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LE SOURIRE DU SCORPION de Patrice Gain

Chronique Livre : LE SOURIRE DU SCORPION de Patrice Gain sur Quatre Sans Quatre

Patrice Gain est un auteur français, né à Nantes mais à qui la mer ne suffisait manifestement pas puisqu’il est ingénieur en environnement et professionnel de la montagne.
Il a déjà publié trois romans aux éditions Le mot et le reste : La Naufragée du lac des Dents Blanches, prix du pays du Mont-Blanc et prix « Récit de l’ailleurs» des lycéens de Saint-Pierre et Miquelon 2018, Denali, prix Lire Élire Nord Flandre 2018 et Terres fauves (prix de Festival du Polar de Villeneuve-les-Avignon 2019.


« Nous avions quatre jours de nourriture enfermée dans des sacs étanches, plus les tentes et le matériel indispensable pour le genre d’expédition dans laquelle nous étions engagés. Nous avons ensuite tiré le raft haut sur la berge, puis Luna et moi avons allumé un feu. Nous sommes jumeaux. De faux jumeaux puisqu’elle me dépassait facile d’une tête. Son dynamisme était communicatif et à cette époque, nous avions à peine quinze ans, rien ne pouvait nous séparer. Goran est allé vider les truites à la rivière et notre mère a préparé des nouilles chinoises. Elle était un peu tendue. Je crois bien qu’avec la nuit tombée, elle visualisait mieux ce dans quoi Goran et notre père nous avaient embarqués. Descendre un canyon pas loin d’être aussi profond que le Grand Canyon. Dévaler quatre jours durant le torrent qui coule au fond, 1300 mètres sous les plateaux calcaires. Presque de la spéléologie. Une rivière en sursis, puisqu’un projet de barrage prévoyait de faire des gorges une retenue d’eau. Voilà comment notre père et Goran nous avaient présenté les choses l’hiver dernier et l’idée nous avait enthousiasmés, Luna et moi. Sur le parking des saisonniers, Goran était notre voisin. Il logeait dans une caravane. Tout le monde l’appelait « le Yougo », à cause de son accent rocailleux. Je crois me souvenir qu’il travaillait dans un bar de nuit, en tous cas il n’émergeait jamais de son antre avant midi. Il avait ajouté qu’en juillet le débit de la rivière serait idéal pour réaliser la descente. Goran avait déjà fait ce genre de chose, diriger une embarcation dans des eaux blanches. Nous l’avions donc retrouvé dans un hameau au nom imprononçable, flanqué d’une dizaine de maisons en pierre et la journée avait été consacrée à préparer notre expédition, mais pas seulement. Nous étions en 2006 et le Monténégro avait déclaré son indépendance quelques semaines plus tôt. Goran avait souhaité fêter ça et je me souviens parfaitement de la soirée qui avait précédé notre départ. Des gars arrivaient de je ne sais pas où avec des trucs à boire et à manger qu’ils déposaient sur une table disposée sous un érable. La plupart portaient un treillis militaire et c’était assez déconcertant, je ne saurais pas dire pourquoi, on croisait souvent dans les campagnes des fermiers ou des chasseurs affublés ainsi. Un animal que je ne pouvais identifier tournait sur une broche. Un type était occupé à alimenter des braises qui lui cuivraient les flancs. Goran nous avait présenté des cousins, des amis. Deux gars s’étaient installés près de la fontaine et avaient joué une musique entraînante aux accents un rien tziganes. Elle couvrait les conversations et c’était aussi bien ainsi parce qu’on ne pouvait en suivre aucune. Il y eut des chants, des danses et une altercation entre les amis de Goran pour une stupide histoire de scorpion que l’un d’eux s’était fait tatouer dans le cou. » (p. 11-12)


Tom et Luna sont jumeaux. En fait, personne ne pourrait le deviner tant ils sont différents. Luna, aérienne, agile, solaire malgré son prénom, aime les défis physiques et s’oppose presque entièrement à Tom, plus introverti, plus solitaire, plus timoré.

Avec leurs parents, ils vivent une vie marginale, vivant dans un grand camping-car retapé, nomades avant tout. Père et mère travaillent ici et là, au petit bonheur la chance, jaloux de leur liberté totale et revendiquant leurs choix, heureux de pouvoir vivre exactement comme ils le souhaitent.

Un héritage a rendu la mère propriétaire d’une petite maison dans la montagne, mais il ne leur paraît pas enviable d’en profiter, ils utilisent donc seulement le terrain pour se poser quelques temps, sans investir les lieux. Tout ceci convient très bien à Luna, mais beaucoup moins à Tom qui n’y trouve pas le plaisir et l’équilibre que les autres partagent. Ils ont quinze ans, et une expérience de la vie tout à fait singulière qui les unit très fortement et les sépare des gens ordinaires.
Une idée de cadeau : la descente en rafting d’un canyon monténégrin pour toute la famille, sous la direction de Goran, leur guide serbe très expérimenté, ami du père, une expédition de plusieurs jours.

