournait mon image striée de gouttes d'eau comme des larmes. Le miroir m'a entaillé les phalanges, qui se sont mises à pisser le sang. Ça dégoulinait sur le trottoir, formant une tache noirâtre. J'ai ouvert le coffre, déplacé le surf et ma combinaison pour sortir un chiffon que j'ai entouré autour de la plaie. » (p. 23-24)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Les nuits nantaises avec L'Arménien, le premier polar de Carl Pineau, n'étaient déjà pas des sinécures, à tel point que le-dit Arménien, Luc Kazian avait été retrouvé aussi plombé et calciné que le toit de Notre-Dame de Paris, sale affaire. Pour tout vous dire, ce n'était là que mise en bouche, l'échauffement de l'auteur avant le parcours du combattant, version Forces Spéciales énervées, que Dario, son Sicilien, va devoir subir dans ce nouveau roman. Tout aurait pu plus mal débuter, c'est vrai : Dario fête son anniversaire dans la discothèque dont il est le barman (Le Château), même occupé à servir les clients, il picole un peu beaucoup et se fait ouvertement draguer par une mystérieuse jeune femme. Là où l'affaire commence à déraper, c'est lorsqu'il doit cogner les deux petits-fils idiots et méchants de son patron qui entendent bien s'occuper personnellement de l'inconnue. Il ramène le calme, mais ne se fait pas des amis des deux brutes débiles, aidé par Andreï, le videur de la boîte qui voit pourtant d'un mauvais œil l'irruption de cette Albanaise. Un peu allumé, excité par la baston, malgré ses serments de fidélité à Leïla, sa compagne, Dario ne résiste pas bien longtemps à la séductrice, qui lui parle également d'un étrange marché auquel il ne comprend rien. C'est ensuite que tout se dégrade...

L'Albanaise est retrouvée le lencdemain assassinée dans la voiture du serveur. Tous les indices pointent dans sa direction et, comme il s'est assoupi/évanoui après le départ de l'inconnue, il a un trou de mémoire très préjudiciable pour justifier le temps qu'il a mis à rentrer chez lui, même en tenant compte du fait que les pneus de son Espace avaient été lacérés. L'affaire semble même un peu simple pour le policier chargé de l'enquête, Greg Brandt, bien trop malin pour gober tout cru un coupable idéal servi sur un plateau.

Dario a eu une sale enfance. Né en Sicile, il a été témoin de la mort de son père, adversaire déclaré de la mafia locale, mais n'en garde aucun souvenir, exceptées quelques bribes sanglantes, éparses, et sans cohérence. Sa mère décédée également, il a été élevé en France par sa tante, une juge très respectée au carnet d'adresses bien rempli. Celle-ci a couvé et gâté le jeune Dario, lui passant tous ses caprices et lubies, jusqu'à lui offrir un cabriolet de sport dans lequel ils eurent tous deux un accident. Depuis la tata est tétraplégique, mais ne garde aucune rancune envers son neveu qui est parti courir le monde quelques années avant de revenir à Nantes, et travailler au Château. Ses passages amnésiques font de son passé une énigme, il sait que son père le maltraitait, garde en lui quelques images troubles de sa mort, mais ne possède par une vue nette de tout ce qui a pu se passer. Le cauchemar se reproduit avec cette soirée. Bien qu'il se sache innocent du meurtre, il peine à se disculper et doit au brillant avocat, envoyé par sa tante, de sortir de la garde à vue ordonnée par Brandt.

Le pauvre Dario va être victime d'à peu près tout ce qui peut arriver à un type sans le tuer au cours des semaines suivant le meurtre de l'Albanaise. Il va servir de boule de billard, renvoyé d'un bout à l'autre du tapis par des gens dont il ignore tout puisque chaque fois qu'il pense tenir une piste, celle-ci s'effondre et le propulse dans un brouillard encore plus grand. Leïla a disparu, il perd son boulot, se fait tabasser, blessé, en vient à douter de tout et de tous comme dans un très long cauchemar, sauf qu'il se sait éveillé, et que ces options de survie se réduisent à chaque pages.

Côté suspense, vu que le lecteur n'en sait pas plus que Dario et qu'il partage ses déboires à chaque instant, on est servi. Pour l'action tout autant, ça déménage sévère à Nantes. Les amis sûrs d'hier peuvent se révéler les ennemis d'aujourd'hui, le passé, que l'on croyait enfoui très loin, resurgit soudain de façon tout à fait inopinée, les amours ne pas être ce dont elles avaient l'air... Ce qui apparaît le plus dangereux dans cette histoire, c'est la confiance, et même la moindre certitude sur tel ou tel personnages, chaque faux pas se paie cash et le jeune homme va en commettre un sacré paquet.

Bref la Sicile s'invite sur les bords de la Loire, les Balkans font de même, et cette rencontre va produire autant d'étincelles (et de dommages collatéraux) qu'un feu d'artifice tiré à côté d'une usine de munitions. Il lui arrive tant de choses à Dario, qu'on se demande bien comment il peut encore ne serait-ce que mettre un pied devant l'autre, et ce que lui et Greg Brandt vont peu à peu découvrir de son passé et de celui de sa famille ne va rien arranger... L'écriture est sèche, aussi vive et rythmée que la suite de mésaventures du personnages principal, les dialogues vont droit au but, on sait pourquoi on est là, même si la situation est aussi opaque que possible. Le Sicilien, c'est du polar qui tache, qui cogne et intrigue au plus haut point. Le milieu de la nuit et ses multiples trafics, plus l’intervention de truands locaux et de mafias extérieures s'acharnant sur ce qui semble être un pauvre barman, pas de doute, impossible de s'ennuyer !

Un bon polar, frénétique, bouillonnant, un héros dans le brouillard, tant sur son passé que sur son présent, une intrigue tordue à souhait et un flic qui ne se fie pas aux apparences, tout y est...


Notice bio

Carl Pineau est né en 1966 à Nantes. Après une première vie dans le monde de la nuit de sa ville natale, il part à travers le monde. Au Québec, tout d’abord, où il suivra les cours de création littéraire à l’université de Laval et entame L’Arménien. Puis il s’installe avec son épouse et ses deux enfants en Thaïlande. En 2017, L'Arménien sort en auto-édition, c'est le premier volume d'une trilogie dont Le Sicilien constitue le deuxième tome.


La musique du livre

Steevie Wonder – Happy Birthday

Freddy Mercury – Living on my Own

Klaus Nomi – Cold Song

Simon & Garfunkel – Mrs Robinson

Richard Wagner - La Chevauchée des Walkyries


LE SICILIEN – Carl Pineau – Éditions Lajouanie – 297 p. juin 2019

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