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Chronique Livre :
LE SILENCE POUR TOUJOURS de Stuart Neville

Chronique Livre : LE SILENCE POUR TOUJOURS de Stuart Neville sur Quatre Sans Quatre

photo : Belfast - Le mur de la paix, séparant catholiques et protestants (Wikipédia)


Le pitch

Belfast : Après avoir été grièvement blessé dans une fusillade, l'inspecteur Jack Lennon voit sa vie partir à la dérive. Un jour, Rea Carlisle, une ex-petite amie, lui demande de l'aider. Rea, fille d'un politicien influent, a hérité de la maison d'un oncle qu'elle n'a jamais vraiment connu. En triant les affaires du défunts, elle tombe sur un album relié en cuir. Son contenu la remplit d'effroi. Page après age, elle découvre un catalogue de meurtres avec mèches de cheveux, ongles et autres souvenirs macabres.

Impossible pour elle d'aller trouver la police, vu la position de son père ; mais au moment où elle s'apprête à rencontrer Jack Lennon, l'album disparaît...


L'extrait

« L'inspecteur Jack Lennon toussa et s'essuya le nez avec un mouchoir qu'il avait déjà utilisé. La fin d'un rhume, le troisième déjà. La chirurgienne l'avait prévenu. À présent qu'on lui avait enlevé la rate, il attraperait davantage d'infections. Elle ne s'était pas trompée.
Il avait mal aux fesses sur la chaise en plastique garnie d'un mince coussin. Ses blessures à l'épaule et au flanc, vieilles d'un an, le tiraillaient encore. Le radiateur électrique de la salle de réunion cognait et sifflait. Les stores aux lames verticales jaunies oscillaient dans les mouvements de l'air.
L'avocat que la Fédération de la police avait engagé pour le défendre, assis de l'autre côté de la table, lisait en silence un document qu'il parcourait de haut en bas avec la pointe d'un stylo enb remuant silencieusement les lèvres. La lumière du néon se reflétait sur son crâne. Adrian Orr, il s'appelait, et Lennon l'avait vu beaucoup trop souvent cette année.
Orr se débrouillait plutôt pas mal, mais Lennon ne pouvait réfréner une montée de colère chaque fois qu'il le rencontrait. D'accord, c'était une chance qu'il ait conservé son boulot, et sans Orr, il aurait été dégagé de la police depuis longtemps. N'empêche. » (p. 25)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Jack Lennon est un héros blessé, handicapé, malmené par la vie et son métier qu'il ne peut même plus exercer. Il n'est pas le seul, loin de là, le pays entier est dans le même état, ravagé encore aujourd'hui par les séquelles de cette guerre civile qui a si longtemps opposé loyalistes et républicains. L'Irlande du Nord n'a pas fini de panser ses plaies ni n'a définitivement tourné la page. Toutes les strates de sa société sont encore parcourues de vieilles rancunes, de lourds secrets, de faits d'arme ou d'exactions criminelles pointant le bout de leurs nez à la moindre enquête sur un passé pas si lointain.

Certes, le drôle de catalogue de meurtres que découvre Rea semble relever uniquement des méfaits d'un tueur en série, j'allais dire banal, mais oui, c'est cela, ordinaire. Le tueur lambda du thriller. Elle aurait pu balancer tout cela à la police et se tenir éloignée de l'affaire et de ses conséquences, mais Graham Carlisle, son politicien de père est trop en vue pour laisser la mémoire de son beau-frère compromettre sa position à la veille des investitures. Le tueur serait l'oncle défunt de Rea, mais elle ne le connaissait que si peu, et les victimes sont mortes depuis si longtemps... Tout de même, cette jeune femme, pas très sûre d'elle, effrayée par son horrible découverte, s'en remet à un ancien amant, Jack Lennon, flic déchu au corps martyrisé pour en savoir un peu plus. Hélas, le livre disparaît et Jack doute des affirmations de Rea, et sans un soupçon de preuve, comment savoir où chercher ? C'est le début d'une affaire passionnante qui prend ses racines dans les méandres de rivalités irlandaises et les sales secrets de sales combines sur de sales besognes.

Stuart Neville crée des personnages puissants et fragiles à la fois, redoutables comme des animaux blessés, qui peuvent tout tenter, à tout instant, dans un dernier geste désespéré. Ils évoluent dans une atmosphère étouffante de non-dits, de dissimulation. Un air épais de rancoeurs passées et de mauvais coups facilement justifiés par la lutte fratricide qui se déroulait dans les années soixante-dix baigne Belfast jusque dans les consciences des êtres.. L'auteur pose son décor en filigrane, l'impose en quelque touches fortes, y sème des hommes et des femmes blessés luttant pour leur survie ou pour la sauvegarde des apparences, tentent d'éviter les pièges savamment dispersés tout au long d'un roman riche en rebondissements et surprises. L'écriture fonctionne à merveille, le lecteur vit en Irlande, comprend sans de longues explication le contexte et les freins de cette société si longtemps meurtrie.

Lennon n'a plus que sa fille, et encore, la famille de son épouse décédée lorgne dessus et veut la récupérer. Il s'est fait de solides ennemis dans la police, dans les services de renseignements, Rea l'a mis sur la piste, il ne va plus lâcher, désolé de n'avoir pas cru son ancienne maîtresse plus tôt. Il a gardé son âme de flic, sa hargne et sa motivation devant l'énigme, et ce n'est pas la sordide cuisine politicarde de Graham Carlisle qui va le freiner, bien au contraire.

Cette histoire est l'expression du syndrome post-traumatique d'une cité et des ses habitants, les combattants d'hier voyant surgir aujourd'hui les monstres qu'ils ont engendré ou laisser prospérer durant le conflit. Une balade irlandaise amère qui démontre à l'envie que les plaies de la guerre civile sont encore loin d'être totalement refermées et que le crime bénéficie toujours des périodes de troubles pour passer inaperçu. Que sont quelques corps de plus ou de moins dans un carnage continuel ?


Notice bio

Stuart Neville est né en 1972 à Armagh, Irlande du Nord. IL débute avec le très remarqué Les Fantômes de Belfast, récompensé par le Prix Mystère de la critique. À travers les thrillers rythmés de la série Jack Lennon, il explore une Irlande du Nord déchirée par les séquelles de la guerre civile. Stuart Neville est également lauréat du Los Angeles Book Prize. Il vit à Belfast.


La musique du livre

Un seul passage citant des groupes de musique, ils datent des années 80 et leurs noms sont incrustés dans le bois d'un vieux pupitre que Rea découvre chez son oncle décédé. On peut y lire, au milieu des insultes et autres obscénités, The Smiths, Iron Maiden, AC/DC, et aussi...

Jesus and Mary Chain – Amputation

The Specials – Gangsters

Dio – Rainbow In The Dark


LE SILENCE POUR TOUJOURS – Stuart Neville – éditions Rivages – 316 p. décembre 2016
Traduit de l'anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau

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