Il fait chaud, le parcours est difficile, personne ne connaît ce lieu sauf Goran, et la mère, Mily, semble avoir peur, ce qui ne lui ressemble pas. Les embûches s’accumulent, le canyon est diablement difficile à passer, un raft est endommagé, tous sont fatigués, doivent puiser dans leurs réserves physiques et mentales pour ne pas craquer et aller au bout de leur expédition, ils n’ont pas vraiment le choix, de toute façon, ils ont besoin de Goran pour trouver leur chemin et pour réussir à retrouver leur camion bariolé.

Les dangers sont plus grands qu’ils n’imaginaient et la mère est de plus en plus inquiète, jusqu’à la catastrophe qui ne manque pas d’arriver. Leur père meurt, noyé.

Plus rien ne sera pareil. La mère est écrasée de chagrin, elle ne s’occupe plus de grand-chose, elle a perdu tout goût à la vie. Heureusement que Goran est là pour les aider, ami indéfectible qui prend une place de plus en plus importante dans leur vie. Pour tirer Mily de sa tristesse et de sa prostration, il ne ménage pas ses efforts, il plante des arbres, s’occupe de toutes les tâches matérielles, promet de ne pas les laisser tomber. Leur camion tout en haut de cette montagne, solitaire, loin de toute habitation n’a jamais paru aussi triste et délabré.

Luna et Tom, eux, vont être séparés : elle est envoyée au lycée avec un an d’avance quand lui, élève aux résultats plus faibles, va au collège et se destinera à un apprentissage. Elle ne rentre plus que les week-ends et Tom sent bien qu’elle se fabrique une autre vie, entourée d’amis avec qui elle passe une partie des vacances scolaires, dans laquelle elle apprend à marcher sur un film tendu au-dessus du vide, à faire de l’escalade à mains nues, elle prend tous les risques, avide de sensations, toujours plus lumineuse et plus lointaine.

Petit à petit, les choses se défont, s’abîment irrémédiablement : Mily trouve en Goran un compagnon, elle délaisse ses enfants à son profit. De plus en plus souvent, Tom se trouve seul, sans argent, sans téléphone, sans personne pour veiller sur lui.
Il est à la limite de la déraison, parfois, devant tant de solitude et de délaissement. Tous ceux qui constituaient son univers l’abandonnent. Sa chienne adorée a été tuée et il manque de tout et surtout de quelqu’un à qui parler, en qui avoir confiance.
Il voit, sans rien pouvoir y faire, son monde d’hier laisser la place à une vie d’une solitude et d’une dureté poignantes.

Il cherche à comprendre ce qui se passe, ne trouve pas de réponse, mais l’emprise de Goran sur sa mère lui apparaît progressivement comme beaucoup moins innocente et motivée par de bonnes intentions qu’au départ. Il relève des incohérences, des choses bizarres ; il s’aperçoit que sa mère a été plusieurs fois leurrée par Goran et que, sous couvert de l’aimer et de s’en occuper, il la manipule et en fait ce qu’il veut.
Le Goran si prévenant, gentil et débrouillard fait place à un homme inquiétant, au passé trouble, à la violence sourde. Et peut-être pas étranger du tout à la mort du père des jumeaux. Mais pourquoi ?

En même temps que Tom entre en apprentissage chez un menuisier-charpentier et qu’il acquiert davantage d’autonomie, il fait aussi la connaissance d’un homme qui lui dit bien connaître Goran, et ce qu’il a à en dire est extrêmement inquiétant. Tom va devoir lutter, seul, contre un ennemi bien trop puissant pour lui, un homme à qui la guerre a donné l’occasion de torturer et de tuer, et qui a trouvé là de quoi assouvir son goût pour le sadisme et la cruauté…

Le récit est fait par Tom, un tout jeune homme ni très fort ni très charismatique, qui peine à se faire des amis et qui se retrouve abandonné par les siens.
Il est à la fois gentil, doux et résistant, cependant, et il va déployer des trésors de résilience et de force psychologique pour lutter contre l’incarnation du mal qui lui a tout pris.
C’est un vrai parcours initiatique, Tom apprend à vivre absolument seul, à ne compter que sur lui-même, à traverser les épreuves les plus dures sans succomber ni à l’apitoiement ni au découragement. Intègre, courageux, fidèle, maladroit aussi comme on peut l’être à 16 ans, Tom veut sauver les siens sans toujours mesurer les risques encourus, sans toujours deviner ce qui se joue réellement.

Un personnage extrêmement attachant, courageux et dont la destinée tragique ne peut pas laisser indifférent.

La vraie surprise est celle du Scorpion et du rappel de la guerre serbo-croate dont nous ne parlons plus et du sang versé, déteint et délavé dans la grande machine à oubli qu’est l’Union Européenne.

La nature est au coeur du roman, magnifique, exaltante, austère et âpre, elle ravit autant qu’elle tue, maître absolu, sans haine et sans amour : on ne peut que composer avec elle, impossible de lui mentir ou de tricher puisqu’elle est la plus forte.

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Musique :

Alain Bashung - Osez Joséphine


LE SOURIRE DU SCORPION - Patrice Gain - Éditions le mot et le reste - 208 p. janvier 2020

photo : Pixabay

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